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Sommes-nous toujours dignes de Napoléon?

Notre dossier du mois

Sommes-nous toujours dignes de Napoléon?
"Napoléon sortant de son tombeau", Horace Vernet, 1840 © PVDE/Bridgeman images

Deux siècles après sa mort, Napoléon gêne l’État qu’il a façonné et le pays qu’il a couvert de gloire. Ses accusateurs réduisent son extraordinaire épopée au rétablissement de l’esclavage. Mais aucune grandeur humaine n’est née dans la pureté. Le président, paraît-il, sera au rendez-vous du 5 mai : il commémorera l’Empereur. Son audace ira-t-elle jusqu’à le célébrer ?


C’est l’ultime guerre napoléonienne. Et c’est une guerre civile : celle que nous nous livrons depuis une quinzaine d’années autour de la dépouille, ou plutôt de la statue de l’Empereur, victime de la cancel culture avant la lettre, et que cette année de bicentenaire a rallumée. La France va-t-elle abjurer son passé ou s’en faire gloire, se soumettre à une moralisation rétroactive annonçant la normalisation, ou assumer ses rêves de grandeur passée, voire renouer avec eux – mais, cette fois sans envahir l’Italie, comme le conclut drôlement Éric Zemmour dans l’entretien qu’il nous a accordé ?

On ne s’en étonnera pas, à cette question, l’Élysée a donné une réponse mi-chèvre, mi-chou : on ne célébrera pas – comme dit Jean-Louis Debré, cela serait ressenti comme une provocation –, on commémorera. Nuance. « Célébrer nous oblige à tout endosser, commémorer ouvre le champ du débat », résume un connaisseur du dossier. À l’Élysée, le « pôle régalien », qui se confond plus ou moins avec « la bande à Brigitte », ne ménage pas ses efforts pour faire resplendir la face républicaine du macronisme, face aux diplomates et aux cultureux qui s’emploient au contraire à flatter ses penchants multiculturalistes. Les membres de ce cénacle choisi se félicitent de leur victoire : le président, c’est juré, sera au rendez-vous du 5 mai. Peut-être pas à Saint-Louis-des-Invalides (qu’il laisserait aux napoléoniens estampillés), mais certainement à la Grande Halle de La Villette pour l’exposition, dont l’ouverture est programmée le 14 avril, et, laisse-t-on entendre, dans un troisième lieu, dont on suppose que la symbolique aura été pesée au trébuchet.

Il est vrai qu’on revient de loin. Le 4 mars, dans le salon Napoléon du palais du Luxembourg, la sénatrice Joëlle Garriaud-Maylam accueille l’épée du général Gudin, mort à Smolensk durant la campagne de Russie, en 1812, pour la remettre à ses descendants, représentés par la comtesse d’Orléans, qui la remet à son tour au gouverneur militaire de Paris afin qu’elle rejoigne la dépouille du général qui doit être inhumée aux Invalides le 5 mai. À ce moment-là, on ignore encore tout des intentions présidentielles. C’est seulement le 10 mars que Gabriel Attal lâche : « Évidemment, il y aura une commémoration par le président de la République. » En privé, le porte-parole du gouvernement confierait en substance qu’il aimerait être en première ligne contre ces tarés (on ne doute pas qu’il emploie un langage plus châtié pour évoquer ses contradicteurs égarés). Que la France ignore ou renie un personnage admiré dans le monde entier y compris en Allemagne, en Russie et même en Angleterre, ne serait pas seulement désolant, mais ridicule.

Ce n’était pas évident pour tout le monde. Entre les agissements de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME) de Jean-Marc Ayrault, qui instrumentalise l’« affaire Napoléon » pour lancer la candidature de Christiane Taubira (voir l’article d’Erwan Seznec), les pudeurs de violette des diplomates qui craignent que le nom de notre glorieux mâle blanc, « imprégné de préjugés racistes et manipulé par le lobby esclavagiste », selon le chercheur Jean-François Niort cité dans Le Monde (10 mars), écorche les oreilles et les sensibilités progressistes ou tiers-mondistes, et les manigances de fonctionnaires de la Culture qui hoquettent quand on parle du rayonnement de la France, ce bicentenaire a bien failli devenir une foire à l’expiation – et on n’a pas encore tout entendu. La FME s’est livrée à un lobbying frénétique pour réduire la commémoration à un procès en esclavagisme. En novembre, les responsables des grands musées associés pour l’exposition de La Villette sont allés rouspéter à l’Élysée contre les apparatchiks de la Rue de Valois qui tentaient de saboter l’intervention du président en jurant partout qu’elle n’aurait pas lieu. Roselyne Bachelot était même dubitative sur l’opportunité de la manifestation, craignant, paraît-il, de voir des militants enchaînés devant les anciens abattoirs – qu’allait penser le New York Times ? Finalement, la FME s’est vu concéder une salle, dans laquelle on pourra certainement voir, en plus de l’acte de rétablissement signé de la main de Napoléon, diverses âneries décoloniales. Les plus fervents napoléoniens, comme Thierry Lentz en conviennent (voir notre entretien avec Thierry Lentz), cette décision (de rétablir l’esclavage) est éminemment critiquable, y compris à l’aune des critères moraux de l’époque, et elle a, de surcroît, échoué à atteindre son objectif, permettre à la France de rivaliser avec la puissance économique anglaise. En conclure que Napoléon était raciste, terme qui n’a pas grand sens vingt ans après la Déclaration des droits de l’homme, est anachronique, donc soit stupide soit malhonnête. Mais assez raccord avec cette maxime impériale : « On est plus sûr d’occuper les hommes par des absurdités que par des idées justes[1]. »

Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), participe aux commémorations de l’abolition de l’esclavage à La Réunion, 19 décembre 2020 © VALERIE KOCH/SIPA

On attend donc avec impatience, et non sans inquiétude malgré la confiance des « régaliens », le discours que prononcera Emmanuel Macron – qui doit donner des sueurs froides à quelques conseillers. Il ne se risquera pas, murmure-t-on, à un bilan soupesant le pour et le contre, mais s’emploiera à « replacer Napoléon dans la chaîne des temps », expression bien macronienne qui ne veut pas dire grand-chose. Il sera question, semble-t-il, d’unité nationale et de cette fameuse place vacante du Roi qui semble obséder le chef de l’État. On pourra aussi apprécier entre ses lignes le rapport de forces entre les diverses chapelles qui se disputent l’oreille présidentielle. On espère en tout cas qu’il ne cédera pas au vain espoir de ne mécontenter personne car, comme le disait l’Empereur, « l’indécision des principes est aux gouvernements ce que la paralysie est aux mouvements des membres[2]. »

D’ici là, on ne saurait que trop recommander la lecture des textes profonds, passionnants, stimulants de ce dossier qui, chacun à leur façon, explorent l’irréductible singularité d’un homme défiant les lois communes. Napoléon est, même au-delà de nos frontières, l’incarnation de la grandeur humaine – raison de la détestation des uns et de l’admiration nostalgique des autres. « Il est notre exact contraire », résume Franck Ferrand : ce que nous ne sommes plus, et plus encore, ce que nous ne voulons plus être, préférant les délices de la servitude aux servitudes de la grandeur.

Toutefois, on peut déjà tenter d’éclairer la bataille qui se joue à coups de tribunes et de pressions plus ou moins discrètes, autour de la postérité napoléonienne, car son issue déterminera largement notre destin collectif. Cette bataille n’oppose pas les partisans de la vérité aux défenseurs du mythe. Il n’y a pas d’un côté des historiens rigoureux et de l’autre des hagiographes énamourés, pour la bonne raison que les historiens ont depuis longtemps passé au crible ces vingt ans qui ébranlèrent la France, l’Europe et le monde. Ils n’ont pas attendu les militants indigénistes pour estimer que le rétablissement de l’esclavage ternit le bilan de l’Empereur et déplorer qu’il ait renoncé à proclamer l’abolition durant les Cent-Jours. Dès le XIXe siècle, les plus grands esprits, de Chateaubriand à Bainville, ont exercé, et avec quelle verve, leur droit d’inventaire. Autrement dit, nous n’avons pas découvert les « zones d’ombre » de cette épopée en 2020, grâce à la persévérance de quelques lanceurs d’alerte, nous ne les avons jamais ignorées. Ce qui a changé, depuis les célébrations du bicentenaire de sa naissance en 1969 et du 150e anniversaire de sa mort en 1971, ce n’est pas le passé ni la connaissance que nous en avons, c’est nous.

Napoléon est le Français le plus connu et le plus admiré au monde. Même ceux qui ne sauraient pas situer la France sur une carte reconnaîtraient l’image iconique de l’homme au bicorne, la main droite dans la boutonnière du gilet. À ce seul titre, il doit être considéré comme un trésor national, probablement le plus précieux que nous possédions : à travers lui, se déploie l’image d’un pays, enviable, glorieux, prestigieux. Attaquer Napoléon aujourd’hui relève tout simplement du suicide collectif. Ce que visent les épurateurs du passé et les déboulonneurs de statues, bien au-delà, d’ailleurs, de la figure de l’Empereur, ce n’est pas seulement une politique, contestable par définition, mais notre capacité à faire nation, notre identité de communauté politique. Les têtes qui tombent aujourd’hui sont faites de pierre, mais la logique de ce jeu de massacre est aussi implacable que celle qui, quelques années avant que Napoléon perce sous Bonaparte, faisait rouler des vraies têtes d’hommes et de femmes dans des corbeilles d’osier.


[1]. Napoléon, manuel du chef : aphorismes choisis et préfacés par Jules Bertaut (1919), Payot, 2006.

[2]. Ibid.

Avril 2021 – Causeur #89

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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