Home Édition Abonné Avril 2021 Tant qu’il y aura des DVD

Tant qu’il y aura des DVD

Sélection de trois DVD à regarder, alors que les salles sont fermées...

Tant qu’il y aura des DVD
James Stewart dans "Je suis un aventurier" de Anthony Mann

Loin, bien loin, d’une cérémonie communautariste et autocentrée en forme de… césarienne accouchant de figures sanguinolentes et scatologiques, le cinéma en DVD et Blu-ray se porte bien et fait de beaux enfants.


À Toulon

L’Étrange Monsieur Victor, de Jean Grémillon Combo Blu-ray/DVD édité par Gaumont

Il serait plus que temps de réhabiliter une bonne fois pour toutes la figure de Jean Grémillon au sein du cinéma français. Entamée dans les années 1920 et achevée à la fin des années 1960, son œuvre s’avère certes inégale au fil des années. Mais elle recèle en son centre, de 1936 à 1943, une série de pépites pures qui justifient à elles seules de considérer Grémillon comme un immense cinéaste. Avec Gueule d’amour, Remorques, Lumières d’été et Le ciel est à vous notamment, le cinéaste raconte avec un incroyable brio des tragédies du quotidien en faisant de Gabin et Madeleine Renaud ses parfaits porte-parole. Sans oublier L’Étrange Monsieur Victor qui fait l’objet d’une restauration et d’une remarquable édition chez Pathé. Détournant les contraintes d’une commande faite pour mettre Raimu au centre de l’écran, Grémillon parvient à injecter son savoir-faire et son univers. L’acteur de Pagnol incarne le rôle-titre, soit un honnête commerçant installé sur le port de Toulon, qui s’avère être la nuit un redoutable chef de bande et receleur, expert en cambriolages juteux. Jusqu’au jour où ce personnage descendra sa pente tandis que quelques autres autour de lui remonteront la leur et s’émanciperont. Filmé par d’autres, ce scénario de la duplicité aurait pu produire un film sympathique mettant en majesté un Raimu plus César que jamais dans sa façon de régenter ses petits mondes familiaux, boutiquiers et mafieux. Mais c’était sans compter avec un cinéaste bien décidé à s’emparer de l’acteur-roi pour le conduire vers des zones de clair-obscur dont il n’avait pas l’habitude. C’est si vrai qu’à la sortie du film Raimu exprima sa déception pour ne pas dire sa colère, reprochant au Normand Grémillon d’avoir peint Toulon, sa ville natale, au sombre noir et blanc d’un presque expressionnisme allemand ! Or, le cinéaste filme cette ville comme personne, lui donnant une complexité remarquable, filmant le port et les ruelles sombres, les criques rocheuses et les intérieurs bourgeois. Raimu se trompait lourdement, mais les acteurs, même les plus grands, passent souvent à côté de ce que les cinéastes leur font faire d’immense. C’est le propre des marionnettes ingrates à l’égard de celui qui sait tirer adroitement leurs ficelles. Gardant en permanence le cap sur le thème central de la dualité, Grémillon éclaire magistralement son film et les scènes clés, en se servant notamment des persiennes de l’appartement de Monsieur Victor.

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Elles strient l’écran et les visages au gré de l’intrigue, découpant les décors et les âmes d’un noir très noir et d’un blanc très pur. À la noirceur grandissante de Raimu-Victor s’oppose ainsi la superbe vraie-fausse candeur de son épouse incarnée à la perfection par Madeleine Renaud qui doit à Grémillon ses plus beaux rôles de cinéma.

"L'Étrange Monsieur Victor" © Gaumont
“L’Étrange Monsieur Victor” © Gaumont

Le film oscille de la sorte entre comédie et tragédie, entre pittoresque et réalisme, dans une sorte d’équilibre aussi parfait que précaire, assumé par le cinéaste et redouté par son acteur principal et son producteur, Raoul Ploquin. Ce dernier fit même appel au juge-arbitre René Clair quand il s’agit de supprimer une scène où selon lui il ne se passait rien. Il obtint gain de cause, mais Grémillon la réinjecta dans le montage final, l’estimant à juste titre essentielle. Cette anecdote révélatrice, on la découvre dans les bonus impeccables de ce coffret, à travers un documentaire d’une heure ainsi qu’un commentaire audio intégral du film. Très malicieusement, Pathé sort au même moment un autre polar patrimonial français, Copie conforme, de Jean Dréville : une autre star, Louis Jouvet, incarne à son tour un être double, entre honnêteté et délinquance… Le dialoguiste n’était autre que le génial Henri Jeanson dont on apprend qu’il avait à sa sortie littéralement assassiné L’Étrange Monsieur Victor en le traitant de « navet ». Preuve irréfutable que l’on peut être un immense auteur et passer à côté d’un chef-d’œuvre écrit et réalisé par d’autres. Si Copie conforme se laisse voir sans déplaisir, face au film de Jean Grémillon, il apparaît comme une aimable pochade donnant à Jouvet l’occasion d’un rôle à transformations. L’Étrange Monsieur Victor est lui un véritable diamant noir.

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À Dawson City

Je suis un aventurier, d’Anthony Mann Coffret Blu-ray et DVD édité par Sidonis

Réalisé en 1954 par l’un des grands cinéastes du western, Anthony Mann, Je suis un aventurier affiche clairement la couleur d’un film picaresque, aux rebondissements multiples et qui ne manque pas d’humour. James Stewart, qui aura en fin de compte tourné cinq westerns avec Mann, incarne à la perfection Jeff Webster dépossédé de son troupeau par un shérif corrompu et qui, après l’avoir récupéré, achète une concession aurifère à Dawson City. Et c’est là que ses vrais ennuis commencent… Sur fond de montagnes Rocheuses, le gentil n’est pas l’habituel sauveur de la veuve et de l’orphelin, tandis que le méchant s’avère plus charmant que les clichés ordinaires. Mann s’affranchit également des codes traditionnels pour raconter le quotidien des chercheurs d’or. Introduit par Patrick Brion et Bertrand Tavernier, prolongé par un véritable petit album aussi pertinent qu’illustré, ce coffret permet de découvrir ou de redécouvrir un véritable chef-d’œuvre qui fait quelque peu bande à part dans le grand paysage américain du film de cow-boys.

Je suis Un aventurier Digibook [Édition Collection Silver Blu-Ray + DVD + Livre]

Price: 25,71 €

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À Rome

Où est la liberté ?, de Roberto Rossellini Combo Blu-ray/DVD, édité par Tamasa

"Où est la liberté ?" © Tamasa
“Où est la liberté ?” © Tamasa

Film de 1952 considéré comme mineur dans l’œuvre de Rossellini, ce film mérite pourtant d’être redécouvert comme le pendant tragi-comique d’Europe 51, l’un des chefs-d’œuvre du maître italien. Et d’abord parce qu’il met en scène le génial Toto, le « Picasso du rire » selon la belle expression du critique Jean A. Gili qui signe le livret inclus dans ce coffret. Heureux d’être libéré de prison après dix-neuf ans derrière les barreaux, Toto se retrouve impliqué à son insu dans une affaire d’escroquerie et se voit expulsé de son logement : il tente malgré tout de préserver et de savourer sa liberté retrouvée. Le film, sur le mode du divertissement, s’avère être d’une très grande élégance et d’un humour ravageur. La farce et la fable virent au jeu de massacre, mais avec la touche rossellinienne jusqu’au bout et envers et contre tout pourrait-on dire : le cinéaste respecte manifestement ses personnages pris dans les filets d’une existence qui ressemble à un parcours du combattant permanent.

Où est la liberté. [Combo Blu-Ray + DVD]

Price: 41,00 €

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Avril 2021 – Causeur #89

Article extrait du Magazine Causeur


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Critique de cinéma. Il propose la rubrique "Tant qu'il y aura des films" chaque mois, dans le magazine

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