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Progressistes et salafistes: l’humour à mort

 


Au nom de morales diverses, la mise sous surveillance de l’humour unit des groupes aussi différents que les néoféministes et les musulmans radicaux. Ils détestent autant le rire que le doute et la liberté de penser. Hier encore, le journal Le Monde adressait des excuses à ses lecteurs après la publication d’une caricature sur l’inceste accusée de « transphobie » par la meute progressiste. L’esprit de sérieux, une incontrôlable pandémie bête et méchante ?


Quel est le point commun entre progressistes et salafistes ? Ils partagent la même aversion pour l’humour et le second degré, et la même disposition naturelle pour un assommant esprit de sérieux. À l’intérêt bien connu des djihadistes pour Charlie Hebdo répond en miroir celui, par exemple, de l’Association des journalistes lesbiennes, gay, bi.e.s, trans et intersexes (AJL). Ces apprentis gestapistes ont soigneusement écouté « Les grosses têtes » pendant un mois (les pauvres !) pour y relever, au Bic quatre couleurs, plus de 300 propos sexistes, racistes, homophobes, grossophobes et tutti quanti. Ce n’est en réalité ni la première ni malheureusement la dernière fois que convergent les obsessions des muftis et des « woke » – la frange la plus « éveillée » des belles âmes.

La majorité de Français qui ne se reconnaît dans aucune des minorités revendicatrices (ou l’une de leurs subtiles subdivisions) subit le harcèlement médiatique et judiciaire de communautés unies soit par une religion, une race ou encore des mœurs. Toutes ont le même ennemi, ce groupe majoritaire aux contours flous et parfois périphériques, inlassablement sommé de lâcher du terrain, au propre comme au figuré. Qu’elle soit meurtrière avec les attentats, larvée dans les tribunaux ou épistolaire sur les réseaux sociaux, il s’agit bien d’une guerre visant à détruire un mode de vie jadis au diapason du mâle blanc hétéro et judéo-chrétien. Face à cette union de facto des tyrannies minoritaires, nous alternons entre lucidité impuissante et apathie (version Jean-Michel). L’attitude des Français incrédules fait songer à l’atmosphère de juin 1940 croquée ainsi par Michel Audiard : « Cette guerre, on voulait bien la gagner, à la rigueur la perdre, ce qu’on ne voulait pas, c’était la faire. » Il est vrai que le dialoguiste virait facilement persifleur, un genre de beauté qui a le don de hérisser autant les salafistes que les antispécistes.

Fatiguées et en colère. « Marche des femmes contre les inégalités », Londres, 18 janvier 2020 © Wiktor Szymanowicz / NurPhoto / AFP
Fatiguées et en colère. « Marche des femmes contre les inégalités », Londres, 18 janvier 2020 © Wiktor Szymanowicz / NurPhoto / AFP

On ne pourra donc pas accuser les ultraprogressistes et les islamistes de rire des mêmes blagues. Et pour cause, ils ne rient pas du tout. Porteurs des stigmates d’injustices commises par la majorité des Français (ou leurs ancêtres), ils ne supportent plus qu’on puisse y ajouter les blessures d’un trait d’esprit. Ce qu’ont à nous dire les minorités religieuses ou sociétales leur paraît plus important que nos vies – d’où la dangerosité de leurs radicaux. On peut désormais compléter la fameuse phrase de Desproges et affirmer qu’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui… surtout si l’espiègle d’en face souhaite que s’abatte sur vous une fatwa divine ou inspirée par la « cancel culture ». Qui voudrait rire à gorge déployée avec un fou de Dieu ou frire dans l’enfer des réseaux sociaux façon « wok.e.s » ? 

La noblesse impérieuse de la cause justifie aux yeux de lobbys enragés le monolithique esprit de sérieux qui les anime tous (même si, objectivement, l’imam Khomeini paraissait plus déconneur que Greta Thunberg). Cet esprit de sérieux, selon la définition de Sartre, prend sa source dans des valeurs supérieures qui préexisteraient à l’homme. Celles par exemple d’un livre saint ou d’une religion révélée plus tardivement – le climat ou les droits de l’homme. Qu’elle concerne la supériorité d’un Dieu ou celle de la culpabilité écologique du mâle blanc, la foi, c’est la mauvaise foi. Encore qu’il y ait bien plus de parties de franches rigolades dans la Bible que dans un rapport du GIEC. Pour Hannah Arendt, visionnaire multirécidiviste, « l’esprit de sérieux est la négation par excellence de la liberté ». Une liberté à laquelle salafistes ou progressistes exigent des humoristes qu’ils renoncent séance tenante (ou continuent de l’exercer à leurs risques et périls). La liste est longue des artistes qui ont eu maille à partir avec l’une ou l’autre de ces associations vivant de subsides publics : Gad Elmaleh, Michel Leeb, Jérémy Ferrari, Pierre Péchin, Patrick Timsit, Jean-Marie Bigard, Blanche Gardin, etc. On y inclura Dieudonné le jour où la grossophobie aura fait autant de victimes que l’Holocauste. Il n’y a pas si longtemps, dans les années 1960, les chansonniers n’avaient d’ennui qu’avec le pouvoir gaullien – mais le pouvoir a depuis changé de camp. On prend moins de risque aujourd’hui à attaquer Emmanuel Macron qu’Assa Traoré.

De l’esprit de sérieux dans lequel communient tous les fanatismes ambiants découle une hypersusceptibilité. À cause d’elle, toute blague potache devient susceptible de dégénérer a minima en harcèlement numérique. Au demeurant, les quartiers sont sensibles, qu’on se le tienne pour dit. Cet épiderme délicat trouve aisément sa justification dans le ressentiment partagé par tous les contempteurs de la France d’avant. On ne peut nier que le populisme abrite, lui aussi, en son sein quelques malintentionnés au cœur plein d’amertume, mais sa totale illégitimité crève l’écran (et les pages du Monde). Le caractère odieux des revendications populistes peut, il va de soi, être remis en cause dans les mêmes conditions que la légitimité des ressentiments minoritaires : j-a-m-a-i-s. Que ce soit en raison de son lourd héritage historique ou de ses normes sociétales oppressives, le mâle blanc mérite tous les courroux – et le moins qu’il puisse faire, c’est bien ne pas la ramener avec sa soi-disant liberté de faire des pseudo-blagues. La vanne n’est pas une option, c’est un délit.

Ce cocktail de convictions viscérales, de mauvaise foi, de susceptibilité et de ressentiment demeure toutefois chimiquement instable. De temps en temps, il implose et nous fait rire malgré lui. Si le rien-à-voirisme pro-islam nous arrache parfois un sourire, il faut reconnaître que sur le terrain de la punchline, les progressistes se révèlent imbattables. Le trentenaire barbu qui affirma à Daniel Schneidermann ne pas être un homme fut magnifique. Pas plus cependant que Caroline De Haas suggérant d’élargir les trottoirs pour mettre fin au harcèlement des femmes par des migrants. Néanmoins, la charmante militante animaliste, dont j’aurais bien été le toutou vingt minutes (oui, répugnante allusion sexiste)… enfin bref, aussi jolie qu’inquiétante sur le plateau de BFM, cette sectatrice a assimilé le traitement des animaux de boucherie à la déportation. Ma chouchoute remporte donc provisoirement la palme de l’ignominie décérébrée, trophée pourtant âprement disputé. « Le drame de l’époque, c’est que la bêtise s’est mise à penser », disait Cocteau ; il semble même, ses sources d’inspiration se multipliant, qu’elle ne fasse désormais plus que cela – avec le probable renfort d’une équipe de nuit. Mais la chimie, comme on le sait sur les campus américains, n’est qu’une science de blancs alors que la vérité est Noire. (NB : Je respecte ici la typographie récemment adoptée par le New York Times et qui n’a évidemment rien de raciste, puisque animée par l’antiracisme le plus pur.) Je n’en ris toutefois toujours que d’un côté de la bouche.

Elisabeth Lévy ce matin au sujet de la polémique du dessin de Xavier Gorce

Parallèlement, le principe d’un rapport anal fréquent avec des insectes ailés noirs (sans majuscule) semble durablement établi au sein des avant-gardes révolutionnaires qui sont à la pointe des diverses croisades progressistes. À cet égard, l’écriture inclusive, en point médian ou en alphabet épicène, permet d’écrire une langue dont on ne peut lire les textes à voix haute – à la façon du couteau sans manche auquel on a retiré la lame. Tout en ravageant le fondement de l’insecte précédemment évoqué, ce dandysme neuneu vire au totalitarisme en voulant s’imposer à tous. Dans ce registre, j’ai également tenté d’échanger avec un responsable écolo estampillé EELV sur les ambiguïtés de son mouvement à l’égard de la cause indigéniste. Vif émoi de mon interlocuteur qui s’alarme aussitôt de l’emploi du terme indigéniste, marqué selon lui, du sceau infamant de la fachosphère (en fond sonore, la musique de L’Exorciste). Un peu surpris, je m’inquiète alors du vocable adéquat pour désigner des gens qui se réclament eux-mêmes du « Parti des indigènes de la République ». Au bout de quelques échanges, dont le but évident relevait de l’extase du diptère, j’ai compris que ce militant n’entendait dissiper aucune quelconque ambiguïté sur le sujet indigéniste. En revanche, il souhaitait ardemment interdire qu’on aborde un thème innommable au sens propre et à dessein. En clair, me fermer la gueule (et en cela, cohérent avec l’écriture inclusive). Une absence d’à-propos m’empêcha d’échafauder un compromis : substituer à indigène le lexème « schtroumpf » – on interrogerait ainsi à l’avenir Julien Bayou sur ses rapports avec le « Parti des Schtroumpfs de la République ». Une modalité apaisante, de nature à œuvrer pour le vivre-ensemble et extensible, pour un quotidien de référence, à tous les sujets qui fâchent – à la une : « On déplore encore une attaque d’un schtroumpf radicalisé. » De quoi rajeunir le lectorat qui plus est.

On aimerait les surprendre parfois à douter, mais c’est un sentiment que les militants des minorités tyranniques ne tolèrent pas plus que la poilade. Car rire, rire de soi, rire ensemble, précisément, c’est douter ; c’est envisager le compromis qui n’est pour eux que compromission alors que c’est l’essence de la démocratie. D’où leur aversion totalitaire pour la raillerie, l’ironie, la moquerie, l’espièglerie, la gouaille Charlie et tout le bataclan…

Sauvons nos élites à tout prix!

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Notre passion nationale pour l’égalité a bien des effets pervers. Quand ça va mal en France, la guillotine n’est jamais loin.


Il est quasi unanime et fort apprécié d’accuser les élites de tous les maux et de vouloir les faire disparaître de la société française au plus vite.

Les élites seraient profiteuses, favoriseraient l’entre soi, ne penseraient qu’à se goinfrer au détriment des salariés lambda, inégalitaires par définition, elles sont incapables de favoriser l’intérêt général. L’élite est la nouvelle classe sociale à abattre, le nouvel aristo à guillotiner !

Dans les élites, on trouve ceux qui sont issus des grandes écoles, les politiques, les « spécialistes », les dirigeants en général, les mandarins, les chefs de quelque chose et ce sont de préférence des hommes blancs de plus de 40 ans, qui décident pour les autres.

Les élites à l’heure de la post-vérité

Une sorte de communisme intellectuel qui voudrait que le salaire de la caissière de Carrefour (un prototype adoré des médias et des socialistes dans l’âme) devrait se rapprocher de celui du PDG qui est payé de façon indécente (même si ce peut être le cas).

Pour renforcer cette conviction, la démocratie participative procède du même anathème : dorénavant il est admis que chacun d’entre nous « sait » aussi bien que les élites ; les « réseaux sociaux » sont les premiers vecteurs anti-élites. Tout le monde a le droit d’avoir son avis, peu importe qu’on ait fait six ans d’études pour avoir une certaine connaissance dans un domaine. Le président de la République vient d’ailleurs d’encourager ce sentiment en tirant au sort 15 citoyens qui seraient capables de vérifier la stratégie vaccinale ! On croit rêver… La grande découverte de ces derniers temps, c’est que la vérité n’est qu’une opinion comme les autres ! A chacun la sienne.

Nous en sommes au stade où les certitudes qui s’affirment sur des bases inexistantes finissent par influer sur la marche du pays, les fameuses fake news en sont la conséquence. Platon s’est complètement planté avec sa théorie du philosophe roi, expliquant que ce sont nos philosophes (élites) qui entretiennent des liens intimes avec le savoir et y consacrent toute leur activité, qui doivent diriger la Cité.

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S’ajoute à cela la victimisation de la société qui est arrivée à un tel stade que l’on doit promouvoir d’abord les défavorisés, que le niveau scolaire ou estudiantin doit s’adapter à ceux qui ont le plus de difficultés. La meilleure façon de ne plus avoir d’élites c’est de ne plus en fabriquer et là on est bien parti !

Un nouvel ordre moral qui atteint même le monde de l’art, ainsi que le constate Nathalie Obadia dans The Art Newspaper Daily « les critères du classement des artistes sont ceux du militantisme et de l’engagement », les plus grands artistes américains disparaissent du classement mondial.

Voici donc les élites quelles qu’elles soient, contestées par principe et même chassées.

Chasse aux « profiteurs »

Il est toutefois vrai que certaines l’ont bien cherché, la certitude d’être intouchables, les meilleures places réservées aux mêmes qui se soutiennent, le club fermé des anciens élèves, la cooptation systématique, le blocage des nouveaux entrants, les grands corps de l’Etat, la puissance de l’administration, etc. ont peu à peu révolté les populations entraînant des extrémismes bien plus condamnables encore… Sans compter évidemment les profiteurs du système, qui le sont d’ailleurs plutôt moins qu’avant, aujourd’hui une patte de homard vous jette en pâture à l’opprobre nationale.

François de Rugy et sa femme Séverine le jour de la passation de son ministère, le 17 juillet. © SIPA, AP22358359_000007
François de Rugy et sa femme Séverine le jour de la passation de son ministère, le 17 juillet.
© SIPA, AP22358359_000007

Que l’égalité des chances au départ soit une priorité est indiscutable, mais à l’arrivée c’est indéfendable.

Le vrai problème c’est que notre pays a besoin d’élites plus que jamais, la complexité du monde nécessite les meilleurs, les talents, les plus doués, il faut les faire émerger d’où qu’ils viennent. Nous avons besoin d’excellents professeurs, de fonctionnaires qu’on autorise à réfléchir et qu’on récompense pour leur prise de risque, d’ingénieurs brillants, de chercheurs qui ne filent pas à l’étranger pour être mieux payés et sans carcan. Non ! Tous les gens ne se valent pas, il est faux de dire qu’on a tous les mêmes capacités… NON ! Il ne faut absolument pas se réjouir de classes d’âge entières qui obtiennent le bac avec un niveau de plus en plus médiocre, accepter un nivellement par le bas dans les facs sous prétexte d’égalité des chances, arrêter de justifier l’échec, de refuser les classements, de renoncer aux prix d’excellence… Tout cela au nom du socialisme ? Il ne mérite pas cette dégradation et cette déconstruction.

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Oui, il y a des gens plus intelligents que d’autres, plus travailleurs, plus doués. On en est arrivé à l’aberration dans une entreprise de ne pas avoir le droit d’augmenter un salarié qui est excellent et en fait plus, si l’on n’augmente pas de la même façon celui qui a le poste équivalent et qui en fait le minimum[tooltips content= »J’ai eu personnellement la surprise dans ma propre entreprise MULTILIGNES CONSEIL de me voir rétorquer une augmentation par la direction des ressources humaines, à une assistante brillante et bosseuse… à moins d’augmenter une autre qui avait la même définition de poste et qui faisait le strict minimum sans enthousiasme ! J’ai essayé de m’en tirer avec une prime: nenni ! Tout le monde ou personne! »](1)[/tooltips]. La compétition et la concurrence sont les moteurs du succès, rappelons-le-nous.

Nos élites ne sont pas des saints et soyons vigilants en revanche avec ceux qui profiteraient abusivement de certaines situations ; les privilèges aussi font partie de la vie, du succès et de la réussite, tout ce que nous conspuons de plus en plus.

L’égalité ne doit pas passer par l’égalitarisme, nous confondons les deux, au détriment du classement de la France dans le monde.

Biden et les cols bleus: entre insultes et promesses

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Élu avec le soutien des syndicats, le nouveau président des États-Unis peut-il prétendre parler au nom des classes ouvrières?


Certes, la violence n’était pas celle du massacre de Haymarket Square en 1886 lors duquel des policiers paniqués tirèrent sur des ouvriers anarchistes dans le contexte de la lutte pour la journée de huit heures, mais les insultes de Joe Biden à l’encontre d’un de leurs collègues furent mal reçues par les ouvriers généralement favorables à Donald Trump. Le Président-élu, soutenu par les syndicats, tente d’attirer les cols bleus tout en discriminant les petites entreprises en fonction de la race et du sexe de leurs dirigeants.

Lors d’une visite de campagne dans une usine de Détroit en mars 2020, le candidat Joe Biden avait été interpelé par un ouvrier automobile quant au droit de porter des armes sur lequel il entend revenir. Le démocrate s’était rapidement lâché en honorant son interlocuteur des insultes « plein de merde » (full of shit) et « idiot » (horse’s ass, littéralement cul de cheval). Si le sujet ne concernait pas les conditions de travail, les insultes ont cependant été considérées comme relevant du mépris de classe. Le vote ouvrier, qui était généralement acquis aux démocrates, s’était porté en 2016 sur le milliardaire Donald Trump qui promettait de faire revenir les emplois et dénonçait la condescendance des élites envers le petit peuple.

Le retour d’une fierté ouvrière mise à mal par la mondialisation

Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville remarquait cette particularité d’alors de la jeune nation: « Aux États-Unis, les professions sont plus ou moins pénibles, plus ou moins lucratives, mais elles ne sont jamais ni hautes ni basses. Toute profession honnête est honorable. » Ce prisme n’est plus celui à travers lequel les ouvriers ont l’impression d’être vus, et le candidat Trump avait dénoncé la déconsidération sociale lors de sa campagne de 2015-2016. Le déclassement de certaines catégories socio-professionnelles engendré par la mondialisation avec les délocalisations, la stagnation des salaires, le chômage, était une réalité se heurtant à des préoccupations politiciennes de plus en plus déconnectées du vécu du monde ouvrier. Il avait accru la défiance de ce dernier envers la politique.

A lire aussi: Joe Biden: J-3 avant un «président normal»?

Ces quatre dernières années, les relocalisations, l’augmentation de 25% des droits de douane sur l’acier étranger, ainsi que le retour de l’emploi avec un chômage à 3,5% avant l’apparition du Covid-19 aux États-Unis ont conduit à une hausse des salaires profitant notamment aux cols bleus, les entreprises ayant fortement besoin de main-d’œuvre. Tout comme la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), remplacé par l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) sous l’impulsion de Donald Trump en vue d’un rééquilibrage plus favorable à l’économie américaine, obligeant les trois pays à s’aligner sur les droits standards reconnus par l’Organisation internationale du travail, ce qui visait le Mexique. Cet accord prévoit que 75% d’un véhicule soit fabriqué dans l’un de ces pays pour être exempté de droits de douanes (contre 62,5% auparavant) ou que 40% du travail sur un véhicule soit effectué par des salariés touchant au moins 16 dollars par heure – le salaire moyen d’un ouvrier automobile mexicain est de 3,14 dollars de l’heure.

Donald Trump accusait l’ALENA d’avoir détruit des emplois dans le secteur de l’automobile aux États-Unis au profit du Mexique.

Un candidat davantage soutenu par les syndicats que par les travailleurs

Pour attirer les cols bleus, Joe Biden avait misé sur les syndicats avec sa plateforme en ligne intitulée « Le plan Biden pour renforcer l’organisation des travailleurs, la négociation collective et les syndicats ». Le candidat démocrate promettait notamment de « veiller à ce que les travailleurs soient traités avec dignité et reçoivent les salaires, les bénéfices et la sécurité au travail qu’ils méritent ». Parmi les dernières propositions de Joe Biden, figure le doublement du salaire minimum fédéral qui passerait de 7,25 à 15 dollars de l’heure. Si le minimum fédéral – auquel des États dérogent à la hausse ou à la baisse – n’a pas évolué depuis 2009, les salaires réels (considérant l’inflation) ont tout de même constamment augmenté sous la présidence Trump jusqu’à l’épidémie de Covid-19. En décembre 2019, pour la première fois depuis juillet 2018, l’augmentation des salaires s’est située sous la barre des 3%, à 2,9% au lieu des 3,1 espérés. Le passage du salaire minimum à 15 dollars aurait pour conséquence une forte hausse des prix voire du chômage dans certains États où les employeurs seraient incapables de s’aligner, notamment ceux où le confinement a fortement détruit l’emploi, tandis que d’autres comme la Floride l’ont déjà validé.

A lire aussi, Gil Mihaely: Joe Biden: le fossoyeur des classes moyennes sera-t-il leur sauveur?

Par ailleurs, le plan de stimulation de l’économie de Joe Biden demande aux entreprises de l’alimentation et du commerce de verser des primes de risque aux salariés au contact du public, d’augmenter les fonds pour les équipements de protection, les tests Covid-19 et les vaccins. L’United Food and Commercial Workers International Union, un syndicat représentant 1,8 million de travailleurs, a salué la mesure. De manière générale, les syndicats avaient adoubé le Parti démocrate avant même la désignation du candidat à la présidentielle, notamment dans les États industriels. Le plus grand regroupement syndical du pays, l’American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations, avait appelé à voter contre le Président sortant et soutenu Joe Biden.

Cependant, si Joe Biden a promis d’être le président le plus pro-syndicats, les travailleurs n’ont pas suivi les recommandations et ont à nouveau choisi le candidat républicain. Les cols bleus, satisfaits des résultats économiques de Donald Trump, n’ont par ailleurs pas oublié le soutien de Joe Biden à l’ALENA et au Partenariat Transpacifique. Trump a perdu le vote de la rust belt, qui couvre partiellement certains des États dans lesquels les Républicains parlent de fraude – et où les tribunaux ont refusé d’examiner les affaires au fond en arguant de l’irrecevabilité des requêtes -, mais il a devancé Biden de 35 % dans la catégorie des « White, some college or less » (Blancs qui n’ont pas fini l’université ou n’y sont pas allés), tandis que ce dernier l’a devancé de 46% dans la catégorie des non-Blancs non diplômés, mais minoritaires. Ces catégories répondent globalement à la définition des cols bleus.

Le travail de séduction des travailleurs ne sera pas aisé pour Joe Biden, d’autant que son projet de relance de l’économie prévoit une discrimination raciale au profit des entreprises détenues par les femmes et des personnes des minorités raciales. Une façon de récupérer la partie de cet électorat qui a rejoint Donald Trump et que les Républicains s’efforceront de conserver.

De la démocratie en Amérique

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Inceste: à qui appartient l’enfant?

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En 2016, Sophie Chauveau publiait un récit stupéfiant sur la transmission de l’inceste dans sa propre famille, La Fabrique des pervers[tooltips content= »La fabrique des pervers, Sophie Chauveau ; editions Gallimard ; 2016″](1)[/tooltips].


Romancière, biographe de grands peintres, rien ne la prédestinait à écrire ce livre jusqu’à cette lettre d’une lointaine cousine, Béatrice, qui demandait à la rencontrer. Les cousines retrouvées se parlent des heures, se remémorent les membres de leur famille, des lieux, certaines scènes et gestes inappropriés sinon obscènes. Sophie découvre que les maux qu’elle trimballe depuis toujours ressemblent à ceux de Béatrice. Elles ont subi l’une et l’autre l’inceste des mâles de leur famille. À ce stade de leur vie de femmes, de mères, elles ont « réglé » l’infamie comme elles ont pu, chacune à leur manière. Mais devant l’ampleur de leur constat, elles ne peuvent pas en rester là. Qui d’autres qu’elles ont été « touchées(és) » ? Elles décident de mener l’enquête. 

Sophie entreprend un travail de défrichage minutieux, « malgré les rebuffades, les crachats », et les accusations de mythomanie. Mais elle n’est plus seule. Béatrice la soutient. 

L’écrivaine remonte à la naissance de la famille C. pendant le siège de Paris de 1870, où la population crève de faim. L’aïeul des C. , aidé de compères, va faire, sans foi ni loi, main basse, en pleine nuit sur un lion puis d’autres animaux du Jardin des Plantes, qu’ils vont dépecer et vendre à prix d’or. Du jour au lendemain, c’est la fortune, une fortune croissante permettant au « chef de la meute » (l’expression est de Freud) de construire une famille vivant dans le luxe et la légèreté, quand ce n’est pour certains de ses membres dans l’oisiveté, jusqu’à ce jour. 

Dans cette famille devenue bourgeoise et éduquée commence un rituel d’inceste. Même les femmes s’y mettent. Une grand-mère se permet des attouchements, caresses, frôlements, glissements, en toute impunité sur ses petits-enfants. Chez les C. on reste entre soi. On cloisonne. On inceste en toute tranquillité. 

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Ce qui caractérise l’inceste, c’est bien cette appropriation de l’enfant par l’incesteur et par la famille en général. Si les cultures diffèrent aux quatre coins du monde quant à la question de savoir à qui appartient l’enfant, il est primordial de comprendre ce qu’il en est en chez nous, en France. De cette idéologie découle la façon dont on protège les enfants de l’inceste, tant sur le plan juridique que psychologique.

Nous avons demandé son avis à Jenny Bacry, psychologue clinicienne[tooltips content= »Jenny Bacry, psychologue clinicienne. Association Thelemyth ; Protection de l’enfant, service AEMO Association AEF Arcueil »](2)[/tooltips], spécialiste en protection de l’enfant.

Causeur. Vous dénoncez l’obsession française du droit des parents. Pouvez-vous nous expliquer votre point de vue ?

Jenny Bacry. On entend souvent « Les enfants sont à nous, ce sont nos affaires de famille ». C’est une des raisons pour lesquelles l’inceste est sans doute le pire des traumas, car l’enfant est pris dans un discours qui l’accompagne, le discours de l’agresseur, qui lui raconte une histoire de tendresse et de lien familial indestructible qui complexifie le trauma. L’enfant appartient à son agresseur, qui très souvent reconnait ses actes, étonné presque qu’ils lui soient reprochés ! Il faut savoir qu’en France, il existe une obsession du droit des parents qui prime souvent sur l’intérêt supérieur de l’enfant incluant ses droits. C’est vrai qu’il y a eu des placements abusifs, ce qui génère aussi une crainte légitime, mais la famille est un sanctuaire dans lequel il est difficile de pénétrer, même après un signalement.

Jenny Bacry. Photo: D.R.
Jenny Bacry. Photo: D.R.

Une fois le signalement d’inceste fait, que se passe-t-il ?

Entre le signalement et le reste il y a un gap, avec enquête de police etc. Le premier problème c’est la parole de l’enfant. Sait-on vraiment l’écouter ? Veut-on vraiment l’écouter ? Car un enfant parle ! Même tout petit ! Sauf que si on ne sait pas l’entendre, sa parole peut se refermer tout de suite. Et parfois pour 20, 30 ans, ou plus. Surtout quand l’enfant est laissé dans sa famille le temps de l’enquête, ce qui arrive trop souvent. En général, on l’éloigne de sa famille le temps de l’enquête, une quinzaine de jours, le temps que les travailleurs sociaux se mettent au travail. Mais vous savez, les juges se positionnent mi-figue mi-raisin. Ils nous demandent d’évaluer rapidement, car la plupart sont très inconfortables avec ce qu’ils considèrent être « un déchirement pour les parents ». Bien souvent, le travail est bâclé et l’enfant rentre au plus vite dans sa famille. La plupart des juges privilégient la famille, même dysfonctionnelle, même toxique. Le juge est roi, il est seul à décider. Sans généraliser, notons que certains ne voient même pas l’enfant. 

Quand un enfant est placé et qu’un droit de visite est accordé au parent, ce dispositif de visite médiatisé avec un psy ou un éducateur est contenant, le parent est étayé, il donne le change, ça se passe bien (parfois à l’inverse, le parent ne supporte pas le dispositif et disparait). Quant à l’enfant, il envoie des signaux brouillés, il aime son parent. Si le parent s’accroche, ses droits peuvent alors être élargis et se transformer en droits de visites à domicile. On va souvent trop vite. On oublie que certains parents ne peuvent être de bons parents que sur des temps courts et encadrés. Il m’est arrivé de récupérer des enfants en catastrophe au domicile familial car ce ou ces derniers avaient récidivé sur des actes graves de maltraitances.

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Le seuil de tolérance est énorme, la famille est sacrée. Imaginez qu’en cas d’inceste avéré, le parent garde l’autorité parentale, il est très rare qu’il en soit déchu.

Dans l’AEMO (Action Educative En Milieu Ouvert) où je suis psy, nous croulons sous le travail. Il y a 25 familles par éducateur. Ce qui fait une seule visite par mois dans chaque famille. Sans compter qu’aucune visite ne se réalise à l’improviste, laissant tout loisir à la famille de s’y préparer…  Et pour obtenir un rendez-vous avec un psychologue dans un CMP (centre médico pédagogique), il faut un an d’attente. En Protection de l’enfance, tous les secteurs sont dépassés. Justice, psys, éducateurs… Toutes les institutions sont saturées et ne marchent pas comme elles devraient. C’est bien de « libérer la parole » comme on dit aujourd’hui, mais il y en a trop, ça ne suit pas, il y a engorgement et le temps judiciaire est trop long

Hors de son milieu familial, quels sont les comportements de l’enfant ou de l’adolescent incesté qui peuvent alerter ? 

Il y en a beaucoup, mais il faut que ce soit un ensemble de signes : l’énurésie, des troubles du sommeil, le manque de concentration, un comportement hyper adapté, lisse ou à l’inverse très agité, parfois une masturbation frénétique, le visionnage d’images pornographiques… Institutrices, moniteurs de centre de loisirs, nombre d’acteurs autour de l’enfant peuvent déceler des signes. Mais le plus important c’est le médecin. Lui, il voit. Or, en 23 ans de pratique dans la protection de l’enfance, c’est fou les dossiers médicaux que j’ai eu entre les mains et qui étaient criants de signes d’inceste. Pourtant, aucun signalement de la part du médecin ne s’en est suivi. Il y a un point d’aveuglement assez courant. Les médecins sont-ils assez formés ? Ils en voient passer pourtant ! Un enfant sur dix aujourd’hui serait incesté… Ont-ils peur eux aussi de détruire la famille ? On doit poser la question : En principe, l’enfant chez nous appartient à la République, par l’Éducation nationale, la santé etc. À force de cautionner la sacralité de la famille, laissant libre cours à celles qui  pratiquent la déviance, quel adulte fabrique-t-on, quelle société ? 

À la fin de son livre, Sophie Chauveau appelle ses descendants et ses lecteurs à se méfier « des familles en général et de la vôtre en particulier ». Sauf si la République décide de défendre l’intérêt supérieur de l’enfant avant celle de la famille, sans tergiverser sur l’âge, la prescription ou pire, le consentement ou non.

Immigration clandestine: «Avec l’Algérie, je ne comprends pas pourquoi ça n’avance pas!»

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Après la condamnation judiciaire du livreur algérien en situation irrégulière qui refusait de servir les juifs à Strasbourg, Valérie Boyer réagit. Elle a écrit un courrier au Premier ministre lui demandant d’aller plus loin. Les plateformes de livraison défient le droit du travail et emploient de nombreux clandestins, de façon cruelle et bien organisée. Entretien.


Causeur. Si vous vous êtes réjouie de la décision de justice prise à l’encontre du livreur Deliveroo qui avait refusé de livrer des clients de restaurants casher, vous adressez aujourd’hui un courrier à destination du Premier ministre. Avec Julien Aubert, vous lui demandez d’aller plus loin. Quel est le but de votre démarche ?

Valérie Boyer. Il est particulièrement choquant de savoir qu’une personne qui est en situation irrégulière, dans la mesure où elle justifie qu’elle a travaillé en France pendant cinq ans, peut demander sa régularisation. Je ne vise pas bien sûr les demandeurs d’asile qui ont un statut particulier. Comment peut-on accepter une chose pareille ? Comment notre droit peut-il faire en sorte qu’un clandestin soit régularisé après des années en situation irrégulière ? Comment un employeur peut-il les embaucher ? Comment un clandestin peut-il avoir un statut d’autoentrepreneur ?

D’après les journaux, le jeune Algérien de Strasbourg était en situation irrégulière. Pourtant, il travaillait pour Deliveroo ! Il a été condamné à quatre mois de prison ferme, il a 19 ans et serait arrivé en France il y a environ un an avec un visa de tourisme… Il fait désormais l’objet d’une obligation de quitter le territoire.

Il n’y a aucune raison que nous accueillions des Algériens en France en situation irrégulière, et qu’on les y laisse travailler de surcroît

Nul n’ignore ensuite – et c’est vrai aussi pour d’autres entreprises – que des gens qui ont leurs papiers louent leur licence et leur travail à d’autres qui n’en ont pas. Les plateformes ont beau dire qu’elles font des reconnaissances faciales à chaque fois, j’ai de sérieux doutes sur leur réelle volonté de limiter un travail clandestin.

Votre courrier est une attaque virulente contre les sociétés de livraison. Vous dénoncez une forme d’esclavagisme moderne, et un encouragement à la traite d’êtres humains. S’il a travaillé, mineur ou pas, n’estimez-vous pas qu’un migrant devrait quand même pouvoir être régularisé un jour ? N’avez-vous pas de cœur ?

Ce n’est pas comme cela que je raisonne.

L’opinion peut se mobiliser avec des pétitions comme celle pour le jeune migrant boulanger de Besançon qui vient d’être régularisé, mais il faudrait qu’elle se mobilise aussi de la même façon quand elle voit une affaire comme celle de Strasbourg avec un livreur qui refuse de livrer les commandes de deux restaurants casher de la ville, ou comme celle du violeur travaillant pour Uber. J’avais d’ailleurs rencontré une victime. Je pense souvent à elle mais malheureusement j’attends encore les réponses d’Uber. On peut trouver le meilleur comme le pire.

Je vous répète que je me demande uniquement : comment une personne en situation irrégulière peut-elle travailler légalement ? C’est là la question.

Image d'illustration Unsplash
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Autrefois c’était les étudiants qui occupaient tous ces emplois de livreur. Aujourd’hui il semble que ce soit de moins en moins le cas, car selon la presse, bon nombre de livreurs seraient en situation irrégulière et acceptent de travailler dans des conditions qui ne sont pas conformes au droit du travail. Cela serait répandu chez Deliveroo, mais aussi chez Uber Eats, Frichti ou Glovo, pour ne citer qu’eux si on en croit la presse.

J’en reviens au livreur de Strasbourg. Son antisémitisme est probablement cet antisémitisme nouvelle génération qui gagne la France, et dont on parle de plus en plus. La France ne devrait-elle pas mettre en place des mesures spécifiques pour limiter cet afflux de migrants ou de mineurs isolés ?

Oui ! Bien sûr ! J’ai produit un rapport d’ailleurs sur ce sujet. Nous avons des accords avec les pays du Maghreb. Nous avons par exemple des accords spéciaux avec l’Algérie, et je ne comprends pas pourquoi ça n’avance pas. D’autant que les relations avec l’Algérie sont toujours difficiles. Je crains que le président comme le Premier ministre ne ravivent les plaies sur ces problèmes. Nous attendons mercredi le fameux rapport de Benjamin Stora sur la guerre d’Algérie et la colonisation. La repentance permanente à sens unique est indigne. Sauf erreur de ma part, les paroles de l’hymne algérien sur la France ne sont pas particulièrement amicales, et je doute que cela soit évoqué dans le rapport… Comment peut-on avoir des relations apaisées avec des gens qui nous injurient matin, midi et soir ? Il n’y a aucune raison que nous accueillions des Algériens en France en situation irrégulière et qu’on les y laisse travailler de surcroît.

Il y a bien sûr des jeunes Algériens qui n’ont pas de ressentiment, mais ce ne sont jamais ceux-là que l’on met en avant. Ces jeunes sont intégrés parfaitement et aiment notre pays.

Ne faites-vous jamais appel aux nouveaux services de livraison ? Beaucoup de Français trouvent cela fort pratique…

Je suis opposée à ce qu’on appelle l’uberisation de la société.

Je ne prends personnellement jamais de Uber et je ne fais pas appel aux services de ces entreprises de livraison. Je suis contre cette façon de voir les choses, et j’ai même recommandé à mes enfants de ne pas le faire non plus ! Quand vous vous retrouvez seul à la maison avec n’importe qui qui vient chez vous, ce n’est pas l’idéal pour la sécurité. Il en est de même pour les Uber par rapport à un taxi : je n’ai pas confiance. Et leurs conditions de travail ne me semblent pas dignes.

Je n’étais pas favorable à la déréglementation de la profession de taxi mise en place par Emmanuel Macron. Je ne vois pas pourquoi il y a Uber en France.

Croyez bien que nous partageons l’hypocrisie de ces entreprises que vous dénoncez : elles ne font effectivement peut-être pas le maximum. Mais je ne suis pas sûr que ni vous ni le gouvernement ne trouviez de solution pour remédier à l’immigration clandestine tout de suite ! Le couvre-feu est à 18 heures, depuis samedi. Les livraisons de repas sont autorisées au-delà. Faut-il les interdire ? Enfin, pensez-vous que nous nous dirigions vers un 3e confinement ?

De ce côté-là, ce n’est pas clair non plus. Mais au-delà de la question des livraisons, on voit bien que cette situation de couvre-feu ne ressemble à rien. Ce week-end, j’étais dans le XVe arrondissement et je n’ai jamais vu autant de monde dans la rue et dans les magasins. À 17 heures, il y avait énormément de monde, c’était hallucinant. Aujourd’hui tout le monde déplore la situation de nos étudiants. Je ne dis pas que c’est un horizon pour eux d’avoir des petits boulots, mais on leur a supprimé tous ces travaux dans les bars ou dans la livraison qui leur permettaient de continuer à financer leurs études pour les plus modestes.

Concernant un nouveau confinement, j’espère bien que cela n’arrivera pas ! J’aimerais qu’on prouve d’abord son utilité, en tout cas l’utilité du deuxième. La situation des jeunes est dramatique, je l’ai dit. Plus le temps passe, moins je comprends.

N’aurait-on pas pu profiter de cette malheureuse situation pour faire valoir l’exception culturelle française? Je ne comprends pas que les musées, cinémas ou théâtres soient fermés. À partir du moment où on ouvre les supermarchés… Enfin, on ne peut pas se permettre de sacrifier tous ces pans d’activité : certaines activités meurent définitivement à cause du confinement.

Nous voilà réduits au supermarché et à Netflix.

Ne détruisons pas cette exception culturelle qui fait la force de la France.

Les Beaux-Arts à la cave

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C’est l’aventure de quelques jeunes artistes figuratifs dépossédés de la possibilité de réaliser leur vocation. Au-delà d’eux, c’est l’histoire d’une époque privée d’un art qui puisse être largement partagé et apprécié. Le roman est d’autant plus tragique que le style est, comme toujours avec Carole Fives, simple, sincère, léger, drôle et dépourvu d’esprit de polémique. Décapant!


Carole Fives (née en 1971) connaît bien les écoles d’art. Elle a fait ses études aux Beaux-Arts de Lille. C’est le cadre choisi pour Térébenthine. Elle a aussi été enseignante dans un autre établissement apparenté. Son roman est largement autobiographique. C’est presque un témoignage.

Trois ou quatre jeunes ont envie de devenir des artistes figuratifs. Il leur semble tout naturel d’avoir ce genre d’aspiration et de vouloir entrer aux Beaux-Arts. Grave erreur ! Ils déchantent vite ! Une banderole les accueille à l’entrée de l’établissement et proclame : « peinture et ripolin interdits ». On pourrait traduire par : « ici, on ne peint pas, on pense ». Il n’est plus envisageable, paraît-il, d’utiliser des pinceaux « après Hiroshima et Nagasaki ». La raison irrésistible en serait que : « tout l’art du monde n’a pas réussi à éviter la guerre, les massacres, la Shoah ».

Dans les caves

Les étages de l’école sont réservés à des activités jugées valables. On ne veut de nos rapins ringards nulle part. Finalement, ils dénichent un espace désaffecté en sous-sol et s’y installent. C’est là qu’ils peignent et essayent de progresser en autonomie. Aucune aération, bien sûr. Ça schlingue. Quand ils remontent à la surface, il y a un problème : ils puent l’essence de térébenthine. On les surnomme les Térébenthine, d’où le titre du roman. On regarde ces nauséabonds d’un autre âge comme des Lurons de Sabolas, ces misérables ouvriers déracinés du Massif central au XIXe siècle, décrits par Henri Béraud.

Ces quelques jeunes sont en butte à une permanente incompréhension : « […] tu as beau répéter aux professeurs, toujours aussi déconcertés par ta pratique picturale, que si tu peins c’est parce que tu ne sais pas t’exprimer autrement, ils réclament du discours, de l’écrit, du sens. Du concept. Un artiste, à la fin du XXe siècle, ne peut pas se contenter de produire des œuvres, il doit aussi produire leur explication. […] Le discours compte plus que l’objet, voire le remplace. » Nos héros sont bien conscients que le contexte général ne leur est pas plus favorable : « en réduisant l’acte de peindre à son strict minimum : ligne, touche, support, Buren et ses acolytes ont tenté de mettre fin à la peinture. Ils ne sont pas les premiers, l’histoire de l’art du XXe finissant peut se résumer à cette seule tentative : tuer la peinture […] ». Cependant, les jeunes concernés ont cette conviction : « toute l’intelligence du monde ne peut rien y faire, l’art est avant tout une affaire d’émotion ». Ils s’accrochent à cette idée simple et séculaire. C’est leur grandeur et leur chemin de croix.

L’idéologue

La figure dominante de l’établissement est évidemment le professeur d’histoire de l’art. L’« histoire » dont il s’agit, comme c’est prévisible, n’a rien de neutre et d’éclectique, bien au contraire. C’est un récit commençant en gros à Marcel Duchamp et ne retenant que ce qui contribue à la justification de l’art contemporain et, plus accessoirement, de la modernité. Cet enseignant « qui a de faux airs de Karl Lagerfeld » contrôle et diffuse la doctrine. Il est une sorte de théologien ou de commissaire politique, si on veut. Il martèle des principes tels que : « Car, comme vous le savez, en art, tout est toujours une question de rupture. » Il prodigue aussi des injonctions paradoxales comme : « j’espère vraiment que vous allez vous décoincer lors des prochains cours ».

A lire aussi, du même auteur: Lumières du Nord

Évidemment, les Térébenthine, qui subissent cette pression idéologique, ont envie de se rebiffer. Ces maladroits, au lieu de l’attaquer de front, saisissent un motif dans l’air du temps : ne pas prendre en compte assez d’artistes femmes. L’homme, habile démagogue, se défausse assez facilement de cette objection.

Le plus troublant est de constater que les aspirants à la figuration réfléchissent à leurs propres créations à partir des œuvres de Mark Rothko, Cy Twombly, et de divers autres modernes. Certes, ils connaissent Edward Hopper, Marlène Dumas, Kiki Smith et quelques autres, mais ils sont loin de se douter, semble-t-il, de la richesse et de la diversité de la peinture figurative depuis le milieu du XIXe. Ils apparaissent privés de ce qui devrait être leur histoire, leur terreau, leur hinterland, sans même s’en rendre compte. Ils sont voués à réinventer le fil à couper le beurre. C’est figuration année zéro.

De l’hermétisme à la barbarie

Les enseignants de l’école sont évidemment variés. Cependant, à force de faire l’éloge de ce qui est subversif, transgressif ou en rupture, ce milieu fait apparaître des personnalités s’affranchissant de la décence ordinaire. On se souvient du film de Ruben Östlund qui remporte la palme d’or à Cannes en 2017 : The Square. Il dénonce avec beaucoup de finesse le moment où l’art contemporain glisse de l’hermétisme ennuyeux à la barbarie abjecte. On retrouve une dérive assez similaire dans le roman de Carole Fives. Des professeurs pratiquent au quotidien une sidérante violence verbale avec parfois une dimension sexuelle. En fin de compte, pour ces jeunes peintres figuratifs relégués dans les sous-sols, les enseignants ne sont pas ces formateurs utiles et bienveillants qu’ils devraient être, mais des sortes d’ennemis.

Pour éviter de passer cinq années sans aucune formation digne de ce nom, la narratrice se résout à s’inscrire en ville à un atelier municipal d’après modèle vivant tenu par un Russe un peu passéiste. Un comble pour une étudiante aux Beaux-Arts !

Une époque sans son art

À leur sortie des Beaux-Arts, les jeunes concernés font le tour des galeries et comprennent vite qu’il n’y a pas de place pour eux non plus dans ce monde-là. Le roman, le cinéma, la BD s’adressent à un large public et tout le monde est légitime pour en profiter et avoir un avis. Cependant, l’art contemporain, c’est plus cher qu’un ticket de cinéma ou qu’un livre de poche. C’est une consommation culturelle qui ne concerne qu’une mince minorité fortunée, conseillée, et réceptive à cette vanité redoutable qui consiste à sentir d’avant-garde par procuration. C’est cela qui entrave la possibilité d’un art à réception populaire. Nos jeunes comprennent vite qu’ils doivent passer par la case petits boulots.

Carole Fives se fait remarquer depuis 2010 par sept livres sensibles et incisifs principalement consacrés à des questions de vie familiale et personnelle. Avec Térébenthine, elle s’attaque à un sujet de société majeur : l’art actuel. L’art est, en effet, ce qui reste principalement d’une époque lorsqu’elle a disparu. C’est aussi, en principe, une des choses qui donnent du sel, et même de l’âme à ceux qui y vivent. Or l’art dit contemporain demeure en grande partie exogène aux hommes et aux femmes de notre temps. C’est tout le problème.

Carole Fives, Térébenthine, Gallimard 2020.

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Vaccinée, enfin!

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De nombreux citoyens continuent de clamer « je ne veux pas servir de cobaye ». Anne-Laure Boch analyse ici tout ce qui a fait le lit d’un tel refus civique, dont le paroxysme est incarné par les antivax. Notre bureaucratie doit vite trouver des solutions pour que tous les volontaires à la vaccination obtiennent leur rendez-vous.


Il y a quelques jours, je me suis fait vacciner contre le covid. En tant que personnel soignant de plus de 50 ans, j’ai eu accès au vaccin à partir du 4 janvier. Dans mon service, tous les chirurgiens et médecins éligibles à la vaccination se sont précipités à la médecine du travail dès la première semaine, entraînant dans leur suite le personnel paramédical, qui était initialement plus partagé sur les risques et bénéfices de la vaccination. Violemment exprimé dans un cri unanime, un argument-massue l’a emporté : « Qu’on arrête de nous emmerder avec le covid, enfin ! ».

Disons tout de suite que je n’ai eu aucun effet indésirable. Parmi nous, quelques-uns se sont plaints de céphalées et myalgies passagères, rien de bien méchant. Il n’y a eu aucun choc allergique ni autre accident grave. Pour être entièrement libérés du fléau qui nous pourrit la vie depuis presque un an, nous attendons maintenant avec impatience la deuxième injection, trois semaines après la première.

Le point Godwin du Pape

Comme la majorité des scientifiques et en particulier des médecins, j’ai suivi avec étonnement le débat sur les réticences vis-à-vis du vaccin exprimées dans la population générale. En temps normal, loin de toute situation épidémique, dans le confort d’une illusoire « santé parfaite », la position des antivax paraît déjà difficile à justifier. Mais dans la situation actuelle, à la lumière de ce que nous endurons depuis que le covid a fait irruption dans nos vies, ravageant notre société, notre sociabilité et notre économie, on reste pantois devant la somme d’ignorance scientifique, d’inculture historique, d’égoïsme à courte vue et de manque de civisme qu’il faut pour s’opposer à la vaccination. Le pape a qualifié les antivax de « négationnistes suicidaires ». Sans aller jusqu’à ce point Godwin, je reprendrai quelques arguments de bon sens pour essayer de convaincre les lecteurs hésitants, si faire se peut.

Ignorance scientifique – Le principe des vaccins, la stimulation d’une immunité spécifique à un agent infectieux préalablement à la rencontre avec cet agent, repose sur un domaine de la biologie à la fois complexe et fascinant, l’immunologie. Malgré les efforts de vulgarisation, peu de gens sont à même de comprendre pleinement cette science subtile. À tout le moins, ils pourraient se renseigner sur les effets cliniques des vaccins et comparer avec les résultats des autres thérapeutiques. Les statistiques sont amplement disponibles, et très éloquentes. Ceux qui les consulteraient apprendraient alors que de tous les médicaments, les vaccins, anciens ou modernes, sont parmi ceux qui ont le meilleur « service médical rendu ». Leur rapport bénéfices/risques est particulièrement élevé : les effets secondaires sont rares et le plus souvent très minimes (douleur au point de ponction, fièvre modérée…). Les effets graves, quant à eux, sont rarissimes (réaction allergique, exceptionnellement maladie auto-immune retardée…). Le fait de ne pas développer la maladie ou d’en développer une forme atténuée est à l’évidence ce qu’on peut espérer de mieux en matière médicale. Aujourd’hui où l’on parle à tout bout de champ de « prévention », comment ne pas voir dans les vaccins le paradigme de ce qu’il faut faire pour promouvoir la santé publique ? C’est d’ailleurs ce que la population demande de manière insistante face aux maladies en général, sans même s’en tenir aux maladies infectieuses, qui sont pourtant le terrain exclusif des vaccins. Pensons au SIDA, qui depuis 40 ans a fait l’objet d’une recherche intensive. Si demain un vaccin est enfin mis au point, imaginerait-on d’en priver la population au profit de la trithérapie pour les seuls cas déclarés, traitement au long cours dont tous les séropositifs peuvent témoigner des inconvénients ? Les vaccins contre le covid ont certes été mis au point et testés en des temps record. Mais c’est là une performance de la recherche qu’il faut saluer plutôt que de dénigrer les institutions qui l’ont réalisée. En quelques mois, on a su lever des fonds, mobiliser des équipes scientifiques, inventer des techniques nouvelles, établir des protocoles cliniques, mettre en place des chaînes de production… Dans le cas présent, les critiques envers les laboratoires pharmaceutiques responsables de cette prouesse semblent relever de la pure et simple mauvaise foi.

Le vaccin a délivré l’humanité de grandes calamités

Inculture historique – Il faut avoir la mémoire bien courte pour oublier ce qu’était le monde avant les vaccins. Un monde ravagé par les épidémies de variole, choléra, diphtérie, coqueluche, tuberculose, poliomyélite, fièvre jaune, typhoïde, méningite à méningocoque… Par des maladies non épidémiques mais non moins atroces et souvent mortelles : rage, tétanos… Et même par des infections qui semblent moins affreuses mais qui prélevaient jadis un lourd tribut, notamment chez les enfants : rougeole, oreillons, rubéole, haemophilus influenza, hépatite B, pneumocoque… Pour les amateurs de littérature, je recommande la lecture du dernier roman de Philip Roth, Némésis. Ils y suivront les progrès d’une épidémie de poliomyélite particulièrement dévastatrice dans l’Amérique des années 1940. Ils verront comment l’irruption de la maladie fait basculer le destin d’enfants et d’adolescents à l’orée de leur vie. Ils seront bouleversés par la souffrance, et la mort, et le handicap définitif. En un mot, les vies détruites. Peut-être relativiseront-ils alors notre propre situation, dans un monde délivré de certaines de ses plus grandes calamités par la grâce des vaccins.

Il aurait fallu produire et acheter local… Mais mon patriotisme a été frustré par l’échec de Sanofi!

Égoïsme à courte vue – Ici la remarque qui accable est : « Je ne veux pas servir de cobaye ». Les égoïstes estiment que leur propre protection doit passer par l’effort concédé par les autres citoyens, sur lesquels reposera l’obtention de la fameuse « immunité collective » qui doit nous permettre de retrouver une vie à peu près normale. Il s’agit là d’une réaction non seulement égoïste, mais aussi stupide. Elle fait penser au dilemme du prisonnier. Cette situation de la théorie des jeux, inventée par Tucker à l’université de Princeton, met en scène deux suspects, arrêtés par la police et interrogés séparément ; ils auraient intérêt à se couvrir mutuellement pour diminuer leur peine de prison ; mais en l’absence de communication entre eux, chacun choisit d’accuser l’autre ; les deux sont alors lourdement condamnés. La raison de cette attitude « catastrophique » est que si l’un est fidèle et que l’autre trahit, le fidèle sera pénalisé par rapport au traître, qui s’en tirera sans dommage. Pourtant, si les deux prisonniers se dénoncent l’un l’autre, le résultat leur est moins favorable que si les deux avaient choisi de se soutenir. Le dilemme du prisonnier exprime la défiance entre partenaires où chacun veut arracher pour soi la meilleure part sans considération du dommage qu’il inflige à l’autre. À la fin, les deux sont punis de leur absence de solidarité.

Une société française marquée par la défiance et la suspicion

Manque de civisme – C’est en définitive la triste situation où s’abîme une société, ou plutôt une anti-société, marquée par la défiance et la suspicion. L’absence de liens, notamment affectifs, entre les membres, frappe de caducité la règle morale la plus simple, celle de la réciprocité. Le manque de confiance induit le repli sur soi et condamne à l’échec toute action collective. La responsabilité du gouvernement est ici accablante. Dans cette crise, qui a rompu la confiance avec les citoyens, si ce n’est le gouvernement ? Avec ses mensonges (les masques inutiles puis obligatoires, les frontières ouvertes puis fermées, les tests inefficaces puis à développer en urgence…), ses incohérences, son autoritarisme, sa condescendance, ses changements de cap, ses compromissions, le gouvernement a atomisé la société. Ses épigones, « conseil scientifique » et autres mandarins grassement rémunérés, ont achevé de le discréditer face une population écœurée par l’ampleur des conflits d’intérêt. L’affaire du remdésivir, objet d’une promotion éhontée par Gilead et finalement aussi inefficace que dispendieux, le scandale du Lancet et des études scientifiques truquées, les controverses autour des professeurs Raoult et Perronne menacés de plaintes pénales et démis de leurs fonctions, le lobbying indécent d’un Big Pharma cyniquement avide de prospérer sur la crise sanitaire (privatisation des profits, collectivisation des pertes), tout cela a fait le lit d’un refus civique incarné par les antivax.

Leur révolte est cependant bien mal placée. Non que la liberté civique ne soit une grande cause à défendre. Mais la « liberté vaccinale », comme liberté fondamentale, ça se pose un peu là ! Quoi ! Nous sommes assignés à résidence, contraints au couvre-feu, éloignés de nos familles et de nos amis, privés de restaurant, de cinéma, de théâtre, de sport et autres divertissements, interdits de voyages, assujettis à des autorisations de sortie humiliantes, soumis à des contrôles kafkaïens, et pour beaucoup d’entre nous voués au chômage, à la faillite et au désespoir, et on nous parle de défense des libertés individuelles ! Une personne âgée en EHPAD, par exemple, devrait avoir la liberté de ne pas se faire vacciner… alors qu’on trouve acceptable de limiter de façon drastique la visite de ses proches (une demi-heure par semaine, sur rendez-vous, une seule personne à la fois, à distance voire derrière une vitre, masqué…) ! La disproportion entre le caractère liberticide des mesures sus-citées et le déplaisir de la vaccination est criante, et même ridicule.

Tout sera mieux que la procrastination

Le seul problème des vaccins, c’est leur éventuelle efficacité insuffisante. À court terme tous les laboratoires promettent actuellement des taux de protection supérieurs à 90 %, voire 95 %, ce qui est déjà très bien. Cependant sur le long terme la durée de la protection obtenue est inconnue. Ces faits plaident pour une vaccination massive et surtout rapide. Car le pire serait de faire traîner encore l’épidémie jusqu’à ce que les premiers malades (ou vaccinés) perdent leur immunité et se recontaminent. La faillite économique et sociale se doublerait alors d’une faillite sanitaire au long cours, sans espoir de sortir de la crise.

Mais l’essentiel dans la vaccination est aussi d’ordre psychologique. Il faut rassurer, permettre aux gens de sortir de l’état d’infantilisation et de recroquevillement que l’État a sciemment induit chez eux. Revenons au bon sens ! Avec une maladie aussi peu létale (moins de 0,5% toutes formes confondues), on peut tolérer une circulation du virus pour peu qu’on protège les personnes à risque de forme grave. Ce sont elles qui sont vraiment menacées par la maladie. Une fois ces personnes vaccinées, les autres citoyens, qui sont paralysés par la peur de contaminer leurs proches, seront délivrés du poids qui pèse sur leurs épaules et pourront reprendre une vie normale. Je pense en particulier aux jeunes, sans cesse culpabilisés comme « propagateurs du virus ». Leur vie et leur avenir sont sacrifiés à une classe d’âge qui a bénéficié de tous les avantages de la croissance et qui n’entend rien lâcher. D’autre part, augmenter le plus possible la part des vaccinés dans la population générale nous permettra d’approcher cette « immunité collective » dont on nous rebat les oreilles (entre 50 et 70% d’une population immunisée). Il faut donc vacciner massivement tous les volontaires, qu’ils soient craintifs hypocondriaques ou civiques philanthropiques, et pas seulement les très grands vieillards. Et s’il faut instaurer un « passeport vaccinal » pour encourager les gens, pourquoi pas ? Au point où nous en sommes, tout sera mieux que la procrastination qui nous asphyxie peu à peu. De même que les soignants sont vaccinés à partir de 50 ans, et même plus jeunes pour ceux qui ont une comorbidité, il faut assurer à chacun l’accès à ce sésame qui seul permettra de sortir de la bulle prétendument protectrice mais surtout étouffante dans laquelle nous sommes confinés. La notion de « métiers essentiels à vacciner en priorité » est ici particulièrement choquante. Elle masque simplement l’incapacité de l’État jacobin et de sa bureaucratie obèse à organiser rapidement la vaccination de masse.

Difficile d’obtenir un rendez-vous

Il semble que le gouvernement s’emploie à convaincre les hésitants du bien-fondé de la vaccination… à sa façon !  La nullité de la campagne initiale, qui nous a couverts de ridicule face à nos voisins européens, le fiasco actuel de la prise de rendez-vous pour les plus de 75 ans, le grotesque d’une bureaucratie centralisée opposée à toute initiative locale, tout cet Absurdistan pitoyable a exaspéré les citoyens et rendu le vaccin hautement désirable. Les sondages en témoignent : l’opposition au vaccin recule à mesure que le rationnement s’installe. Le désir se nourrit du manque, c’est une loi bien connue en psychologie. Remercions donc le gouvernement de son impéritie qui saute aux yeux de tous. Grâce à elle, les antivax perdront peut-être leur dernier argument. Celui d’un complot gouvernemental destiné à nous asservir fait long feu. Reste l’incompétence, qui n’est pas pour nous réjouir.

Pour finir ce texte bien sérieux sur une pirouette, je dirais que la seule chose qui m’a chagrinée dans la vaccination qui m’a été dispensée, c’est le choix de la marque. Comme tout le monde à ce stade, j’ai reçu le vaccin Pfizer/BioNTech. Je n’ai pas d’opposition de principe à ce vaccin ultra-moderne, issu de la recherche la plus inventive. La technologie des ARN messagers est à elle seule assez époustouflante. Le fait qu’il n’y ait pas un recul important ne me gêne pas, car la méthodologie de développement est rigoureuse. Mais les conditions politiques dans lesquelles les contrats d’achat se sont négociés m’ont mise mal à l’aise. Une fois encore, le lobby américain s’est conduit en terrain conquis dans ses dominions européens. Il aurait fallu produire et acheter local… Mais mon patriotisme a été frustré par l’échec de Sanofi.

Alors, si j’avais pu choisir, j’aurais pris le Spoutnik V ! Le Spoutnik, c’est la puissance et le réalisme de la science russe. Un vaccin classique, bon marché, facile à transporter et stocker, sans doute un peu rustique mais adapté aux défis d’une vaccination de masse. Un vaccin du peuple. Un vaccin qui est le premier, comme la capsule spatiale dont il porte le nom. Et qui, peut-être, connaîtra une success story comme celle du produit phare de l’industrie russe, cet objet fabriqué à des centaines de millions d’exemplaires, qui donne pleine satisfaction à ses très nombreux utilisateurs, partout dans le monde, sans se démoder depuis 70 ans… la Kalachnikov ! Ainsi décrite par Yuri Orlov (Nicolas Cage) dans Lord of War : « L’AK47 ou Kalachnikov, le fusil d’assaut le plus célèbre du monde. Une arme appréciée par tous les combattants. Quatre kilos sept d’acier et de bois d’une élégante simplicité. Incassable, il ne chauffe pas, il ne s’enraye jamais. Couvert de boue ou plein de sable, il continue de fonctionner. Il est d’un emploi si facile que même les enfants peuvent s’en servir… et ils s’en servent. Les soviétiques l’avaient fait figurer sur une pièce de monnaie, le Mozambique sur son drapeau. Depuis la fin de la guerre froide, la Kalachnikov est devenue le premier produit d’exportation de la Russie, devant la vodka, le caviar et les écrivains suicidaires. En revanche, personne n’a jamais fait la queue pour acheter leurs voitures. »

L’avenir nous dira si on fera la queue pour acheter le vaccin russe… Par les temps qui courent, il faut être beau joueur et surtout ne pas faire la fine bouche. Alors, on lui souhaite bien du succès !

Némésis : courts romans : Némésis

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De quoi la Renault 5 est-elle le nom?

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Luca de Meo, directeur général de Renault a présenté, jeudi dernier, la future R5 électrique en vidéoconférence. Réjouissant!


Elle est apparue sur la scène, jaune poussin pour certains, canari pour d’autres. Elle ne sera commercialisée qu’en 2024, son électrification est un signe de renaissance pour la marque au losange. Elle a un peu forci, elle est aussi plus anguleuse aux ailes, plus techno dans le regard, elle a quelque chose de plus affirmé dans le spoiler avant, cet air décidé m’a rappelé la Supercinq GT Turbo venue des Eighties quand la croissance économique et la liberté de rouler ne connaissaient aucune entrave.

Dans ces années-là, on filait sur la voie de gauche de la dérégulation, appel de phares pour réveiller les retardataires et faire peur aux derniers collectivistes du programme commun. Les cocos à Moscou ! Et la coco dans les toilettes du Palace ! Sur les spots de pub, Séguéla faisait cracher une CX GTI Turbo de la bouche de Grace Jones ou émerger une Visa GTI d’un sous-marin. Le patriotisme et le libéralisme fricotaient ensemble dans un slow malsain. Au cinéma, Christophe Lambert, coiffure peroxydée, enrhumait des méchants en limousines allemandes au volant de la 205 GTI grise de Subway. La Régie actionnait son Turbo en championnat du monde de Formule 1 et Chirac inaugurait la cohabitation à l’arrière d’une R25 Limousine. L’automobile française avait des fourmis dans le moteur et déjà des envies de délocalisations.

Les voitures sont nos Madeleines de Proust

Les jeunes générations claquemurées dans leurs studios depuis bientôt un an ne peuvent pas comprendre cette parenthèse débridée, entre Gym Tonic, le dimanche matin sur Antenne 2 et l’arrivée (aveuglante) de La 5 de Berlusconi, de la Vie Claire de Bernard Tapie sur la Grande Boucle à la Cicciolina au Parti Radical italien. Les voitures sont nos Madeleines de Proust, elles agissent comme des lumières dans une mondialisation froide et nébuleuse. C’est E.T de Spielberg qui pointe son doigt vers le ciel et dit : « Maison ! ». Pour un peuple réfractaire au changement, l’appellation « R5 » joue sur la corde sensible de la nostalgie.

A découvrir: Marielle, Broca, Belmondo: le beau recueil nostalgique de Thomas Morales

Camarades bourgeois, il n’y a rien de mieux pour vendre des bagnoles. Le Français a besoin d’être rassuré par des images d’Épinal, les bons points de son enfance, le Tang en poudre des goûters trop sucrés, le mohair de Sinclair, la patte douce de Mabrouk et les traits de Dorothée croqués par Cabu. Coup de com’, martingale marketing ou valorisation du patrimoine à des fins commerciales, peu importe la stratégie pour créer de la valeur.

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© Olivier MARTIN-GAMBIER / Renault

L’objet automobile n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il emprunte le chemin des souvenirs. On ne se débarrasse pas si facilement des liens du passé. En présentant cette future R5 100 % électrique, Luca de Meo a remis du sens et de l’affect au cœur du débat industriel. Cette « R5 » modernisée, réminiscence de nos plus belles années, nous fait du pied sous la table. Elle secoue notre mémoire comme une bouteille d’Orangina à la fête du village du 15 août.

La R5 première génération fut mon premier amour

Parce qu’il faut l’avouer, il y a aujourd’hui prescription, la R5 de première génération, celle du début des Seventies, de couleur orange, vert laitue, jaune citron ou bleu clair fut mon premier amour. Un emballement de l’imaginaire dont on ne sort pas indemne.

Elle avait la candeur de Joëlle Mazart et le sourire de Casimir. Ses lignes arrondies cajolaient déjà ma mélancolie. Je me souviens de ma mère, Ray-ban fumées sur le nez et Craven A au bout des lèvres, chagrin d’amour en volume sonore maximal dans une R5 avec un toit en vinyle, venant me chercher à la sortie de l’école.

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C’était Annie Girardot en plein Berry. Cette R5 était l’héritière d’une longue tradition de petites autos populaires, de la 4CV à la 4L, de la cabane de Louis Renault au fond de son jardin à l’Ile Seguin, le pont entre le monde ouvrier et les aspirations à une mobilité décorsetée.

Une voiture tellement plus émancipée qu’un SUV

Cette R5 de la fin des Trente Glorieuses, tellement plus émancipée qu’un lourd SUV, était un appel à prendre la route, sur un coup de tête, un vendredi soir très tard et de profiter d’un lever du soleil, sur une plage de Normandie ou des Landes sans une énième autorisation administrative.

Cette R5 habillait élégamment les rues de France sans distinction de classes sociales et sans distanciation. Elle était partout chez elle, dans les beaux quartiers et au bas des cités, à la campagne et au bord de la mer. Il ne serait venu à l’idée de personne de la dégrader ou de la brûler, elle portait en elle, les espoirs d’un peuple qui a foi en son génie créateur, qui croit au progrès et à la liberté, à l’emploi national et à la promiscuité d’une piste de danse. La R5 était l’incarnation de ce fameux et lointain « vivre ensemble ». Alors je me réjouis que l’évocation d’une voiture, vieille de quarante ans, a ému, ne serait-ce qu’un instant, une nation si malmenée.

Dictionnaire élégant de l'automobile

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Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo

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«Arbres de l’année 2020»: ils sont le calme et la sérénité qui nous ont tant manqué…

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L’année 2020 s’est achevée et fut ennuyeuse comme la pluie. Comme tous les ans cependant, un évènement singulier est venu égayer le quotidien de certains Français et particulièrement ceux de la France rurale. Il s’agit du concours de « l’arbre de l’année ».


Depuis 2011, l’Office National des Forêts et le magazine Terre Sauvage proposent à tout individu ou groupe (famille, commune, classe ou entreprise) de soumettre leur arbre à l’appréciation du public et d’un jury d’experts. L’arbre doit bien sûr avoir des qualités esthétiques et biologiques exceptionnelles, mais aussi une « histoire » à raconter, celle qui le relie aux habitants et à la culture locale. 

En 2020, 300 candidatures ont été envoyées. Parmi elles, le jury en a sélectionné 14, une par région et en début de semaine les prix ont été dévoilés.

 © Terre Sauvage/ Emmanuel Boitier
© Terre Sauvage/ Emmanuel Boitier
 © Terre Sauvage/ Emmanuel Boitier
© Terre Sauvage/ Emmanuel Boitier

Le prix du jury est revenu à un hêtre majestueux situé dans le petit village de Chavagnac dans le Cantal. Il a vécu des siècles dans l’anonymat, mais les hommes ont fini par reconnaître ses qualités exceptionnelles : un tronc court et épais dont l’écorce dessine des formes étranges (certains y ont vu une tête d’éléphant), des racines puissantes agrippant le sol et les rochers, une frondaison si large que  tout le troupeau de chèvres s’y retrouve en été pour se protéger du soleil. Le pré dans lequel il a grandi est connu sous le nom de « lou deime » qui signifie « la dîme ». À l’ombre de ce grand arbre, les paysans venaient s’acquitter de la redevance (dîme, champart et cens) au seigneur du château situé dans le voisinage. L’édifice du XVe siècle fut construit en face d’un premier château « très fort », après que ce dernier eut été rasé pendant la guerre de 100 ans par les bandes anglo-gasconnes de triste renommée.

Le prix du public a récompensé « la Pouplie », un peuplier spectaculaire de 11 mètres de circonférence et de 40 mètres de haut. Un lilliputien comparé aux séquoias d’Amérique, mais sans aucun doute l’un des peupliers noirs les plus remarquables d’Europe et l’un des plus gros et grands arbres qu’il soit possible de voir dans notre pays. Comme un phare végétal, il se dresse au milieu de la Champagne et participera au concours de « l’arbre de l’Année Européen » pour faire, espérons-le, gagner la France.

Enfin, un prix Coup de Cœur a été attribué au Ginkgo Biloba du jardin botanique de Tours dans l’Indre-et-Loire. Contrairement aux deux autres, on sait parfaitement l’année où il a été planté : 1843. C’est un sujet mâle sur lequel une branche femelle a été greffée en 1910 ce qui en fait un arbre unique en France. Il affiche aujourd’hui une circonférence de plus de sept mètres et présente une étonnante forme tentaculaire. Le ginkgo est le dernier représentant d’une famille botanique apparue il y a 300 millions d’années. Il est, parait-il, connu pour sa résistance aux virus et agents mutagènes… Alors, que sa force soit avec nous !

Gageons que ces trois arbres majestueux, dévoilés aux yeux des Français grâce à ce concours bon enfant, nous inspirent pour cette nouvelle année car ils représentent ce qui nous a tant manqué durant celle qui s’achève: le calme, la sérénité, la force et la constance devant l’adversité…

Plus d’informations sur le concours et les lauréats ici.

Bilger sur le livre de Castelnau: « je n’ai pas dénoncé le corporatisme des juges pour accepter une vision si peu complexe de la réalité judiciaire… »

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Dans l’essai de Régis de Castelnau dont tout Paris parle[tooltips content= »Une justice politique, L’artilleur, janvier 2021″](1)[/tooltips], l’appréhension policière et judiciaire qui nous est donnée est un peu caricaturale, selon Philippe Bilger


Je réunis Eric Zemmour et Régis de Castelnau parce que le premier – dans le Figaro – a vanté le livre du second, Une justice politique, en approuvant sa thèse centrale que l’on pourrait résumer ainsi: depuis les années 90, il y a une montée du pouvoir des juges dont « l’activité judiciaire récurrente aurait été la chasse au politique… avec la chasse au Sarkozy après son élection en 2007, aggravée avec François Hollande et organisée avec soin comme outil politique décisif au service d’Emmanuel Macron ».

Eric Zemmour © Arnaud Meyer
Eric Zemmour © Arnaud Meyer

Les magistrats, avec leur émancipation, n’auraient eu de cesse que de se « payer » les politiques tout en étant, si j’ai bien compris le livre touffu et dense de Régis de Castelnau, soumis à eux. Cette explication a le mérite de la simplicité mais je n’ai pas dénoncé le corporatisme des juges pour accepter une vision si peu complexe, une ligne trop basique de la réalité judiciaire.

J’ai conscience, compte tenu de l’ignorance ou de l’idéologie de ceux qui jugent l’histoire judiciaire, de mener un combat perdu d’avance tant aujourd’hui il convient d’affirmer péremptoirement des idées fausses ou approximatives sur la Justice.

A lire aussi, Anne-Sophie Chazaud: Le réquisitoire brillant de Régis de Castelnau contre les turpitudes de notre Justice

D’autant plus quand elles sont proférées avec talent par Zemmour et souvent avec savoir par Castelnau. Si j’ai droit à un zeste d’ironie, je me sens démuni quand Régis de Castelnau rend un vibrant hommage au début de son ouvrage à Anne-Sophie Chazaud (qui a écrit par ailleurs un excellent livre, Liberté d’inexpression) qui lui retourne son compliment en louant « le brillant réquisitoire de Régis de Castelnau. » Qu’oser dire face à ce double enthousiasme qui semble ne pas laisser d’autre choix qu’un nouvel hommage ?

S’il y a eu les juges du pouvoir, il n’y a aucun gouvernement des juges

Eric Zemmour dont j’apprécie la vivacité, le courage intellectuel, la culture et son acceptation de tous les débats m’a permis de constater, à deux reprises sur CNews, à quel point il tenait à une interprétation dépassée de la Justice. Elle offrait le mérite, pour ses téléspectateurs en hausse, de flatter un populisme certes ennobli par son verbe et sa dialectique mais cependant limité et approximatif. Le populisme anti-juges de l’élite est le pire ! Mettant de la globalité là où il n’y en a pas et du partisan systématique quand il n’est pas le ressort fondamental des pratiques judiciaires. Eric Zemmour ne cesse de rappeler au soutien de sa thèse fustigeant la « politisation de la justice », la harangue en effet scandaleuse d’Oswald Baudot, mais qui date de 1974… La Justice a avancé mais Eric Zemmour demeure concentré sur ce passé lointain et ne cesse de fustiger le présent au nom de ce qui n’existe plus – et j’intègre dans mon raisonnement le lamentable Mur des cons enfin achevé par la Cour de cassation: un Himalaya syndical et politique accouchant d’une souris pénale !

Zemmour et Castelnau ont cette faiblesse, qu’ils prennent sans doute pour une force, de plaquer sur l’histoire de la Justice une grille à tonalité marxiste : le premier l’a admis face à moi et le second a été longtemps au parti communiste, défenseur de la CGT et il a quitté le barreau depuis très peu de temps. Il est donc naturel que la conjonction de ces données aboutisse au désir d’une perception judiciaire éliminant tout hasard, offrant seulement l’implacable logique d’un enchaînement délétère et répugnant à tout ce qui, dans cette histoire de la Justice, viendrait victorieusement contredire leur thèse. Leur politisation a besoin d’une justice politisée et ils s’en donnent à cœur joie.

A lire aussi, Jean Degert: « Mur des cons »: pourquoi les pourvois ont été rejetés

Ils oublient une donnée essentielle : s’il y a eu les juges du pouvoir, il n’y a aucun gouvernement des juges. C’est un fantasme. Leur pouvoir, s’il existe, est infiniment fragile et donc à défendre plus qu’à stigmatiser. Non pas que le livre de Régis de Castelnau soit médiocre, bien au contraire. Il a des qualités indéniables dont j’ai la faiblesse d’avoir trouvé sur beaucoup de points des prémices dans mon propre livre Le Mur des cons, aussi bien sur la typologie des juges que sur le Mur des cons, les péripéties fondamentales de l’asservissement puis de la libération des juges et la parenthèse du massacre judiciaire de la victoire programmée de François Fillon.

L’auteur est doué pour la limpidité pédagogique et dans ses meilleures pages il expose l’évolution législative avec un savoir et une clarté qui pourraient être utiles même au profane. Tout n’est pas à jeter dans ses dénonciations et ses propositions finales même si le caractère systématique et orienté des premières leur fait perdre beaucoup de crédibilité. Pour les secondes, j’approuve en particulier son souhait partagé par certains de voir divisé le corps judiciaire en deux structures, Siège et du Parquet, celle qui juge et celle qui poursuit. Mais à côté de ces richesses, que de partis pris et de simplisme, que de contradictions avec une volonté forcenée d’apposer sur l’imprévisibilité du réel une grille dogmatique cousue de fil idéologique !

D’abord pourquoi réduire l’univers pénal à sa part « politique » comme si l’ordinaire estimable et majoritaire des pratiques ne pesait pas face à cette dernière ? Si Castelnau sait faire des portraits dévastateurs et à mon sens justifiés (Eva Joly, Eric Halphen), il est en revanche haineux et répétitif à l’encontre de Serge Tournaire et n’éprouve de l’indulgence, selon un seul critère, que pour des magistrats ayant, totalement ou partiellement, bien traité Nicolas Sarkozy. À l’égard de la multitude des procédures engagées contre Nicolas Sarkozy, il se fait son défenseur systématique et prétend les démolir toutes juridiquement avec une indignation dont on a le droit de se demander d’où elle provient.

A lire aussi: Lieuron et Aulnay-sous-Bois: notre laxisme sur le banc des accusés

À le lire, on a l’impression que malicieusement la magistrature a inventé de son propre chef tout ce qui, durant son mandat puis dans les années suivantes, a conduit à soupçonner Nicolas Sarkozy de diverses infractions dans des affaires dont certaines ont déjà abouti à des non-lieux, d’autres à des renvois et à un délibéré, une dernière à une enquête sur « ses millions russes » (Mediapart). Ce travers est généralement le fait de ceux qui reprochent aux procureurs leurs initiatives procédurales à l’égard des politiques comme si elles résultaient d’un dessein préétabli et partial de leur part alors qu’elles sont la conséquence d’éléments qui leur ont été communiqués et qui appellent vérifications, enquêtes ou informations. Fureur de Castelnau en l’occurrence d’autant plus étrange qu’à aucun moment, lui si soucieux de l’état de droit, si impitoyable à l’encontre de pratiquement tous les magistrats, tellement obstiné à soutenir sans nuance la cause des avocats, il ne fait la moindre allusion au dévoiement radical, sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, du traitement des affaires « sensibles » ou « réservées » : quelques magistrats domestiqués par un pouvoir sachant user tactiquement de toute la gamme des pressions, des influences et des tentations.

Aussi comment ne pas sursauter quand Castelnau croit dégager une ligne de force qui serait « les avocats voilà l’ennemi » alors qu’on pourrait lui opposer son hostilité lassante et monomaniaque « Les magistrats, voilà l’ennemi » !

Par ailleurs, son analyse de la crise des Gilets jaunes et de son appréhension policière et judiciaire est caricaturale – bien sûr focalisation sur les seules violences policières, sans distinguer l’usage de la force légitime des rares violences illégitimes. Le plus grave à mon sens dans son approche d’une prétendue politisation globale de la Justice tient à une contradiction fondamentale. Après avoir mis en cause la validité, parfois même la légalité, des procédures concernant Nicolas Sarkozy, il égrène, pour accabler François Hollande et Emmanuel Macron, un certain nombre d’affaires disparates mais qui toutes ont pour dénominateur commun d’avoir été engagées, soumises à des enquêtes, pour certaines à des instructions, d’autres certes bénéficiant d’un classement, quelques-unes n’étant pas encore clôturées par une décision : ce qui démontre qu’au moment même où il dénonce la politisation des juges tout en fustigeant l’emprise du pouvoir, il dresse un inventaire qui pour le moins infirme son constat qui se serait voulu accablant.

Je pourrais continuer pour rendre compte de ce livre riche, intelligent, infiniment discutable, décelant des malfaisances sous les incuries, les négligences, les lenteurs et parfois peut-être les erreurs de droit, la main présidentielle derrière les aléas contrastés et imprévisibles du cours judiciaire. Pour réunir Eric Zemmour et Régis de Castelnau dans une même démarche unilatérale et donc imparfaite et fragmentaire.

Mais je préfère arrêter là avec cette conclusion : l’un et l’autre font de la politique sur la Justice.

Le Mur des cons

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Progressistes et salafistes: l’humour à mort

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Manifestation à Lahore (Pakistan) contre la reproduction des caricatures de Mahomet, 4 septembre 2020 © Arif ALI / AFP.

 


Au nom de morales diverses, la mise sous surveillance de l’humour unit des groupes aussi différents que les néoféministes et les musulmans radicaux. Ils détestent autant le rire que le doute et la liberté de penser. Hier encore, le journal Le Monde adressait des excuses à ses lecteurs après la publication d’une caricature sur l’inceste accusée de « transphobie » par la meute progressiste. L’esprit de sérieux, une incontrôlable pandémie bête et méchante ?


Quel est le point commun entre progressistes et salafistes ? Ils partagent la même aversion pour l’humour et le second degré, et la même disposition naturelle pour un assommant esprit de sérieux. À l’intérêt bien connu des djihadistes pour Charlie Hebdo répond en miroir celui, par exemple, de l’Association des journalistes lesbiennes, gay, bi.e.s, trans et intersexes (AJL). Ces apprentis gestapistes ont soigneusement écouté « Les grosses têtes » pendant un mois (les pauvres !) pour y relever, au Bic quatre couleurs, plus de 300 propos sexistes, racistes, homophobes, grossophobes et tutti quanti. Ce n’est en réalité ni la première ni malheureusement la dernière fois que convergent les obsessions des muftis et des « woke » – la frange la plus « éveillée » des belles âmes.

La majorité de Français qui ne se reconnaît dans aucune des minorités revendicatrices (ou l’une de leurs subtiles subdivisions) subit le harcèlement médiatique et judiciaire de communautés unies soit par une religion, une race ou encore des mœurs. Toutes ont le même ennemi, ce groupe majoritaire aux contours flous et parfois périphériques, inlassablement sommé de lâcher du terrain, au propre comme au figuré. Qu’elle soit meurtrière avec les attentats, larvée dans les tribunaux ou épistolaire sur les réseaux sociaux, il s’agit bien d’une guerre visant à détruire un mode de vie jadis au diapason du mâle blanc hétéro et judéo-chrétien. Face à cette union de facto des tyrannies minoritaires, nous alternons entre lucidité impuissante et apathie (version Jean-Michel). L’attitude des Français incrédules fait songer à l’atmosphère de juin 1940 croquée ainsi par Michel Audiard : « Cette guerre, on voulait bien la gagner, à la rigueur la perdre, ce qu’on ne voulait pas, c’était la faire. » Il est vrai que le dialoguiste virait facilement persifleur, un genre de beauté qui a le don de hérisser autant les salafistes que les antispécistes.

Fatiguées et en colère. « Marche des femmes contre les inégalités », Londres, 18 janvier 2020 © Wiktor Szymanowicz / NurPhoto / AFP
Fatiguées et en colère. « Marche des femmes contre les inégalités », Londres, 18 janvier 2020 © Wiktor Szymanowicz / NurPhoto / AFP

On ne pourra donc pas accuser les ultraprogressistes et les islamistes de rire des mêmes blagues. Et pour cause, ils ne rient pas du tout. Porteurs des stigmates d’injustices commises par la majorité des Français (ou leurs ancêtres), ils ne supportent plus qu’on puisse y ajouter les blessures d’un trait d’esprit. Ce qu’ont à nous dire les minorités religieuses ou sociétales leur paraît plus important que nos vies – d’où la dangerosité de leurs radicaux. On peut désormais compléter la fameuse phrase de Desproges et affirmer qu’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui… surtout si l’espiègle d’en face souhaite que s’abatte sur vous une fatwa divine ou inspirée par la « cancel culture ». Qui voudrait rire à gorge déployée avec un fou de Dieu ou frire dans l’enfer des réseaux sociaux façon « wok.e.s » ? 

La noblesse impérieuse de la cause justifie aux yeux de lobbys enragés le monolithique esprit de sérieux qui les anime tous (même si, objectivement, l’imam Khomeini paraissait plus déconneur que Greta Thunberg). Cet esprit de sérieux, selon la définition de Sartre, prend sa source dans des valeurs supérieures qui préexisteraient à l’homme. Celles par exemple d’un livre saint ou d’une religion révélée plus tardivement – le climat ou les droits de l’homme. Qu’elle concerne la supériorité d’un Dieu ou celle de la culpabilité écologique du mâle blanc, la foi, c’est la mauvaise foi. Encore qu’il y ait bien plus de parties de franches rigolades dans la Bible que dans un rapport du GIEC. Pour Hannah Arendt, visionnaire multirécidiviste, « l’esprit de sérieux est la négation par excellence de la liberté ». Une liberté à laquelle salafistes ou progressistes exigent des humoristes qu’ils renoncent séance tenante (ou continuent de l’exercer à leurs risques et périls). La liste est longue des artistes qui ont eu maille à partir avec l’une ou l’autre de ces associations vivant de subsides publics : Gad Elmaleh, Michel Leeb, Jérémy Ferrari, Pierre Péchin, Patrick Timsit, Jean-Marie Bigard, Blanche Gardin, etc. On y inclura Dieudonné le jour où la grossophobie aura fait autant de victimes que l’Holocauste. Il n’y a pas si longtemps, dans les années 1960, les chansonniers n’avaient d’ennui qu’avec le pouvoir gaullien – mais le pouvoir a depuis changé de camp. On prend moins de risque aujourd’hui à attaquer Emmanuel Macron qu’Assa Traoré.

De l’esprit de sérieux dans lequel communient tous les fanatismes ambiants découle une hypersusceptibilité. À cause d’elle, toute blague potache devient susceptible de dégénérer a minima en harcèlement numérique. Au demeurant, les quartiers sont sensibles, qu’on se le tienne pour dit. Cet épiderme délicat trouve aisément sa justification dans le ressentiment partagé par tous les contempteurs de la France d’avant. On ne peut nier que le populisme abrite, lui aussi, en son sein quelques malintentionnés au cœur plein d’amertume, mais sa totale illégitimité crève l’écran (et les pages du Monde). Le caractère odieux des revendications populistes peut, il va de soi, être remis en cause dans les mêmes conditions que la légitimité des ressentiments minoritaires : j-a-m-a-i-s. Que ce soit en raison de son lourd héritage historique ou de ses normes sociétales oppressives, le mâle blanc mérite tous les courroux – et le moins qu’il puisse faire, c’est bien ne pas la ramener avec sa soi-disant liberté de faire des pseudo-blagues. La vanne n’est pas une option, c’est un délit.

Ce cocktail de convictions viscérales, de mauvaise foi, de susceptibilité et de ressentiment demeure toutefois chimiquement instable. De temps en temps, il implose et nous fait rire malgré lui. Si le rien-à-voirisme pro-islam nous arrache parfois un sourire, il faut reconnaître que sur le terrain de la punchline, les progressistes se révèlent imbattables. Le trentenaire barbu qui affirma à Daniel Schneidermann ne pas être un homme fut magnifique. Pas plus cependant que Caroline De Haas suggérant d’élargir les trottoirs pour mettre fin au harcèlement des femmes par des migrants. Néanmoins, la charmante militante animaliste, dont j’aurais bien été le toutou vingt minutes (oui, répugnante allusion sexiste)… enfin bref, aussi jolie qu’inquiétante sur le plateau de BFM, cette sectatrice a assimilé le traitement des animaux de boucherie à la déportation. Ma chouchoute remporte donc provisoirement la palme de l’ignominie décérébrée, trophée pourtant âprement disputé. « Le drame de l’époque, c’est que la bêtise s’est mise à penser », disait Cocteau ; il semble même, ses sources d’inspiration se multipliant, qu’elle ne fasse désormais plus que cela – avec le probable renfort d’une équipe de nuit. Mais la chimie, comme on le sait sur les campus américains, n’est qu’une science de blancs alors que la vérité est Noire. (NB : Je respecte ici la typographie récemment adoptée par le New York Times et qui n’a évidemment rien de raciste, puisque animée par l’antiracisme le plus pur.) Je n’en ris toutefois toujours que d’un côté de la bouche.

Elisabeth Lévy ce matin au sujet de la polémique du dessin de Xavier Gorce

Parallèlement, le principe d’un rapport anal fréquent avec des insectes ailés noirs (sans majuscule) semble durablement établi au sein des avant-gardes révolutionnaires qui sont à la pointe des diverses croisades progressistes. À cet égard, l’écriture inclusive, en point médian ou en alphabet épicène, permet d’écrire une langue dont on ne peut lire les textes à voix haute – à la façon du couteau sans manche auquel on a retiré la lame. Tout en ravageant le fondement de l’insecte précédemment évoqué, ce dandysme neuneu vire au totalitarisme en voulant s’imposer à tous. Dans ce registre, j’ai également tenté d’échanger avec un responsable écolo estampillé EELV sur les ambiguïtés de son mouvement à l’égard de la cause indigéniste. Vif émoi de mon interlocuteur qui s’alarme aussitôt de l’emploi du terme indigéniste, marqué selon lui, du sceau infamant de la fachosphère (en fond sonore, la musique de L’Exorciste). Un peu surpris, je m’inquiète alors du vocable adéquat pour désigner des gens qui se réclament eux-mêmes du « Parti des indigènes de la République ». Au bout de quelques échanges, dont le but évident relevait de l’extase du diptère, j’ai compris que ce militant n’entendait dissiper aucune quelconque ambiguïté sur le sujet indigéniste. En revanche, il souhaitait ardemment interdire qu’on aborde un thème innommable au sens propre et à dessein. En clair, me fermer la gueule (et en cela, cohérent avec l’écriture inclusive). Une absence d’à-propos m’empêcha d’échafauder un compromis : substituer à indigène le lexème « schtroumpf » – on interrogerait ainsi à l’avenir Julien Bayou sur ses rapports avec le « Parti des Schtroumpfs de la République ». Une modalité apaisante, de nature à œuvrer pour le vivre-ensemble et extensible, pour un quotidien de référence, à tous les sujets qui fâchent – à la une : « On déplore encore une attaque d’un schtroumpf radicalisé. » De quoi rajeunir le lectorat qui plus est.

On aimerait les surprendre parfois à douter, mais c’est un sentiment que les militants des minorités tyranniques ne tolèrent pas plus que la poilade. Car rire, rire de soi, rire ensemble, précisément, c’est douter ; c’est envisager le compromis qui n’est pour eux que compromission alors que c’est l’essence de la démocratie. D’où leur aversion totalitaire pour la raillerie, l’ironie, la moquerie, l’espièglerie, la gouaille Charlie et tout le bataclan…

Sauvons nos élites à tout prix!

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Sophie de Menthon © IBO/SIPA

Notre passion nationale pour l’égalité a bien des effets pervers. Quand ça va mal en France, la guillotine n’est jamais loin.


Il est quasi unanime et fort apprécié d’accuser les élites de tous les maux et de vouloir les faire disparaître de la société française au plus vite.

Les élites seraient profiteuses, favoriseraient l’entre soi, ne penseraient qu’à se goinfrer au détriment des salariés lambda, inégalitaires par définition, elles sont incapables de favoriser l’intérêt général. L’élite est la nouvelle classe sociale à abattre, le nouvel aristo à guillotiner !

Dans les élites, on trouve ceux qui sont issus des grandes écoles, les politiques, les « spécialistes », les dirigeants en général, les mandarins, les chefs de quelque chose et ce sont de préférence des hommes blancs de plus de 40 ans, qui décident pour les autres.

Les élites à l’heure de la post-vérité

Une sorte de communisme intellectuel qui voudrait que le salaire de la caissière de Carrefour (un prototype adoré des médias et des socialistes dans l’âme) devrait se rapprocher de celui du PDG qui est payé de façon indécente (même si ce peut être le cas).

Pour renforcer cette conviction, la démocratie participative procède du même anathème : dorénavant il est admis que chacun d’entre nous « sait » aussi bien que les élites ; les « réseaux sociaux » sont les premiers vecteurs anti-élites. Tout le monde a le droit d’avoir son avis, peu importe qu’on ait fait six ans d’études pour avoir une certaine connaissance dans un domaine. Le président de la République vient d’ailleurs d’encourager ce sentiment en tirant au sort 15 citoyens qui seraient capables de vérifier la stratégie vaccinale ! On croit rêver… La grande découverte de ces derniers temps, c’est que la vérité n’est qu’une opinion comme les autres ! A chacun la sienne.

Nous en sommes au stade où les certitudes qui s’affirment sur des bases inexistantes finissent par influer sur la marche du pays, les fameuses fake news en sont la conséquence. Platon s’est complètement planté avec sa théorie du philosophe roi, expliquant que ce sont nos philosophes (élites) qui entretiennent des liens intimes avec le savoir et y consacrent toute leur activité, qui doivent diriger la Cité.

A lire aussi, Anne-laure Boch: Vaccinée, enfin!

S’ajoute à cela la victimisation de la société qui est arrivée à un tel stade que l’on doit promouvoir d’abord les défavorisés, que le niveau scolaire ou estudiantin doit s’adapter à ceux qui ont le plus de difficultés. La meilleure façon de ne plus avoir d’élites c’est de ne plus en fabriquer et là on est bien parti !

Un nouvel ordre moral qui atteint même le monde de l’art, ainsi que le constate Nathalie Obadia dans The Art Newspaper Daily « les critères du classement des artistes sont ceux du militantisme et de l’engagement », les plus grands artistes américains disparaissent du classement mondial.

Voici donc les élites quelles qu’elles soient, contestées par principe et même chassées.

Chasse aux « profiteurs »

Il est toutefois vrai que certaines l’ont bien cherché, la certitude d’être intouchables, les meilleures places réservées aux mêmes qui se soutiennent, le club fermé des anciens élèves, la cooptation systématique, le blocage des nouveaux entrants, les grands corps de l’Etat, la puissance de l’administration, etc. ont peu à peu révolté les populations entraînant des extrémismes bien plus condamnables encore… Sans compter évidemment les profiteurs du système, qui le sont d’ailleurs plutôt moins qu’avant, aujourd’hui une patte de homard vous jette en pâture à l’opprobre nationale.

François de Rugy et sa femme Séverine le jour de la passation de son ministère, le 17 juillet. © SIPA, AP22358359_000007
François de Rugy et sa femme Séverine le jour de la passation de son ministère, le 17 juillet.
© SIPA, AP22358359_000007

Que l’égalité des chances au départ soit une priorité est indiscutable, mais à l’arrivée c’est indéfendable.

Le vrai problème c’est que notre pays a besoin d’élites plus que jamais, la complexité du monde nécessite les meilleurs, les talents, les plus doués, il faut les faire émerger d’où qu’ils viennent. Nous avons besoin d’excellents professeurs, de fonctionnaires qu’on autorise à réfléchir et qu’on récompense pour leur prise de risque, d’ingénieurs brillants, de chercheurs qui ne filent pas à l’étranger pour être mieux payés et sans carcan. Non ! Tous les gens ne se valent pas, il est faux de dire qu’on a tous les mêmes capacités… NON ! Il ne faut absolument pas se réjouir de classes d’âge entières qui obtiennent le bac avec un niveau de plus en plus médiocre, accepter un nivellement par le bas dans les facs sous prétexte d’égalité des chances, arrêter de justifier l’échec, de refuser les classements, de renoncer aux prix d’excellence… Tout cela au nom du socialisme ? Il ne mérite pas cette dégradation et cette déconstruction.

A lire aussi, du même auteur: Tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire, et inversement!

Oui, il y a des gens plus intelligents que d’autres, plus travailleurs, plus doués. On en est arrivé à l’aberration dans une entreprise de ne pas avoir le droit d’augmenter un salarié qui est excellent et en fait plus, si l’on n’augmente pas de la même façon celui qui a le poste équivalent et qui en fait le minimum[tooltips content= »J’ai eu personnellement la surprise dans ma propre entreprise MULTILIGNES CONSEIL de me voir rétorquer une augmentation par la direction des ressources humaines, à une assistante brillante et bosseuse… à moins d’augmenter une autre qui avait la même définition de poste et qui faisait le strict minimum sans enthousiasme ! J’ai essayé de m’en tirer avec une prime: nenni ! Tout le monde ou personne! »](1)[/tooltips]. La compétition et la concurrence sont les moteurs du succès, rappelons-le-nous.

Nos élites ne sont pas des saints et soyons vigilants en revanche avec ceux qui profiteraient abusivement de certaines situations ; les privilèges aussi font partie de la vie, du succès et de la réussite, tout ce que nous conspuons de plus en plus.

L’égalité ne doit pas passer par l’égalitarisme, nous confondons les deux, au détriment du classement de la France dans le monde.

Biden et les cols bleus: entre insultes et promesses

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Préparation pour l'inauguration de Joe Biden à Washington © JIM LO SCALZO/UPI/Shutterstock/SIPA Shutterstock40819003_000005

Élu avec le soutien des syndicats, le nouveau président des États-Unis peut-il prétendre parler au nom des classes ouvrières?


Certes, la violence n’était pas celle du massacre de Haymarket Square en 1886 lors duquel des policiers paniqués tirèrent sur des ouvriers anarchistes dans le contexte de la lutte pour la journée de huit heures, mais les insultes de Joe Biden à l’encontre d’un de leurs collègues furent mal reçues par les ouvriers généralement favorables à Donald Trump. Le Président-élu, soutenu par les syndicats, tente d’attirer les cols bleus tout en discriminant les petites entreprises en fonction de la race et du sexe de leurs dirigeants.

Lors d’une visite de campagne dans une usine de Détroit en mars 2020, le candidat Joe Biden avait été interpelé par un ouvrier automobile quant au droit de porter des armes sur lequel il entend revenir. Le démocrate s’était rapidement lâché en honorant son interlocuteur des insultes « plein de merde » (full of shit) et « idiot » (horse’s ass, littéralement cul de cheval). Si le sujet ne concernait pas les conditions de travail, les insultes ont cependant été considérées comme relevant du mépris de classe. Le vote ouvrier, qui était généralement acquis aux démocrates, s’était porté en 2016 sur le milliardaire Donald Trump qui promettait de faire revenir les emplois et dénonçait la condescendance des élites envers le petit peuple.

Le retour d’une fierté ouvrière mise à mal par la mondialisation

Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville remarquait cette particularité d’alors de la jeune nation: « Aux États-Unis, les professions sont plus ou moins pénibles, plus ou moins lucratives, mais elles ne sont jamais ni hautes ni basses. Toute profession honnête est honorable. » Ce prisme n’est plus celui à travers lequel les ouvriers ont l’impression d’être vus, et le candidat Trump avait dénoncé la déconsidération sociale lors de sa campagne de 2015-2016. Le déclassement de certaines catégories socio-professionnelles engendré par la mondialisation avec les délocalisations, la stagnation des salaires, le chômage, était une réalité se heurtant à des préoccupations politiciennes de plus en plus déconnectées du vécu du monde ouvrier. Il avait accru la défiance de ce dernier envers la politique.

A lire aussi: Joe Biden: J-3 avant un «président normal»?

Ces quatre dernières années, les relocalisations, l’augmentation de 25% des droits de douane sur l’acier étranger, ainsi que le retour de l’emploi avec un chômage à 3,5% avant l’apparition du Covid-19 aux États-Unis ont conduit à une hausse des salaires profitant notamment aux cols bleus, les entreprises ayant fortement besoin de main-d’œuvre. Tout comme la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), remplacé par l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) sous l’impulsion de Donald Trump en vue d’un rééquilibrage plus favorable à l’économie américaine, obligeant les trois pays à s’aligner sur les droits standards reconnus par l’Organisation internationale du travail, ce qui visait le Mexique. Cet accord prévoit que 75% d’un véhicule soit fabriqué dans l’un de ces pays pour être exempté de droits de douanes (contre 62,5% auparavant) ou que 40% du travail sur un véhicule soit effectué par des salariés touchant au moins 16 dollars par heure – le salaire moyen d’un ouvrier automobile mexicain est de 3,14 dollars de l’heure.

Donald Trump accusait l’ALENA d’avoir détruit des emplois dans le secteur de l’automobile aux États-Unis au profit du Mexique.

Un candidat davantage soutenu par les syndicats que par les travailleurs

Pour attirer les cols bleus, Joe Biden avait misé sur les syndicats avec sa plateforme en ligne intitulée « Le plan Biden pour renforcer l’organisation des travailleurs, la négociation collective et les syndicats ». Le candidat démocrate promettait notamment de « veiller à ce que les travailleurs soient traités avec dignité et reçoivent les salaires, les bénéfices et la sécurité au travail qu’ils méritent ». Parmi les dernières propositions de Joe Biden, figure le doublement du salaire minimum fédéral qui passerait de 7,25 à 15 dollars de l’heure. Si le minimum fédéral – auquel des États dérogent à la hausse ou à la baisse – n’a pas évolué depuis 2009, les salaires réels (considérant l’inflation) ont tout de même constamment augmenté sous la présidence Trump jusqu’à l’épidémie de Covid-19. En décembre 2019, pour la première fois depuis juillet 2018, l’augmentation des salaires s’est située sous la barre des 3%, à 2,9% au lieu des 3,1 espérés. Le passage du salaire minimum à 15 dollars aurait pour conséquence une forte hausse des prix voire du chômage dans certains États où les employeurs seraient incapables de s’aligner, notamment ceux où le confinement a fortement détruit l’emploi, tandis que d’autres comme la Floride l’ont déjà validé.

A lire aussi, Gil Mihaely: Joe Biden: le fossoyeur des classes moyennes sera-t-il leur sauveur?

Par ailleurs, le plan de stimulation de l’économie de Joe Biden demande aux entreprises de l’alimentation et du commerce de verser des primes de risque aux salariés au contact du public, d’augmenter les fonds pour les équipements de protection, les tests Covid-19 et les vaccins. L’United Food and Commercial Workers International Union, un syndicat représentant 1,8 million de travailleurs, a salué la mesure. De manière générale, les syndicats avaient adoubé le Parti démocrate avant même la désignation du candidat à la présidentielle, notamment dans les États industriels. Le plus grand regroupement syndical du pays, l’American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations, avait appelé à voter contre le Président sortant et soutenu Joe Biden.

Cependant, si Joe Biden a promis d’être le président le plus pro-syndicats, les travailleurs n’ont pas suivi les recommandations et ont à nouveau choisi le candidat républicain. Les cols bleus, satisfaits des résultats économiques de Donald Trump, n’ont par ailleurs pas oublié le soutien de Joe Biden à l’ALENA et au Partenariat Transpacifique. Trump a perdu le vote de la rust belt, qui couvre partiellement certains des États dans lesquels les Républicains parlent de fraude – et où les tribunaux ont refusé d’examiner les affaires au fond en arguant de l’irrecevabilité des requêtes -, mais il a devancé Biden de 35 % dans la catégorie des « White, some college or less » (Blancs qui n’ont pas fini l’université ou n’y sont pas allés), tandis que ce dernier l’a devancé de 46% dans la catégorie des non-Blancs non diplômés, mais minoritaires. Ces catégories répondent globalement à la définition des cols bleus.

Le travail de séduction des travailleurs ne sera pas aisé pour Joe Biden, d’autant que son projet de relance de l’économie prévoit une discrimination raciale au profit des entreprises détenues par les femmes et des personnes des minorités raciales. Une façon de récupérer la partie de cet électorat qui a rejoint Donald Trump et que les Républicains s’efforceront de conserver.

De la démocratie en Amérique

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Inceste: à qui appartient l’enfant?

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L'écrivain Sophie Chauveau © GINIES/SIPA Numéro de reportage : 00552468_000006

En 2016, Sophie Chauveau publiait un récit stupéfiant sur la transmission de l’inceste dans sa propre famille, La Fabrique des pervers[tooltips content= »La fabrique des pervers, Sophie Chauveau ; editions Gallimard ; 2016″](1)[/tooltips].


Romancière, biographe de grands peintres, rien ne la prédestinait à écrire ce livre jusqu’à cette lettre d’une lointaine cousine, Béatrice, qui demandait à la rencontrer. Les cousines retrouvées se parlent des heures, se remémorent les membres de leur famille, des lieux, certaines scènes et gestes inappropriés sinon obscènes. Sophie découvre que les maux qu’elle trimballe depuis toujours ressemblent à ceux de Béatrice. Elles ont subi l’une et l’autre l’inceste des mâles de leur famille. À ce stade de leur vie de femmes, de mères, elles ont « réglé » l’infamie comme elles ont pu, chacune à leur manière. Mais devant l’ampleur de leur constat, elles ne peuvent pas en rester là. Qui d’autres qu’elles ont été « touchées(és) » ? Elles décident de mener l’enquête. 

Sophie entreprend un travail de défrichage minutieux, « malgré les rebuffades, les crachats », et les accusations de mythomanie. Mais elle n’est plus seule. Béatrice la soutient. 

L’écrivaine remonte à la naissance de la famille C. pendant le siège de Paris de 1870, où la population crève de faim. L’aïeul des C. , aidé de compères, va faire, sans foi ni loi, main basse, en pleine nuit sur un lion puis d’autres animaux du Jardin des Plantes, qu’ils vont dépecer et vendre à prix d’or. Du jour au lendemain, c’est la fortune, une fortune croissante permettant au « chef de la meute » (l’expression est de Freud) de construire une famille vivant dans le luxe et la légèreté, quand ce n’est pour certains de ses membres dans l’oisiveté, jusqu’à ce jour. 

Dans cette famille devenue bourgeoise et éduquée commence un rituel d’inceste. Même les femmes s’y mettent. Une grand-mère se permet des attouchements, caresses, frôlements, glissements, en toute impunité sur ses petits-enfants. Chez les C. on reste entre soi. On cloisonne. On inceste en toute tranquillité. 

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Ce qui caractérise l’inceste, c’est bien cette appropriation de l’enfant par l’incesteur et par la famille en général. Si les cultures diffèrent aux quatre coins du monde quant à la question de savoir à qui appartient l’enfant, il est primordial de comprendre ce qu’il en est en chez nous, en France. De cette idéologie découle la façon dont on protège les enfants de l’inceste, tant sur le plan juridique que psychologique.

Nous avons demandé son avis à Jenny Bacry, psychologue clinicienne[tooltips content= »Jenny Bacry, psychologue clinicienne. Association Thelemyth ; Protection de l’enfant, service AEMO Association AEF Arcueil »](2)[/tooltips], spécialiste en protection de l’enfant.

Causeur. Vous dénoncez l’obsession française du droit des parents. Pouvez-vous nous expliquer votre point de vue ?

Jenny Bacry. On entend souvent « Les enfants sont à nous, ce sont nos affaires de famille ». C’est une des raisons pour lesquelles l’inceste est sans doute le pire des traumas, car l’enfant est pris dans un discours qui l’accompagne, le discours de l’agresseur, qui lui raconte une histoire de tendresse et de lien familial indestructible qui complexifie le trauma. L’enfant appartient à son agresseur, qui très souvent reconnait ses actes, étonné presque qu’ils lui soient reprochés ! Il faut savoir qu’en France, il existe une obsession du droit des parents qui prime souvent sur l’intérêt supérieur de l’enfant incluant ses droits. C’est vrai qu’il y a eu des placements abusifs, ce qui génère aussi une crainte légitime, mais la famille est un sanctuaire dans lequel il est difficile de pénétrer, même après un signalement.

Jenny Bacry. Photo: D.R.
Jenny Bacry. Photo: D.R.

Une fois le signalement d’inceste fait, que se passe-t-il ?

Entre le signalement et le reste il y a un gap, avec enquête de police etc. Le premier problème c’est la parole de l’enfant. Sait-on vraiment l’écouter ? Veut-on vraiment l’écouter ? Car un enfant parle ! Même tout petit ! Sauf que si on ne sait pas l’entendre, sa parole peut se refermer tout de suite. Et parfois pour 20, 30 ans, ou plus. Surtout quand l’enfant est laissé dans sa famille le temps de l’enquête, ce qui arrive trop souvent. En général, on l’éloigne de sa famille le temps de l’enquête, une quinzaine de jours, le temps que les travailleurs sociaux se mettent au travail. Mais vous savez, les juges se positionnent mi-figue mi-raisin. Ils nous demandent d’évaluer rapidement, car la plupart sont très inconfortables avec ce qu’ils considèrent être « un déchirement pour les parents ». Bien souvent, le travail est bâclé et l’enfant rentre au plus vite dans sa famille. La plupart des juges privilégient la famille, même dysfonctionnelle, même toxique. Le juge est roi, il est seul à décider. Sans généraliser, notons que certains ne voient même pas l’enfant. 

Quand un enfant est placé et qu’un droit de visite est accordé au parent, ce dispositif de visite médiatisé avec un psy ou un éducateur est contenant, le parent est étayé, il donne le change, ça se passe bien (parfois à l’inverse, le parent ne supporte pas le dispositif et disparait). Quant à l’enfant, il envoie des signaux brouillés, il aime son parent. Si le parent s’accroche, ses droits peuvent alors être élargis et se transformer en droits de visites à domicile. On va souvent trop vite. On oublie que certains parents ne peuvent être de bons parents que sur des temps courts et encadrés. Il m’est arrivé de récupérer des enfants en catastrophe au domicile familial car ce ou ces derniers avaient récidivé sur des actes graves de maltraitances.

A lire aussi, Gide, Quand la pédophilie était un jeu d’enfants…

Le seuil de tolérance est énorme, la famille est sacrée. Imaginez qu’en cas d’inceste avéré, le parent garde l’autorité parentale, il est très rare qu’il en soit déchu.

Dans l’AEMO (Action Educative En Milieu Ouvert) où je suis psy, nous croulons sous le travail. Il y a 25 familles par éducateur. Ce qui fait une seule visite par mois dans chaque famille. Sans compter qu’aucune visite ne se réalise à l’improviste, laissant tout loisir à la famille de s’y préparer…  Et pour obtenir un rendez-vous avec un psychologue dans un CMP (centre médico pédagogique), il faut un an d’attente. En Protection de l’enfance, tous les secteurs sont dépassés. Justice, psys, éducateurs… Toutes les institutions sont saturées et ne marchent pas comme elles devraient. C’est bien de « libérer la parole » comme on dit aujourd’hui, mais il y en a trop, ça ne suit pas, il y a engorgement et le temps judiciaire est trop long

Hors de son milieu familial, quels sont les comportements de l’enfant ou de l’adolescent incesté qui peuvent alerter ? 

Il y en a beaucoup, mais il faut que ce soit un ensemble de signes : l’énurésie, des troubles du sommeil, le manque de concentration, un comportement hyper adapté, lisse ou à l’inverse très agité, parfois une masturbation frénétique, le visionnage d’images pornographiques… Institutrices, moniteurs de centre de loisirs, nombre d’acteurs autour de l’enfant peuvent déceler des signes. Mais le plus important c’est le médecin. Lui, il voit. Or, en 23 ans de pratique dans la protection de l’enfance, c’est fou les dossiers médicaux que j’ai eu entre les mains et qui étaient criants de signes d’inceste. Pourtant, aucun signalement de la part du médecin ne s’en est suivi. Il y a un point d’aveuglement assez courant. Les médecins sont-ils assez formés ? Ils en voient passer pourtant ! Un enfant sur dix aujourd’hui serait incesté… Ont-ils peur eux aussi de détruire la famille ? On doit poser la question : En principe, l’enfant chez nous appartient à la République, par l’Éducation nationale, la santé etc. À force de cautionner la sacralité de la famille, laissant libre cours à celles qui  pratiquent la déviance, quel adulte fabrique-t-on, quelle société ? 

À la fin de son livre, Sophie Chauveau appelle ses descendants et ses lecteurs à se méfier « des familles en général et de la vôtre en particulier ». Sauf si la République décide de défendre l’intérêt supérieur de l’enfant avant celle de la famille, sans tergiverser sur l’âge, la prescription ou pire, le consentement ou non.

Immigration clandestine: «Avec l’Algérie, je ne comprends pas pourquoi ça n’avance pas!»

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Valérie Boyer

Après la condamnation judiciaire du livreur algérien en situation irrégulière qui refusait de servir les juifs à Strasbourg, Valérie Boyer réagit. Elle a écrit un courrier au Premier ministre lui demandant d’aller plus loin. Les plateformes de livraison défient le droit du travail et emploient de nombreux clandestins, de façon cruelle et bien organisée. Entretien.


Causeur. Si vous vous êtes réjouie de la décision de justice prise à l’encontre du livreur Deliveroo qui avait refusé de livrer des clients de restaurants casher, vous adressez aujourd’hui un courrier à destination du Premier ministre. Avec Julien Aubert, vous lui demandez d’aller plus loin. Quel est le but de votre démarche ?

Valérie Boyer. Il est particulièrement choquant de savoir qu’une personne qui est en situation irrégulière, dans la mesure où elle justifie qu’elle a travaillé en France pendant cinq ans, peut demander sa régularisation. Je ne vise pas bien sûr les demandeurs d’asile qui ont un statut particulier. Comment peut-on accepter une chose pareille ? Comment notre droit peut-il faire en sorte qu’un clandestin soit régularisé après des années en situation irrégulière ? Comment un employeur peut-il les embaucher ? Comment un clandestin peut-il avoir un statut d’autoentrepreneur ?

D’après les journaux, le jeune Algérien de Strasbourg était en situation irrégulière. Pourtant, il travaillait pour Deliveroo ! Il a été condamné à quatre mois de prison ferme, il a 19 ans et serait arrivé en France il y a environ un an avec un visa de tourisme… Il fait désormais l’objet d’une obligation de quitter le territoire.

Il n’y a aucune raison que nous accueillions des Algériens en France en situation irrégulière, et qu’on les y laisse travailler de surcroît

Nul n’ignore ensuite – et c’est vrai aussi pour d’autres entreprises – que des gens qui ont leurs papiers louent leur licence et leur travail à d’autres qui n’en ont pas. Les plateformes ont beau dire qu’elles font des reconnaissances faciales à chaque fois, j’ai de sérieux doutes sur leur réelle volonté de limiter un travail clandestin.

Votre courrier est une attaque virulente contre les sociétés de livraison. Vous dénoncez une forme d’esclavagisme moderne, et un encouragement à la traite d’êtres humains. S’il a travaillé, mineur ou pas, n’estimez-vous pas qu’un migrant devrait quand même pouvoir être régularisé un jour ? N’avez-vous pas de cœur ?

Ce n’est pas comme cela que je raisonne.

L’opinion peut se mobiliser avec des pétitions comme celle pour le jeune migrant boulanger de Besançon qui vient d’être régularisé, mais il faudrait qu’elle se mobilise aussi de la même façon quand elle voit une affaire comme celle de Strasbourg avec un livreur qui refuse de livrer les commandes de deux restaurants casher de la ville, ou comme celle du violeur travaillant pour Uber. J’avais d’ailleurs rencontré une victime. Je pense souvent à elle mais malheureusement j’attends encore les réponses d’Uber. On peut trouver le meilleur comme le pire.

Je vous répète que je me demande uniquement : comment une personne en situation irrégulière peut-elle travailler légalement ? C’est là la question.

Image d'illustration Unsplash
Image d’illustration Unsplash

Autrefois c’était les étudiants qui occupaient tous ces emplois de livreur. Aujourd’hui il semble que ce soit de moins en moins le cas, car selon la presse, bon nombre de livreurs seraient en situation irrégulière et acceptent de travailler dans des conditions qui ne sont pas conformes au droit du travail. Cela serait répandu chez Deliveroo, mais aussi chez Uber Eats, Frichti ou Glovo, pour ne citer qu’eux si on en croit la presse.

J’en reviens au livreur de Strasbourg. Son antisémitisme est probablement cet antisémitisme nouvelle génération qui gagne la France, et dont on parle de plus en plus. La France ne devrait-elle pas mettre en place des mesures spécifiques pour limiter cet afflux de migrants ou de mineurs isolés ?

Oui ! Bien sûr ! J’ai produit un rapport d’ailleurs sur ce sujet. Nous avons des accords avec les pays du Maghreb. Nous avons par exemple des accords spéciaux avec l’Algérie, et je ne comprends pas pourquoi ça n’avance pas. D’autant que les relations avec l’Algérie sont toujours difficiles. Je crains que le président comme le Premier ministre ne ravivent les plaies sur ces problèmes. Nous attendons mercredi le fameux rapport de Benjamin Stora sur la guerre d’Algérie et la colonisation. La repentance permanente à sens unique est indigne. Sauf erreur de ma part, les paroles de l’hymne algérien sur la France ne sont pas particulièrement amicales, et je doute que cela soit évoqué dans le rapport… Comment peut-on avoir des relations apaisées avec des gens qui nous injurient matin, midi et soir ? Il n’y a aucune raison que nous accueillions des Algériens en France en situation irrégulière et qu’on les y laisse travailler de surcroît.

Il y a bien sûr des jeunes Algériens qui n’ont pas de ressentiment, mais ce ne sont jamais ceux-là que l’on met en avant. Ces jeunes sont intégrés parfaitement et aiment notre pays.

Ne faites-vous jamais appel aux nouveaux services de livraison ? Beaucoup de Français trouvent cela fort pratique…

Je suis opposée à ce qu’on appelle l’uberisation de la société.

Je ne prends personnellement jamais de Uber et je ne fais pas appel aux services de ces entreprises de livraison. Je suis contre cette façon de voir les choses, et j’ai même recommandé à mes enfants de ne pas le faire non plus ! Quand vous vous retrouvez seul à la maison avec n’importe qui qui vient chez vous, ce n’est pas l’idéal pour la sécurité. Il en est de même pour les Uber par rapport à un taxi : je n’ai pas confiance. Et leurs conditions de travail ne me semblent pas dignes.

Je n’étais pas favorable à la déréglementation de la profession de taxi mise en place par Emmanuel Macron. Je ne vois pas pourquoi il y a Uber en France.

Croyez bien que nous partageons l’hypocrisie de ces entreprises que vous dénoncez : elles ne font effectivement peut-être pas le maximum. Mais je ne suis pas sûr que ni vous ni le gouvernement ne trouviez de solution pour remédier à l’immigration clandestine tout de suite ! Le couvre-feu est à 18 heures, depuis samedi. Les livraisons de repas sont autorisées au-delà. Faut-il les interdire ? Enfin, pensez-vous que nous nous dirigions vers un 3e confinement ?

De ce côté-là, ce n’est pas clair non plus. Mais au-delà de la question des livraisons, on voit bien que cette situation de couvre-feu ne ressemble à rien. Ce week-end, j’étais dans le XVe arrondissement et je n’ai jamais vu autant de monde dans la rue et dans les magasins. À 17 heures, il y avait énormément de monde, c’était hallucinant. Aujourd’hui tout le monde déplore la situation de nos étudiants. Je ne dis pas que c’est un horizon pour eux d’avoir des petits boulots, mais on leur a supprimé tous ces travaux dans les bars ou dans la livraison qui leur permettaient de continuer à financer leurs études pour les plus modestes.

Concernant un nouveau confinement, j’espère bien que cela n’arrivera pas ! J’aimerais qu’on prouve d’abord son utilité, en tout cas l’utilité du deuxième. La situation des jeunes est dramatique, je l’ai dit. Plus le temps passe, moins je comprends.

N’aurait-on pas pu profiter de cette malheureuse situation pour faire valoir l’exception culturelle française? Je ne comprends pas que les musées, cinémas ou théâtres soient fermés. À partir du moment où on ouvre les supermarchés… Enfin, on ne peut pas se permettre de sacrifier tous ces pans d’activité : certaines activités meurent définitivement à cause du confinement.

Nous voilà réduits au supermarché et à Netflix.

Ne détruisons pas cette exception culturelle qui fait la force de la France.

Les Beaux-Arts à la cave

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Carole Fives © BALTEL/SIPA Numéro de reportage : 00656839_000019

C’est l’aventure de quelques jeunes artistes figuratifs dépossédés de la possibilité de réaliser leur vocation. Au-delà d’eux, c’est l’histoire d’une époque privée d’un art qui puisse être largement partagé et apprécié. Le roman est d’autant plus tragique que le style est, comme toujours avec Carole Fives, simple, sincère, léger, drôle et dépourvu d’esprit de polémique. Décapant!


Carole Fives (née en 1971) connaît bien les écoles d’art. Elle a fait ses études aux Beaux-Arts de Lille. C’est le cadre choisi pour Térébenthine. Elle a aussi été enseignante dans un autre établissement apparenté. Son roman est largement autobiographique. C’est presque un témoignage.

Trois ou quatre jeunes ont envie de devenir des artistes figuratifs. Il leur semble tout naturel d’avoir ce genre d’aspiration et de vouloir entrer aux Beaux-Arts. Grave erreur ! Ils déchantent vite ! Une banderole les accueille à l’entrée de l’établissement et proclame : « peinture et ripolin interdits ». On pourrait traduire par : « ici, on ne peint pas, on pense ». Il n’est plus envisageable, paraît-il, d’utiliser des pinceaux « après Hiroshima et Nagasaki ». La raison irrésistible en serait que : « tout l’art du monde n’a pas réussi à éviter la guerre, les massacres, la Shoah ».

Dans les caves

Les étages de l’école sont réservés à des activités jugées valables. On ne veut de nos rapins ringards nulle part. Finalement, ils dénichent un espace désaffecté en sous-sol et s’y installent. C’est là qu’ils peignent et essayent de progresser en autonomie. Aucune aération, bien sûr. Ça schlingue. Quand ils remontent à la surface, il y a un problème : ils puent l’essence de térébenthine. On les surnomme les Térébenthine, d’où le titre du roman. On regarde ces nauséabonds d’un autre âge comme des Lurons de Sabolas, ces misérables ouvriers déracinés du Massif central au XIXe siècle, décrits par Henri Béraud.

Ces quelques jeunes sont en butte à une permanente incompréhension : « […] tu as beau répéter aux professeurs, toujours aussi déconcertés par ta pratique picturale, que si tu peins c’est parce que tu ne sais pas t’exprimer autrement, ils réclament du discours, de l’écrit, du sens. Du concept. Un artiste, à la fin du XXe siècle, ne peut pas se contenter de produire des œuvres, il doit aussi produire leur explication. […] Le discours compte plus que l’objet, voire le remplace. » Nos héros sont bien conscients que le contexte général ne leur est pas plus favorable : « en réduisant l’acte de peindre à son strict minimum : ligne, touche, support, Buren et ses acolytes ont tenté de mettre fin à la peinture. Ils ne sont pas les premiers, l’histoire de l’art du XXe finissant peut se résumer à cette seule tentative : tuer la peinture […] ». Cependant, les jeunes concernés ont cette conviction : « toute l’intelligence du monde ne peut rien y faire, l’art est avant tout une affaire d’émotion ». Ils s’accrochent à cette idée simple et séculaire. C’est leur grandeur et leur chemin de croix.

L’idéologue

La figure dominante de l’établissement est évidemment le professeur d’histoire de l’art. L’« histoire » dont il s’agit, comme c’est prévisible, n’a rien de neutre et d’éclectique, bien au contraire. C’est un récit commençant en gros à Marcel Duchamp et ne retenant que ce qui contribue à la justification de l’art contemporain et, plus accessoirement, de la modernité. Cet enseignant « qui a de faux airs de Karl Lagerfeld » contrôle et diffuse la doctrine. Il est une sorte de théologien ou de commissaire politique, si on veut. Il martèle des principes tels que : « Car, comme vous le savez, en art, tout est toujours une question de rupture. » Il prodigue aussi des injonctions paradoxales comme : « j’espère vraiment que vous allez vous décoincer lors des prochains cours ».

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Évidemment, les Térébenthine, qui subissent cette pression idéologique, ont envie de se rebiffer. Ces maladroits, au lieu de l’attaquer de front, saisissent un motif dans l’air du temps : ne pas prendre en compte assez d’artistes femmes. L’homme, habile démagogue, se défausse assez facilement de cette objection.

Le plus troublant est de constater que les aspirants à la figuration réfléchissent à leurs propres créations à partir des œuvres de Mark Rothko, Cy Twombly, et de divers autres modernes. Certes, ils connaissent Edward Hopper, Marlène Dumas, Kiki Smith et quelques autres, mais ils sont loin de se douter, semble-t-il, de la richesse et de la diversité de la peinture figurative depuis le milieu du XIXe. Ils apparaissent privés de ce qui devrait être leur histoire, leur terreau, leur hinterland, sans même s’en rendre compte. Ils sont voués à réinventer le fil à couper le beurre. C’est figuration année zéro.

De l’hermétisme à la barbarie

Les enseignants de l’école sont évidemment variés. Cependant, à force de faire l’éloge de ce qui est subversif, transgressif ou en rupture, ce milieu fait apparaître des personnalités s’affranchissant de la décence ordinaire. On se souvient du film de Ruben Östlund qui remporte la palme d’or à Cannes en 2017 : The Square. Il dénonce avec beaucoup de finesse le moment où l’art contemporain glisse de l’hermétisme ennuyeux à la barbarie abjecte. On retrouve une dérive assez similaire dans le roman de Carole Fives. Des professeurs pratiquent au quotidien une sidérante violence verbale avec parfois une dimension sexuelle. En fin de compte, pour ces jeunes peintres figuratifs relégués dans les sous-sols, les enseignants ne sont pas ces formateurs utiles et bienveillants qu’ils devraient être, mais des sortes d’ennemis.

Pour éviter de passer cinq années sans aucune formation digne de ce nom, la narratrice se résout à s’inscrire en ville à un atelier municipal d’après modèle vivant tenu par un Russe un peu passéiste. Un comble pour une étudiante aux Beaux-Arts !

Une époque sans son art

À leur sortie des Beaux-Arts, les jeunes concernés font le tour des galeries et comprennent vite qu’il n’y a pas de place pour eux non plus dans ce monde-là. Le roman, le cinéma, la BD s’adressent à un large public et tout le monde est légitime pour en profiter et avoir un avis. Cependant, l’art contemporain, c’est plus cher qu’un ticket de cinéma ou qu’un livre de poche. C’est une consommation culturelle qui ne concerne qu’une mince minorité fortunée, conseillée, et réceptive à cette vanité redoutable qui consiste à sentir d’avant-garde par procuration. C’est cela qui entrave la possibilité d’un art à réception populaire. Nos jeunes comprennent vite qu’ils doivent passer par la case petits boulots.

Carole Fives se fait remarquer depuis 2010 par sept livres sensibles et incisifs principalement consacrés à des questions de vie familiale et personnelle. Avec Térébenthine, elle s’attaque à un sujet de société majeur : l’art actuel. L’art est, en effet, ce qui reste principalement d’une époque lorsqu’elle a disparu. C’est aussi, en principe, une des choses qui donnent du sel, et même de l’âme à ceux qui y vivent. Or l’art dit contemporain demeure en grande partie exogène aux hommes et aux femmes de notre temps. C’est tout le problème.

Carole Fives, Térébenthine, Gallimard 2020.

Térébenthine

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Vaccinée, enfin!

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Bayonne, le 18 janvier 2021 © Bob Edme/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22531340_000002

De nombreux citoyens continuent de clamer « je ne veux pas servir de cobaye ». Anne-Laure Boch analyse ici tout ce qui a fait le lit d’un tel refus civique, dont le paroxysme est incarné par les antivax. Notre bureaucratie doit vite trouver des solutions pour que tous les volontaires à la vaccination obtiennent leur rendez-vous.


Il y a quelques jours, je me suis fait vacciner contre le covid. En tant que personnel soignant de plus de 50 ans, j’ai eu accès au vaccin à partir du 4 janvier. Dans mon service, tous les chirurgiens et médecins éligibles à la vaccination se sont précipités à la médecine du travail dès la première semaine, entraînant dans leur suite le personnel paramédical, qui était initialement plus partagé sur les risques et bénéfices de la vaccination. Violemment exprimé dans un cri unanime, un argument-massue l’a emporté : « Qu’on arrête de nous emmerder avec le covid, enfin ! ».

Disons tout de suite que je n’ai eu aucun effet indésirable. Parmi nous, quelques-uns se sont plaints de céphalées et myalgies passagères, rien de bien méchant. Il n’y a eu aucun choc allergique ni autre accident grave. Pour être entièrement libérés du fléau qui nous pourrit la vie depuis presque un an, nous attendons maintenant avec impatience la deuxième injection, trois semaines après la première.

Le point Godwin du Pape

Comme la majorité des scientifiques et en particulier des médecins, j’ai suivi avec étonnement le débat sur les réticences vis-à-vis du vaccin exprimées dans la population générale. En temps normal, loin de toute situation épidémique, dans le confort d’une illusoire « santé parfaite », la position des antivax paraît déjà difficile à justifier. Mais dans la situation actuelle, à la lumière de ce que nous endurons depuis que le covid a fait irruption dans nos vies, ravageant notre société, notre sociabilité et notre économie, on reste pantois devant la somme d’ignorance scientifique, d’inculture historique, d’égoïsme à courte vue et de manque de civisme qu’il faut pour s’opposer à la vaccination. Le pape a qualifié les antivax de « négationnistes suicidaires ». Sans aller jusqu’à ce point Godwin, je reprendrai quelques arguments de bon sens pour essayer de convaincre les lecteurs hésitants, si faire se peut.

Ignorance scientifique – Le principe des vaccins, la stimulation d’une immunité spécifique à un agent infectieux préalablement à la rencontre avec cet agent, repose sur un domaine de la biologie à la fois complexe et fascinant, l’immunologie. Malgré les efforts de vulgarisation, peu de gens sont à même de comprendre pleinement cette science subtile. À tout le moins, ils pourraient se renseigner sur les effets cliniques des vaccins et comparer avec les résultats des autres thérapeutiques. Les statistiques sont amplement disponibles, et très éloquentes. Ceux qui les consulteraient apprendraient alors que de tous les médicaments, les vaccins, anciens ou modernes, sont parmi ceux qui ont le meilleur « service médical rendu ». Leur rapport bénéfices/risques est particulièrement élevé : les effets secondaires sont rares et le plus souvent très minimes (douleur au point de ponction, fièvre modérée…). Les effets graves, quant à eux, sont rarissimes (réaction allergique, exceptionnellement maladie auto-immune retardée…). Le fait de ne pas développer la maladie ou d’en développer une forme atténuée est à l’évidence ce qu’on peut espérer de mieux en matière médicale. Aujourd’hui où l’on parle à tout bout de champ de « prévention », comment ne pas voir dans les vaccins le paradigme de ce qu’il faut faire pour promouvoir la santé publique ? C’est d’ailleurs ce que la population demande de manière insistante face aux maladies en général, sans même s’en tenir aux maladies infectieuses, qui sont pourtant le terrain exclusif des vaccins. Pensons au SIDA, qui depuis 40 ans a fait l’objet d’une recherche intensive. Si demain un vaccin est enfin mis au point, imaginerait-on d’en priver la population au profit de la trithérapie pour les seuls cas déclarés, traitement au long cours dont tous les séropositifs peuvent témoigner des inconvénients ? Les vaccins contre le covid ont certes été mis au point et testés en des temps record. Mais c’est là une performance de la recherche qu’il faut saluer plutôt que de dénigrer les institutions qui l’ont réalisée. En quelques mois, on a su lever des fonds, mobiliser des équipes scientifiques, inventer des techniques nouvelles, établir des protocoles cliniques, mettre en place des chaînes de production… Dans le cas présent, les critiques envers les laboratoires pharmaceutiques responsables de cette prouesse semblent relever de la pure et simple mauvaise foi.

Le vaccin a délivré l’humanité de grandes calamités

Inculture historique – Il faut avoir la mémoire bien courte pour oublier ce qu’était le monde avant les vaccins. Un monde ravagé par les épidémies de variole, choléra, diphtérie, coqueluche, tuberculose, poliomyélite, fièvre jaune, typhoïde, méningite à méningocoque… Par des maladies non épidémiques mais non moins atroces et souvent mortelles : rage, tétanos… Et même par des infections qui semblent moins affreuses mais qui prélevaient jadis un lourd tribut, notamment chez les enfants : rougeole, oreillons, rubéole, haemophilus influenza, hépatite B, pneumocoque… Pour les amateurs de littérature, je recommande la lecture du dernier roman de Philip Roth, Némésis. Ils y suivront les progrès d’une épidémie de poliomyélite particulièrement dévastatrice dans l’Amérique des années 1940. Ils verront comment l’irruption de la maladie fait basculer le destin d’enfants et d’adolescents à l’orée de leur vie. Ils seront bouleversés par la souffrance, et la mort, et le handicap définitif. En un mot, les vies détruites. Peut-être relativiseront-ils alors notre propre situation, dans un monde délivré de certaines de ses plus grandes calamités par la grâce des vaccins.

Il aurait fallu produire et acheter local… Mais mon patriotisme a été frustré par l’échec de Sanofi!

Égoïsme à courte vue – Ici la remarque qui accable est : « Je ne veux pas servir de cobaye ». Les égoïstes estiment que leur propre protection doit passer par l’effort concédé par les autres citoyens, sur lesquels reposera l’obtention de la fameuse « immunité collective » qui doit nous permettre de retrouver une vie à peu près normale. Il s’agit là d’une réaction non seulement égoïste, mais aussi stupide. Elle fait penser au dilemme du prisonnier. Cette situation de la théorie des jeux, inventée par Tucker à l’université de Princeton, met en scène deux suspects, arrêtés par la police et interrogés séparément ; ils auraient intérêt à se couvrir mutuellement pour diminuer leur peine de prison ; mais en l’absence de communication entre eux, chacun choisit d’accuser l’autre ; les deux sont alors lourdement condamnés. La raison de cette attitude « catastrophique » est que si l’un est fidèle et que l’autre trahit, le fidèle sera pénalisé par rapport au traître, qui s’en tirera sans dommage. Pourtant, si les deux prisonniers se dénoncent l’un l’autre, le résultat leur est moins favorable que si les deux avaient choisi de se soutenir. Le dilemme du prisonnier exprime la défiance entre partenaires où chacun veut arracher pour soi la meilleure part sans considération du dommage qu’il inflige à l’autre. À la fin, les deux sont punis de leur absence de solidarité.

Une société française marquée par la défiance et la suspicion

Manque de civisme – C’est en définitive la triste situation où s’abîme une société, ou plutôt une anti-société, marquée par la défiance et la suspicion. L’absence de liens, notamment affectifs, entre les membres, frappe de caducité la règle morale la plus simple, celle de la réciprocité. Le manque de confiance induit le repli sur soi et condamne à l’échec toute action collective. La responsabilité du gouvernement est ici accablante. Dans cette crise, qui a rompu la confiance avec les citoyens, si ce n’est le gouvernement ? Avec ses mensonges (les masques inutiles puis obligatoires, les frontières ouvertes puis fermées, les tests inefficaces puis à développer en urgence…), ses incohérences, son autoritarisme, sa condescendance, ses changements de cap, ses compromissions, le gouvernement a atomisé la société. Ses épigones, « conseil scientifique » et autres mandarins grassement rémunérés, ont achevé de le discréditer face une population écœurée par l’ampleur des conflits d’intérêt. L’affaire du remdésivir, objet d’une promotion éhontée par Gilead et finalement aussi inefficace que dispendieux, le scandale du Lancet et des études scientifiques truquées, les controverses autour des professeurs Raoult et Perronne menacés de plaintes pénales et démis de leurs fonctions, le lobbying indécent d’un Big Pharma cyniquement avide de prospérer sur la crise sanitaire (privatisation des profits, collectivisation des pertes), tout cela a fait le lit d’un refus civique incarné par les antivax.

Leur révolte est cependant bien mal placée. Non que la liberté civique ne soit une grande cause à défendre. Mais la « liberté vaccinale », comme liberté fondamentale, ça se pose un peu là ! Quoi ! Nous sommes assignés à résidence, contraints au couvre-feu, éloignés de nos familles et de nos amis, privés de restaurant, de cinéma, de théâtre, de sport et autres divertissements, interdits de voyages, assujettis à des autorisations de sortie humiliantes, soumis à des contrôles kafkaïens, et pour beaucoup d’entre nous voués au chômage, à la faillite et au désespoir, et on nous parle de défense des libertés individuelles ! Une personne âgée en EHPAD, par exemple, devrait avoir la liberté de ne pas se faire vacciner… alors qu’on trouve acceptable de limiter de façon drastique la visite de ses proches (une demi-heure par semaine, sur rendez-vous, une seule personne à la fois, à distance voire derrière une vitre, masqué…) ! La disproportion entre le caractère liberticide des mesures sus-citées et le déplaisir de la vaccination est criante, et même ridicule.

Tout sera mieux que la procrastination

Le seul problème des vaccins, c’est leur éventuelle efficacité insuffisante. À court terme tous les laboratoires promettent actuellement des taux de protection supérieurs à 90 %, voire 95 %, ce qui est déjà très bien. Cependant sur le long terme la durée de la protection obtenue est inconnue. Ces faits plaident pour une vaccination massive et surtout rapide. Car le pire serait de faire traîner encore l’épidémie jusqu’à ce que les premiers malades (ou vaccinés) perdent leur immunité et se recontaminent. La faillite économique et sociale se doublerait alors d’une faillite sanitaire au long cours, sans espoir de sortir de la crise.

Mais l’essentiel dans la vaccination est aussi d’ordre psychologique. Il faut rassurer, permettre aux gens de sortir de l’état d’infantilisation et de recroquevillement que l’État a sciemment induit chez eux. Revenons au bon sens ! Avec une maladie aussi peu létale (moins de 0,5% toutes formes confondues), on peut tolérer une circulation du virus pour peu qu’on protège les personnes à risque de forme grave. Ce sont elles qui sont vraiment menacées par la maladie. Une fois ces personnes vaccinées, les autres citoyens, qui sont paralysés par la peur de contaminer leurs proches, seront délivrés du poids qui pèse sur leurs épaules et pourront reprendre une vie normale. Je pense en particulier aux jeunes, sans cesse culpabilisés comme « propagateurs du virus ». Leur vie et leur avenir sont sacrifiés à une classe d’âge qui a bénéficié de tous les avantages de la croissance et qui n’entend rien lâcher. D’autre part, augmenter le plus possible la part des vaccinés dans la population générale nous permettra d’approcher cette « immunité collective » dont on nous rebat les oreilles (entre 50 et 70% d’une population immunisée). Il faut donc vacciner massivement tous les volontaires, qu’ils soient craintifs hypocondriaques ou civiques philanthropiques, et pas seulement les très grands vieillards. Et s’il faut instaurer un « passeport vaccinal » pour encourager les gens, pourquoi pas ? Au point où nous en sommes, tout sera mieux que la procrastination qui nous asphyxie peu à peu. De même que les soignants sont vaccinés à partir de 50 ans, et même plus jeunes pour ceux qui ont une comorbidité, il faut assurer à chacun l’accès à ce sésame qui seul permettra de sortir de la bulle prétendument protectrice mais surtout étouffante dans laquelle nous sommes confinés. La notion de « métiers essentiels à vacciner en priorité » est ici particulièrement choquante. Elle masque simplement l’incapacité de l’État jacobin et de sa bureaucratie obèse à organiser rapidement la vaccination de masse.

Difficile d’obtenir un rendez-vous

Il semble que le gouvernement s’emploie à convaincre les hésitants du bien-fondé de la vaccination… à sa façon !  La nullité de la campagne initiale, qui nous a couverts de ridicule face à nos voisins européens, le fiasco actuel de la prise de rendez-vous pour les plus de 75 ans, le grotesque d’une bureaucratie centralisée opposée à toute initiative locale, tout cet Absurdistan pitoyable a exaspéré les citoyens et rendu le vaccin hautement désirable. Les sondages en témoignent : l’opposition au vaccin recule à mesure que le rationnement s’installe. Le désir se nourrit du manque, c’est une loi bien connue en psychologie. Remercions donc le gouvernement de son impéritie qui saute aux yeux de tous. Grâce à elle, les antivax perdront peut-être leur dernier argument. Celui d’un complot gouvernemental destiné à nous asservir fait long feu. Reste l’incompétence, qui n’est pas pour nous réjouir.

Pour finir ce texte bien sérieux sur une pirouette, je dirais que la seule chose qui m’a chagrinée dans la vaccination qui m’a été dispensée, c’est le choix de la marque. Comme tout le monde à ce stade, j’ai reçu le vaccin Pfizer/BioNTech. Je n’ai pas d’opposition de principe à ce vaccin ultra-moderne, issu de la recherche la plus inventive. La technologie des ARN messagers est à elle seule assez époustouflante. Le fait qu’il n’y ait pas un recul important ne me gêne pas, car la méthodologie de développement est rigoureuse. Mais les conditions politiques dans lesquelles les contrats d’achat se sont négociés m’ont mise mal à l’aise. Une fois encore, le lobby américain s’est conduit en terrain conquis dans ses dominions européens. Il aurait fallu produire et acheter local… Mais mon patriotisme a été frustré par l’échec de Sanofi.

Alors, si j’avais pu choisir, j’aurais pris le Spoutnik V ! Le Spoutnik, c’est la puissance et le réalisme de la science russe. Un vaccin classique, bon marché, facile à transporter et stocker, sans doute un peu rustique mais adapté aux défis d’une vaccination de masse. Un vaccin du peuple. Un vaccin qui est le premier, comme la capsule spatiale dont il porte le nom. Et qui, peut-être, connaîtra une success story comme celle du produit phare de l’industrie russe, cet objet fabriqué à des centaines de millions d’exemplaires, qui donne pleine satisfaction à ses très nombreux utilisateurs, partout dans le monde, sans se démoder depuis 70 ans… la Kalachnikov ! Ainsi décrite par Yuri Orlov (Nicolas Cage) dans Lord of War : « L’AK47 ou Kalachnikov, le fusil d’assaut le plus célèbre du monde. Une arme appréciée par tous les combattants. Quatre kilos sept d’acier et de bois d’une élégante simplicité. Incassable, il ne chauffe pas, il ne s’enraye jamais. Couvert de boue ou plein de sable, il continue de fonctionner. Il est d’un emploi si facile que même les enfants peuvent s’en servir… et ils s’en servent. Les soviétiques l’avaient fait figurer sur une pièce de monnaie, le Mozambique sur son drapeau. Depuis la fin de la guerre froide, la Kalachnikov est devenue le premier produit d’exportation de la Russie, devant la vodka, le caviar et les écrivains suicidaires. En revanche, personne n’a jamais fait la queue pour acheter leurs voitures. »

L’avenir nous dira si on fera la queue pour acheter le vaccin russe… Par les temps qui courent, il faut être beau joueur et surtout ne pas faire la fine bouche. Alors, on lui souhaite bien du succès !

Némésis : courts romans : Némésis

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De quoi la Renault 5 est-elle le nom?

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Le directeur général de Renault Luca de Meo présente la nouvelle R5 électrique de la marque, le 14 janvier 2021. © Olivier MARTIN-GAMBIER/Renault

Luca de Meo, directeur général de Renault a présenté, jeudi dernier, la future R5 électrique en vidéoconférence. Réjouissant!


Elle est apparue sur la scène, jaune poussin pour certains, canari pour d’autres. Elle ne sera commercialisée qu’en 2024, son électrification est un signe de renaissance pour la marque au losange. Elle a un peu forci, elle est aussi plus anguleuse aux ailes, plus techno dans le regard, elle a quelque chose de plus affirmé dans le spoiler avant, cet air décidé m’a rappelé la Supercinq GT Turbo venue des Eighties quand la croissance économique et la liberté de rouler ne connaissaient aucune entrave.

Dans ces années-là, on filait sur la voie de gauche de la dérégulation, appel de phares pour réveiller les retardataires et faire peur aux derniers collectivistes du programme commun. Les cocos à Moscou ! Et la coco dans les toilettes du Palace ! Sur les spots de pub, Séguéla faisait cracher une CX GTI Turbo de la bouche de Grace Jones ou émerger une Visa GTI d’un sous-marin. Le patriotisme et le libéralisme fricotaient ensemble dans un slow malsain. Au cinéma, Christophe Lambert, coiffure peroxydée, enrhumait des méchants en limousines allemandes au volant de la 205 GTI grise de Subway. La Régie actionnait son Turbo en championnat du monde de Formule 1 et Chirac inaugurait la cohabitation à l’arrière d’une R25 Limousine. L’automobile française avait des fourmis dans le moteur et déjà des envies de délocalisations.

Les voitures sont nos Madeleines de Proust

Les jeunes générations claquemurées dans leurs studios depuis bientôt un an ne peuvent pas comprendre cette parenthèse débridée, entre Gym Tonic, le dimanche matin sur Antenne 2 et l’arrivée (aveuglante) de La 5 de Berlusconi, de la Vie Claire de Bernard Tapie sur la Grande Boucle à la Cicciolina au Parti Radical italien. Les voitures sont nos Madeleines de Proust, elles agissent comme des lumières dans une mondialisation froide et nébuleuse. C’est E.T de Spielberg qui pointe son doigt vers le ciel et dit : « Maison ! ». Pour un peuple réfractaire au changement, l’appellation « R5 » joue sur la corde sensible de la nostalgie.

A découvrir: Marielle, Broca, Belmondo: le beau recueil nostalgique de Thomas Morales

Camarades bourgeois, il n’y a rien de mieux pour vendre des bagnoles. Le Français a besoin d’être rassuré par des images d’Épinal, les bons points de son enfance, le Tang en poudre des goûters trop sucrés, le mohair de Sinclair, la patte douce de Mabrouk et les traits de Dorothée croqués par Cabu. Coup de com’, martingale marketing ou valorisation du patrimoine à des fins commerciales, peu importe la stratégie pour créer de la valeur.

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© Olivier MARTIN-GAMBIER / Renault

L’objet automobile n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il emprunte le chemin des souvenirs. On ne se débarrasse pas si facilement des liens du passé. En présentant cette future R5 100 % électrique, Luca de Meo a remis du sens et de l’affect au cœur du débat industriel. Cette « R5 » modernisée, réminiscence de nos plus belles années, nous fait du pied sous la table. Elle secoue notre mémoire comme une bouteille d’Orangina à la fête du village du 15 août.

La R5 première génération fut mon premier amour

Parce qu’il faut l’avouer, il y a aujourd’hui prescription, la R5 de première génération, celle du début des Seventies, de couleur orange, vert laitue, jaune citron ou bleu clair fut mon premier amour. Un emballement de l’imaginaire dont on ne sort pas indemne.

Elle avait la candeur de Joëlle Mazart et le sourire de Casimir. Ses lignes arrondies cajolaient déjà ma mélancolie. Je me souviens de ma mère, Ray-ban fumées sur le nez et Craven A au bout des lèvres, chagrin d’amour en volume sonore maximal dans une R5 avec un toit en vinyle, venant me chercher à la sortie de l’école.

À lire aussi, Thomas Morales: À Topor, la jeunesse reconnaissante

C’était Annie Girardot en plein Berry. Cette R5 était l’héritière d’une longue tradition de petites autos populaires, de la 4CV à la 4L, de la cabane de Louis Renault au fond de son jardin à l’Ile Seguin, le pont entre le monde ouvrier et les aspirations à une mobilité décorsetée.

Une voiture tellement plus émancipée qu’un SUV

Cette R5 de la fin des Trente Glorieuses, tellement plus émancipée qu’un lourd SUV, était un appel à prendre la route, sur un coup de tête, un vendredi soir très tard et de profiter d’un lever du soleil, sur une plage de Normandie ou des Landes sans une énième autorisation administrative.

Cette R5 habillait élégamment les rues de France sans distinction de classes sociales et sans distanciation. Elle était partout chez elle, dans les beaux quartiers et au bas des cités, à la campagne et au bord de la mer. Il ne serait venu à l’idée de personne de la dégrader ou de la brûler, elle portait en elle, les espoirs d’un peuple qui a foi en son génie créateur, qui croit au progrès et à la liberté, à l’emploi national et à la promiscuité d’une piste de danse. La R5 était l’incarnation de ce fameux et lointain « vivre ensemble ». Alors je me réjouis que l’évocation d’une voiture, vieille de quarante ans, a ému, ne serait-ce qu’un instant, une nation si malmenée.

Dictionnaire élégant de l'automobile

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Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo

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«Arbres de l’année 2020»: ils sont le calme et la sérénité qui nous ont tant manqué…

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Chavgnac (15) © Terre Sauvage/ Emmanuel Boitier

L’année 2020 s’est achevée et fut ennuyeuse comme la pluie. Comme tous les ans cependant, un évènement singulier est venu égayer le quotidien de certains Français et particulièrement ceux de la France rurale. Il s’agit du concours de « l’arbre de l’année ».


Depuis 2011, l’Office National des Forêts et le magazine Terre Sauvage proposent à tout individu ou groupe (famille, commune, classe ou entreprise) de soumettre leur arbre à l’appréciation du public et d’un jury d’experts. L’arbre doit bien sûr avoir des qualités esthétiques et biologiques exceptionnelles, mais aussi une « histoire » à raconter, celle qui le relie aux habitants et à la culture locale. 

En 2020, 300 candidatures ont été envoyées. Parmi elles, le jury en a sélectionné 14, une par région et en début de semaine les prix ont été dévoilés.

 © Terre Sauvage/ Emmanuel Boitier
© Terre Sauvage/ Emmanuel Boitier
 © Terre Sauvage/ Emmanuel Boitier
© Terre Sauvage/ Emmanuel Boitier

Le prix du jury est revenu à un hêtre majestueux situé dans le petit village de Chavagnac dans le Cantal. Il a vécu des siècles dans l’anonymat, mais les hommes ont fini par reconnaître ses qualités exceptionnelles : un tronc court et épais dont l’écorce dessine des formes étranges (certains y ont vu une tête d’éléphant), des racines puissantes agrippant le sol et les rochers, une frondaison si large que  tout le troupeau de chèvres s’y retrouve en été pour se protéger du soleil. Le pré dans lequel il a grandi est connu sous le nom de « lou deime » qui signifie « la dîme ». À l’ombre de ce grand arbre, les paysans venaient s’acquitter de la redevance (dîme, champart et cens) au seigneur du château situé dans le voisinage. L’édifice du XVe siècle fut construit en face d’un premier château « très fort », après que ce dernier eut été rasé pendant la guerre de 100 ans par les bandes anglo-gasconnes de triste renommée.

Le prix du public a récompensé « la Pouplie », un peuplier spectaculaire de 11 mètres de circonférence et de 40 mètres de haut. Un lilliputien comparé aux séquoias d’Amérique, mais sans aucun doute l’un des peupliers noirs les plus remarquables d’Europe et l’un des plus gros et grands arbres qu’il soit possible de voir dans notre pays. Comme un phare végétal, il se dresse au milieu de la Champagne et participera au concours de « l’arbre de l’Année Européen » pour faire, espérons-le, gagner la France.

Enfin, un prix Coup de Cœur a été attribué au Ginkgo Biloba du jardin botanique de Tours dans l’Indre-et-Loire. Contrairement aux deux autres, on sait parfaitement l’année où il a été planté : 1843. C’est un sujet mâle sur lequel une branche femelle a été greffée en 1910 ce qui en fait un arbre unique en France. Il affiche aujourd’hui une circonférence de plus de sept mètres et présente une étonnante forme tentaculaire. Le ginkgo est le dernier représentant d’une famille botanique apparue il y a 300 millions d’années. Il est, parait-il, connu pour sa résistance aux virus et agents mutagènes… Alors, que sa force soit avec nous !

Gageons que ces trois arbres majestueux, dévoilés aux yeux des Français grâce à ce concours bon enfant, nous inspirent pour cette nouvelle année car ils représentent ce qui nous a tant manqué durant celle qui s’achève: le calme, la sérénité, la force et la constance devant l’adversité…

Plus d’informations sur le concours et les lauréats ici.

Bilger sur le livre de Castelnau: « je n’ai pas dénoncé le corporatisme des juges pour accepter une vision si peu complexe de la réalité judiciaire… »

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Philippe Bilger. Photo D.R.

Dans l’essai de Régis de Castelnau dont tout Paris parle[tooltips content= »Une justice politique, L’artilleur, janvier 2021″](1)[/tooltips], l’appréhension policière et judiciaire qui nous est donnée est un peu caricaturale, selon Philippe Bilger


Je réunis Eric Zemmour et Régis de Castelnau parce que le premier – dans le Figaro – a vanté le livre du second, Une justice politique, en approuvant sa thèse centrale que l’on pourrait résumer ainsi: depuis les années 90, il y a une montée du pouvoir des juges dont « l’activité judiciaire récurrente aurait été la chasse au politique… avec la chasse au Sarkozy après son élection en 2007, aggravée avec François Hollande et organisée avec soin comme outil politique décisif au service d’Emmanuel Macron ».

Eric Zemmour © Arnaud Meyer
Eric Zemmour © Arnaud Meyer

Les magistrats, avec leur émancipation, n’auraient eu de cesse que de se « payer » les politiques tout en étant, si j’ai bien compris le livre touffu et dense de Régis de Castelnau, soumis à eux. Cette explication a le mérite de la simplicité mais je n’ai pas dénoncé le corporatisme des juges pour accepter une vision si peu complexe, une ligne trop basique de la réalité judiciaire.

J’ai conscience, compte tenu de l’ignorance ou de l’idéologie de ceux qui jugent l’histoire judiciaire, de mener un combat perdu d’avance tant aujourd’hui il convient d’affirmer péremptoirement des idées fausses ou approximatives sur la Justice.

A lire aussi, Anne-Sophie Chazaud: Le réquisitoire brillant de Régis de Castelnau contre les turpitudes de notre Justice

D’autant plus quand elles sont proférées avec talent par Zemmour et souvent avec savoir par Castelnau. Si j’ai droit à un zeste d’ironie, je me sens démuni quand Régis de Castelnau rend un vibrant hommage au début de son ouvrage à Anne-Sophie Chazaud (qui a écrit par ailleurs un excellent livre, Liberté d’inexpression) qui lui retourne son compliment en louant « le brillant réquisitoire de Régis de Castelnau. » Qu’oser dire face à ce double enthousiasme qui semble ne pas laisser d’autre choix qu’un nouvel hommage ?

S’il y a eu les juges du pouvoir, il n’y a aucun gouvernement des juges

Eric Zemmour dont j’apprécie la vivacité, le courage intellectuel, la culture et son acceptation de tous les débats m’a permis de constater, à deux reprises sur CNews, à quel point il tenait à une interprétation dépassée de la Justice. Elle offrait le mérite, pour ses téléspectateurs en hausse, de flatter un populisme certes ennobli par son verbe et sa dialectique mais cependant limité et approximatif. Le populisme anti-juges de l’élite est le pire ! Mettant de la globalité là où il n’y en a pas et du partisan systématique quand il n’est pas le ressort fondamental des pratiques judiciaires. Eric Zemmour ne cesse de rappeler au soutien de sa thèse fustigeant la « politisation de la justice », la harangue en effet scandaleuse d’Oswald Baudot, mais qui date de 1974… La Justice a avancé mais Eric Zemmour demeure concentré sur ce passé lointain et ne cesse de fustiger le présent au nom de ce qui n’existe plus – et j’intègre dans mon raisonnement le lamentable Mur des cons enfin achevé par la Cour de cassation: un Himalaya syndical et politique accouchant d’une souris pénale !

Zemmour et Castelnau ont cette faiblesse, qu’ils prennent sans doute pour une force, de plaquer sur l’histoire de la Justice une grille à tonalité marxiste : le premier l’a admis face à moi et le second a été longtemps au parti communiste, défenseur de la CGT et il a quitté le barreau depuis très peu de temps. Il est donc naturel que la conjonction de ces données aboutisse au désir d’une perception judiciaire éliminant tout hasard, offrant seulement l’implacable logique d’un enchaînement délétère et répugnant à tout ce qui, dans cette histoire de la Justice, viendrait victorieusement contredire leur thèse. Leur politisation a besoin d’une justice politisée et ils s’en donnent à cœur joie.

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Ils oublient une donnée essentielle : s’il y a eu les juges du pouvoir, il n’y a aucun gouvernement des juges. C’est un fantasme. Leur pouvoir, s’il existe, est infiniment fragile et donc à défendre plus qu’à stigmatiser. Non pas que le livre de Régis de Castelnau soit médiocre, bien au contraire. Il a des qualités indéniables dont j’ai la faiblesse d’avoir trouvé sur beaucoup de points des prémices dans mon propre livre Le Mur des cons, aussi bien sur la typologie des juges que sur le Mur des cons, les péripéties fondamentales de l’asservissement puis de la libération des juges et la parenthèse du massacre judiciaire de la victoire programmée de François Fillon.

L’auteur est doué pour la limpidité pédagogique et dans ses meilleures pages il expose l’évolution législative avec un savoir et une clarté qui pourraient être utiles même au profane. Tout n’est pas à jeter dans ses dénonciations et ses propositions finales même si le caractère systématique et orienté des premières leur fait perdre beaucoup de crédibilité. Pour les secondes, j’approuve en particulier son souhait partagé par certains de voir divisé le corps judiciaire en deux structures, Siège et du Parquet, celle qui juge et celle qui poursuit. Mais à côté de ces richesses, que de partis pris et de simplisme, que de contradictions avec une volonté forcenée d’apposer sur l’imprévisibilité du réel une grille dogmatique cousue de fil idéologique !

D’abord pourquoi réduire l’univers pénal à sa part « politique » comme si l’ordinaire estimable et majoritaire des pratiques ne pesait pas face à cette dernière ? Si Castelnau sait faire des portraits dévastateurs et à mon sens justifiés (Eva Joly, Eric Halphen), il est en revanche haineux et répétitif à l’encontre de Serge Tournaire et n’éprouve de l’indulgence, selon un seul critère, que pour des magistrats ayant, totalement ou partiellement, bien traité Nicolas Sarkozy. À l’égard de la multitude des procédures engagées contre Nicolas Sarkozy, il se fait son défenseur systématique et prétend les démolir toutes juridiquement avec une indignation dont on a le droit de se demander d’où elle provient.

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À le lire, on a l’impression que malicieusement la magistrature a inventé de son propre chef tout ce qui, durant son mandat puis dans les années suivantes, a conduit à soupçonner Nicolas Sarkozy de diverses infractions dans des affaires dont certaines ont déjà abouti à des non-lieux, d’autres à des renvois et à un délibéré, une dernière à une enquête sur « ses millions russes » (Mediapart). Ce travers est généralement le fait de ceux qui reprochent aux procureurs leurs initiatives procédurales à l’égard des politiques comme si elles résultaient d’un dessein préétabli et partial de leur part alors qu’elles sont la conséquence d’éléments qui leur ont été communiqués et qui appellent vérifications, enquêtes ou informations. Fureur de Castelnau en l’occurrence d’autant plus étrange qu’à aucun moment, lui si soucieux de l’état de droit, si impitoyable à l’encontre de pratiquement tous les magistrats, tellement obstiné à soutenir sans nuance la cause des avocats, il ne fait la moindre allusion au dévoiement radical, sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, du traitement des affaires « sensibles » ou « réservées » : quelques magistrats domestiqués par un pouvoir sachant user tactiquement de toute la gamme des pressions, des influences et des tentations.

Aussi comment ne pas sursauter quand Castelnau croit dégager une ligne de force qui serait « les avocats voilà l’ennemi » alors qu’on pourrait lui opposer son hostilité lassante et monomaniaque « Les magistrats, voilà l’ennemi » !

Par ailleurs, son analyse de la crise des Gilets jaunes et de son appréhension policière et judiciaire est caricaturale – bien sûr focalisation sur les seules violences policières, sans distinguer l’usage de la force légitime des rares violences illégitimes. Le plus grave à mon sens dans son approche d’une prétendue politisation globale de la Justice tient à une contradiction fondamentale. Après avoir mis en cause la validité, parfois même la légalité, des procédures concernant Nicolas Sarkozy, il égrène, pour accabler François Hollande et Emmanuel Macron, un certain nombre d’affaires disparates mais qui toutes ont pour dénominateur commun d’avoir été engagées, soumises à des enquêtes, pour certaines à des instructions, d’autres certes bénéficiant d’un classement, quelques-unes n’étant pas encore clôturées par une décision : ce qui démontre qu’au moment même où il dénonce la politisation des juges tout en fustigeant l’emprise du pouvoir, il dresse un inventaire qui pour le moins infirme son constat qui se serait voulu accablant.

Je pourrais continuer pour rendre compte de ce livre riche, intelligent, infiniment discutable, décelant des malfaisances sous les incuries, les négligences, les lenteurs et parfois peut-être les erreurs de droit, la main présidentielle derrière les aléas contrastés et imprévisibles du cours judiciaire. Pour réunir Eric Zemmour et Régis de Castelnau dans une même démarche unilatérale et donc imparfaite et fragmentaire.

Mais je préfère arrêter là avec cette conclusion : l’un et l’autre font de la politique sur la Justice.

Le Mur des cons

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