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Les Beaux-Arts à la cave

"Térébenthine", roman de Carole Fives. Figuration année zéro

Les Beaux-Arts à la cave
Carole Fives © BALTEL/SIPA Numéro de reportage : 00656839_000019

C’est l’aventure de quelques jeunes artistes figuratifs dépossédés de la possibilité de réaliser leur vocation. Au-delà d’eux, c’est l’histoire d’une époque privée d’un art qui puisse être largement partagé et apprécié. Le roman est d’autant plus tragique que le style est, comme toujours avec Carole Fives, simple, sincère, léger, drôle et dépourvu d’esprit de polémique. Décapant!


Carole Fives (née en 1971) connaît bien les écoles d’art. Elle a fait ses études aux Beaux-Arts de Lille. C’est le cadre choisi pour Térébenthine. Elle a aussi été enseignante dans un autre établissement apparenté. Son roman est largement autobiographique. C’est presque un témoignage.

Trois ou quatre jeunes ont envie de devenir des artistes figuratifs. Il leur semble tout naturel d’avoir ce genre d’aspiration et de vouloir entrer aux Beaux-Arts. Grave erreur ! Ils déchantent vite ! Une banderole les accueille à l’entrée de l’établissement et proclame : « peinture et ripolin interdits ». On pourrait traduire par : « ici, on ne peint pas, on pense ». Il n’est plus envisageable, paraît-il, d’utiliser des pinceaux « après Hiroshima et Nagasaki ». La raison irrésistible en serait que : « tout l’art du monde n’a pas réussi à éviter la guerre, les massacres, la Shoah ».

Dans les caves

Les étages de l’école sont réservés à des activités jugées valables. On ne veut de nos rapins ringards nulle part. Finalement, ils dénichent un espace désaffecté en sous-sol et s’y installent. C’est là qu’ils peignent et essayent de progresser en autonomie. Aucune aération, bien sûr. Ça schlingue. Quand ils remontent à la surface, il y a un problème : ils puent l’essence de térébenthine. On les surnomme les Térébenthine, d’où le titre du roman. On regarde ces nauséabonds d’un autre âge comme des Lurons de Sabolas, ces misérables ouvriers déracinés du Massif central au XIXe siècle, décrits par Henri Béraud.

Ces quelques jeunes sont en butte à une permanente incompréhension : « […] tu as beau répéter aux professeurs, toujours aussi déconcertés par ta pratique picturale, que si tu peins c’est parce que tu ne sais pas t’exprimer autrement, ils réclament du discours, de l’écrit, du sens. Du concept. Un artiste, à la fin du XXe siècle, ne peut pas se contenter de produire des œuvres, il doit aussi produire leur explication. […] Le discours compte plus que l’objet, voire le remplace. » Nos héros sont bien conscients que le contexte général ne leur est pas plus favorable : « en réduisant l’acte de peindre à son strict minimum : ligne, touche, support, Buren et ses acolytes ont tenté de mettre fin à la peinture. Ils ne sont pas les premiers, l’histoire de l’art du XXe finissant peut se résumer à cette seule tentative : tuer la peinture […] ». Cependant, les jeunes concernés ont cette conviction : « toute l’intelligence du monde ne peut rien y faire, l’art est avant tout une affaire d’émotion ». Ils s’accrochent à cette idée simple et séculaire. C’est leur grandeur et leur chemin de croix.

L’idéologue

La figure dominante de l’établissement est évidemment le professeur d’histoire de l’art. L’« histoire » dont il s’agit, comme c’est prévisible, n’a rien de neutre et d’éclectique, bien au contraire. C’est un récit commençant en gros à Marcel Duchamp et ne retenant que ce qui contribue à la justification de l’art contemporain et, plus accessoirement, de la modernité. Cet enseignant « qui a de faux airs de Karl Lagerfeld » contrôle et diffuse la doctrine. Il est une sorte de théologien ou de commissaire politique, si on veut. Il martèle des principes tels que : « Car, comme vous le savez, en art, tout est toujours une question de rupture. » Il prodigue aussi des injonctions paradoxales comme : « j’espère vraiment que vous allez vous décoincer lors des prochains cours ».

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Évidemment, les Térébenthine, qui subissent cette pression idéologique, ont envie de se rebiffer. Ces maladroits, au lieu de l’attaquer de front, saisissent un motif dans l’air du temps : ne pas prendre en compte assez d’artistes femmes. L’homme, habile démagogue, se défausse assez facilement de cette objection.

Le plus troublant est de constater que les aspirants à la figuration réfléchissent à leurs propres créations à partir des œuvres de Mark Rothko, Cy Twombly, et de divers autres modernes. Certes, ils connaissent Edward Hopper, Marlène Dumas, Kiki Smith et quelques autres, mais ils sont loin de se douter, semble-t-il, de la richesse et de la diversité de la peinture figurative depuis le milieu du XIXe. Ils apparaissent privés de ce qui devrait être leur histoire, leur terreau, leur hinterland, sans même s’en rendre compte. Ils sont voués à réinventer le fil à couper le beurre. C’est figuration année zéro.

De l’hermétisme à la barbarie

Les enseignants de l’école sont évidemment variés. Cependant, à force de faire l’éloge de ce qui est subversif, transgressif ou en rupture, ce milieu fait apparaître des personnalités s’affranchissant de la décence ordinaire. On se souvient du film de Ruben Östlund qui remporte la palme d’or à Cannes en 2017 : The Square. Il dénonce avec beaucoup de finesse le moment où l’art contemporain glisse de l’hermétisme ennuyeux à la barbarie abjecte. On retrouve une dérive assez similaire dans le roman de Carole Fives. Des professeurs pratiquent au quotidien une sidérante violence verbale avec parfois une dimension sexuelle. En fin de compte, pour ces jeunes peintres figuratifs relégués dans les sous-sols, les enseignants ne sont pas ces formateurs utiles et bienveillants qu’ils devraient être, mais des sortes d’ennemis.

Pour éviter de passer cinq années sans aucune formation digne de ce nom, la narratrice se résout à s’inscrire en ville à un atelier municipal d’après modèle vivant tenu par un Russe un peu passéiste. Un comble pour une étudiante aux Beaux-Arts !

Une époque sans son art

À leur sortie des Beaux-Arts, les jeunes concernés font le tour des galeries et comprennent vite qu’il n’y a pas de place pour eux non plus dans ce monde-là. Le roman, le cinéma, la BD s’adressent à un large public et tout le monde est légitime pour en profiter et avoir un avis. Cependant, l’art contemporain, c’est plus cher qu’un ticket de cinéma ou qu’un livre de poche. C’est une consommation culturelle qui ne concerne qu’une mince minorité fortunée, conseillée, et réceptive à cette vanité redoutable qui consiste à sentir d’avant-garde par procuration. C’est cela qui entrave la possibilité d’un art à réception populaire. Nos jeunes comprennent vite qu’ils doivent passer par la case petits boulots.

Carole Fives se fait remarquer depuis 2010 par sept livres sensibles et incisifs principalement consacrés à des questions de vie familiale et personnelle. Avec Térébenthine, elle s’attaque à un sujet de société majeur : l’art actuel. L’art est, en effet, ce qui reste principalement d’une époque lorsqu’elle a disparu. C’est aussi, en principe, une des choses qui donnent du sel, et même de l’âme à ceux qui y vivent. Or l’art dit contemporain demeure en grande partie exogène aux hommes et aux femmes de notre temps. C’est tout le problème.

Carole Fives, Térébenthine, Gallimard 2020.

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est écrivain. Dernier ouvrage paru : Précipitation en milieu acide (L'éditeur, 2013).

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