C’est l’aventure de quelques jeunes artistes figuratifs dépossédés de la possibilité de réaliser leur vocation. Au-delà d’eux, c’est l’histoire d’une époque privée d’un art qui puisse être largement partagé et apprécié. Le roman est d’autant plus tragique que le style est, comme toujours avec Carole Fives, simple, sincère, léger, drôle et dépourvu d’esprit de polémique. Décapant!


Carole Fives (née en 1971) connaît bien les écoles d’art. Elle a fait ses études aux Beaux-Arts de Lille. C’est le cadre choisi pour Térébenthine. Elle a aussi été enseignante dans un autre établissement apparenté. Son roman est largement autobiographique. C’est presque un témoignage.

Trois ou quatre jeunes ont envie de devenir des artistes figuratifs. Il leur semble tout naturel d’avoir ce genre d’aspiration et de vouloir entrer aux Beaux-Arts. Grave erreur ! Ils déchantent vite ! Une banderole les accueille à l’entrée de l’établissement et proclame : « peinture et ripolin interdits ». On pourrait traduire par : « ici, on ne peint pas, on pense ». Il n’est plus envisageable, paraît-il, d’utiliser des pinceaux « après Hiroshima et Nagasaki ». La raison irrésistible en serait que : « tout l’art du monde n’a pas réussi à éviter la guerre, les massacres, la Shoah ».

Dans les caves

Les étages de l’école sont réservés à des activités jugées valables. On ne veut de nos rapins ringards nulle part. Finalement, ils dénichent un espace désaffecté en sous-sol et s’y installent. C’est là qu’ils peignent et essayent de progresser en autonomie. Aucune aération, bien sûr. Ça schlingue. Quand ils remontent à la surface, il y a un problème : ils puent l’essence de térébenthine. On les surnomme les Térébenthine, d’où le titre du roman. On regarde ces nauséabonds d’un autre âge comme des Lurons de Sabolas, ces misérables ouvriers déracinés du Massif central au XIXe siècle, décrits par Henri Béraud.

Ces quelques jeunes sont en butte à une permanente incompréhension : « […] tu as beau répéter aux professeurs, toujours aussi déconcertés par ta pratique picturale, que si tu peins c’est parce que tu ne sais pas t’exprimer autrement, ils réclament du discours, de l’écrit, du sens. Du concept. Un artiste, à la fin du XXe siècle, ne peut pas se contenter de produire des œuvres, il doit aussi produire leur explication. […] Le discours compte plus que l’objet, voire le remplace. » Nos héros sont bien conscients que le contexte général ne leur est pas plus favorable : « en réduisant l’acte de peindre à son strict minimum : ligne, touche, support, Buren et ses acolytes ont tenté de mettre fin à la peinture. Ils ne sont pas les premiers, l’histoire de l’art du XXe finissant peut se résumer à cette seule tentative : tuer la peinture […] ». Cependant, les jeunes concernés ont cette conviction : « toute l’intelligence du monde ne peut rien y faire, l’art est avant tout une affaire d’émotion ». Ils s’accrochent à cette idée simple et séculaire. C’est leur grandeur et leur chemin de croix.

L’idéologue

La

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