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Biden et les cols bleus: entre insultes et promesses

Joe Biden semble être bien plus le président des syndicats que celui des ouvriers

Biden et les cols bleus: entre insultes et promesses
Préparation pour l'inauguration de Joe Biden à Washington © JIM LO SCALZO/UPI/Shutterstock/SIPA Shutterstock40819003_000005

Élu avec le soutien des syndicats, le nouveau président des États-Unis peut-il prétendre parler au nom des classes ouvrières?


Certes, la violence n’était pas celle du massacre de Haymarket Square en 1886 lors duquel des policiers paniqués tirèrent sur des ouvriers anarchistes dans le contexte de la lutte pour la journée de huit heures, mais les insultes de Joe Biden à l’encontre d’un de leurs collègues furent mal reçues par les ouvriers généralement favorables à Donald Trump. Le Président-élu, soutenu par les syndicats, tente d’attirer les cols bleus tout en discriminant les petites entreprises en fonction de la race et du sexe de leurs dirigeants.

Lors d’une visite de campagne dans une usine de Détroit en mars 2020, le candidat Joe Biden avait été interpelé par un ouvrier automobile quant au droit de porter des armes sur lequel il entend revenir. Le démocrate s’était rapidement lâché en honorant son interlocuteur des insultes « plein de merde » (full of shit) et « idiot » (horse’s ass, littéralement cul de cheval). Si le sujet ne concernait pas les conditions de travail, les insultes ont cependant été considérées comme relevant du mépris de classe. Le vote ouvrier, qui était généralement acquis aux démocrates, s’était porté en 2016 sur le milliardaire Donald Trump qui promettait de faire revenir les emplois et dénonçait la condescendance des élites envers le petit peuple.

Le retour d’une fierté ouvrière mise à mal par la mondialisation

Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville remarquait cette particularité d’alors de la jeune nation: « Aux États-Unis, les professions sont plus ou moins pénibles, plus ou moins lucratives, mais elles ne sont jamais ni hautes ni basses. Toute profession honnête est honorable. » Ce prisme n’est plus celui à travers lequel les ouvriers ont l’impression d’être vus, et le candidat Trump avait dénoncé la déconsidération sociale lors de sa campagne de 2015-2016. Le déclassement de certaines catégories socio-professionnelles engendré par la mondialisation avec les délocalisations, la stagnation des salaires, le chômage, était une réalité se heurtant à des préoccupations politiciennes de plus en plus déconnectées du vécu du monde ouvrier. Il avait accru la défiance de ce dernier envers la politique.

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Ces quatre dernières années, les relocalisations, l’augmentation de 25% des droits de douane sur l’acier étranger, ainsi que le retour de l’emploi avec un chômage à 3,5% avant l’apparition du Covid-19 aux États-Unis ont conduit à une hausse des salaires profitant notamment aux cols bleus, les entreprises ayant fortement besoin de main-d’œuvre. Tout comme la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), remplacé par l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) sous l’impulsion de Donald Trump en vue d’un rééquilibrage plus favorable à l’économie américaine, obligeant les trois pays à s’aligner sur les droits standards reconnus par l’Organisation internationale du travail, ce qui visait le Mexique. Cet accord prévoit que 75% d’un véhicule soit fabriqué dans l’un de ces pays pour être exempté de droits de douanes (contre 62,5% auparavant) ou que 40% du travail sur un véhicule soit effectué par des salariés touchant au moins 16 dollars par heure – le salaire moyen d’un ouvrier automobile mexicain est de 3,14 dollars de l’heure.

Donald Trump accusait l’ALENA d’avoir détruit des emplois dans le secteur de l’automobile aux États-Unis au profit du Mexique.

Un candidat davantage soutenu par les syndicats que par les travailleurs

Pour attirer les cols bleus, Joe Biden avait misé sur les syndicats avec sa plateforme en ligne intitulée « Le plan Biden pour renforcer l’organisation des travailleurs, la négociation collective et les syndicats ». Le candidat démocrate promettait notamment de « veiller à ce que les travailleurs soient traités avec dignité et reçoivent les salaires, les bénéfices et la sécurité au travail qu’ils méritent ». Parmi les dernières propositions de Joe Biden, figure le doublement du salaire minimum fédéral qui passerait de 7,25 à 15 dollars de l’heure. Si le minimum fédéral – auquel des États dérogent à la hausse ou à la baisse – n’a pas évolué depuis 2009, les salaires réels (considérant l’inflation) ont tout de même constamment augmenté sous la présidence Trump jusqu’à l’épidémie de Covid-19. En décembre 2019, pour la première fois depuis juillet 2018, l’augmentation des salaires s’est située sous la barre des 3%, à 2,9% au lieu des 3,1 espérés. Le passage du salaire minimum à 15 dollars aurait pour conséquence une forte hausse des prix voire du chômage dans certains États où les employeurs seraient incapables de s’aligner, notamment ceux où le confinement a fortement détruit l’emploi, tandis que d’autres comme la Floride l’ont déjà validé.

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Par ailleurs, le plan de stimulation de l’économie de Joe Biden demande aux entreprises de l’alimentation et du commerce de verser des primes de risque aux salariés au contact du public, d’augmenter les fonds pour les équipements de protection, les tests Covid-19 et les vaccins. L’United Food and Commercial Workers International Union, un syndicat représentant 1,8 million de travailleurs, a salué la mesure. De manière générale, les syndicats avaient adoubé le Parti démocrate avant même la désignation du candidat à la présidentielle, notamment dans les États industriels. Le plus grand regroupement syndical du pays, l’American Federation of Labor and Congress of Industrial Organizations, avait appelé à voter contre le Président sortant et soutenu Joe Biden.

Cependant, si Joe Biden a promis d’être le président le plus pro-syndicats, les travailleurs n’ont pas suivi les recommandations et ont à nouveau choisi le candidat républicain. Les cols bleus, satisfaits des résultats économiques de Donald Trump, n’ont par ailleurs pas oublié le soutien de Joe Biden à l’ALENA et au Partenariat Transpacifique. Trump a perdu le vote de la rust belt, qui couvre partiellement certains des États dans lesquels les Républicains parlent de fraude – et où les tribunaux ont refusé d’examiner les affaires au fond en arguant de l’irrecevabilité des requêtes -, mais il a devancé Biden de 35 % dans la catégorie des « White, some college or less » (Blancs qui n’ont pas fini l’université ou n’y sont pas allés), tandis que ce dernier l’a devancé de 46% dans la catégorie des non-Blancs non diplômés, mais minoritaires. Ces catégories répondent globalement à la définition des cols bleus.

Le travail de séduction des travailleurs ne sera pas aisé pour Joe Biden, d’autant que son projet de relance de l’économie prévoit une discrimination raciale au profit des entreprises détenues par les femmes et des personnes des minorités raciales. Une façon de récupérer la partie de cet électorat qui a rejoint Donald Trump et que les Républicains s’efforceront de conserver.

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Jean Degert est éthicien, rédacteur et traducteur juridique

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