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La décapitation de Samuel Paty: crime d’un fou ou tendances fanatiques internes à l’islam?

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Une tribune de Stéphane Valter, professeur à l’Université de Lyon 2, auteur de Fâtwas et politique Les sociétés musulmanes contemporaines aux prismes de la religion et de l’idéologie, Paris, Éd. du CNRS, 2020


La décapitation de Samuel Paty, ancien étudiant de Lyon 2, est une infamie révélatrice de graves tensions socio-idéologiques. Si on ne peut faire d’aveugles amalgames, comment nier la dangerosité d’une idéologie exclusive ? (On pourrait être de plein droit, à ce propos, islamophobe, si l’on entend par là la condamnation des manifestations malsaines d’une idéologie, mais non, bien sûr, le rejet d’individus en tant que tels).

Le Coran fut révélé au gré des circonstances historiques, et le message diffère donc parfois, en dépit des constantes. Quant à la tradition (en large partie apocryphe), elle reflète aussi des réponses variées à des situations diverses. On trouve dans le Coran des versets qui appellent à la dilection envers l’Autre comme à la marginalisation des juifs et des chrétiens, plus au massacre des infidèles (qu’est-ce d’ailleurs qu’un infidèle ?). On peut ainsi lire ce texte soi-disant sacré (car seule la vie est sacrée) de différentes manières. L’individu compréhensif et bienveillant y trouvera des exemples d’humanité, pour l’édification de son âme et le bonheur des autres, alors que la personne déséquilibrée et sectaire n’y verra que des injonctions comminatoires à condamner et réprimer, voire exécuter, pour plaire à une divinité assoiffée de sang, qui ignore le pardon.

A lire aussi: Quelles défenses spirituelles face à l’islamisme?

Manifestations contre la France à Dhaka, Bangladesh, le 28 octobre 2020 © Suvra Kanti Das/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage: Shutterstock40801396_000040.
Manifestations contre la France à Dhaka, Bangladesh, le 28 octobre 2020 © Suvra Kanti Das/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage: Shutterstock40801396_000040.

Les pétrodollars dépensés pour financer l’idéologie wahhâbite

La majorité des musulmans ne se distinguent pas des autres hommes, pour le meilleur et le pire, et la perception de la norme divine (qui n’existe que dans l’imagination) dépend in fine de la psychologie de chacun. Ceci dit, la perception rigide de cette prétendue norme islamique (inférant un ordre social) existe bel et bien. L’intolérance islamique s’est renforcée après la guerre de 1973 : les pétrodollars reçus par l’Arabie saoudite ont été dépensés par centaines de milliards pour financer l’idéologie wahhâbite islamo-fasciste de par le monde. Résultat de ces dépenses colossales : des millions d’individus ont été formatés dans le moule réactionnaire d’une vision étriquée de la religion, où quasiment tout est prohibé, et tout débordement puni par le sabre. Que l’on se rappelle les quelque 150 000 victimes – musulmanes – du fanatisme religieux lors de la récente guerre civile algérienne.

Même s’il a admis que la décapitation était « un acte criminel odieux », le grand cheikh de l’université-mosquée cairote d’al-Azhar – une référence religieuse « modérée » dans le monde musulman sunnite – a déclaré qu’insulter les religions au nom de la liberté d’expression constitue « un appel à la haine »

La dérision envers le prophète – totalement sacralisé – est considérée comme un blasphème. Le prophète lui-même était en général tolérant, sauf avec ceux qui se moquaient de sa vocation prophétique : il fit ainsi assassiner quelques personnes, hommes et femmes, pour venger son honneur outragé qui avait été persiflé en vers. Si on conjugue le rejet total de toute raillerie envers le prophète à l’idée suprémaciste que l’islam est supérieur aux autres religions, même monothéistes, on comprend comment un individu déséquilibré, fanatisé par l’idéologie wahhâbite anathématisante, a pu commettre une telle monstruosité.

Le terreau fertile à l’assassinat de Samuel Paty

Un paradoxe est que le texte coranique, malgré son caractère souvent impérieux, n’est en fait pas réellement normatif : une minorité de versets édictent des normes juridiques, mais tout le reste demeure à portée générale. C’est la loi chariatique – œuvre humaine – qui a ensuite conféré un caractère juridique marqué aux questions soulevées dans le Coran, en particulier via l’expertise des jurisconsultes, émetteurs d’avis (et non d’injonctions) juridiques, les fameuses fatwâs. Mais pour les esprits étroits, l’avis est une injonction légale obligatoire, dont l’accomplissement constitue un devoir religieux, quelles qu’en soient les conséquences. Que le commanditaire du meurtre ait donné son ordre sous la forme d’une fatwâ (sans qu’il eût la légitimité technique pour le faire) ou non, l’assassin a bien cru que décapiter un fonctionnaire de l’Éducation nationale était une obligation fondamentale de sa vision – déformée – de l’islam, et que Dieu lui demandait une prompte justice, en débarrassant au plus tôt la terre d’un coupable qui la souillait.

Quelques voix s’étaient élevées, avant le meurtre, pour condamner toute dérision vis-à-vis du prophète. Le terreau était donc fertile pour le passage à l’acte, avec un lien indubitable entre une idée fétide et un acte répugnant. Après la décapitation, d’autres voix ont lâchement justifié cet acte… 

Encore bien du chemin à parcourir

Déclarations antirépublicaines, actes anti-chrétiens et anti-juifs, immondes attentats, meurtrissent depuis des décennies une société ouverte et tolérante. Le remède ne se trouve qu’entre pédagogie exigeante et répression implacable.

A lire aussi: Islam: enfin une analyse historico-critique du Coran en langue française

Malheureusement, même s’il a admis que la décapitation était « un acte criminel odieux », le grand cheikh de l’université-mosquée cairote d’al-Azhar – une référence religieuse « modérée » dans le monde musulman sunnite – a déclaré qu’insulter les religions au nom de la liberté d’expression constitue « un appel à la haine ». Le grand cheikh se doit de rester en phase avec ses millions d’ouailles conservatrices s’il veut continuer à jouir de quelque crédit… Expurger de l’islam les enseignements intolérants et les normes liberticides, mettre en valeur le seul côté humaniste en neutralisant les scories doctrinales d’un passé révolu, refuser que le sacré soit utilisé à de basses fins politiques, communautaristes, et même criminelles, travailler pour que la piété l’emporte sur l’autoritarisme d’une foi sans cœur, voici les défis à relever.

Nahdlatul Ulama, la plus grande organisation musulmane d’Indonésie, même si elle a encore du chemin à parcourir, a vu des milliers de ses savants religieux promulguer une fatwâ éliminant la notion d’infidèles. Il appartient aux représentants de l’islam en France de ne tolérer aucune dérive raciste, aucune position sectaire, afin de montrer que l’islam n’est pas l’image déformée qu’en donnent les terroristes.

Fatwâs et politique

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Le legs de Donald Trump au Moyen-Orient: les accords d’Abraham

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Géopolitique. Les enthousiastes voient dans les accords d’Abraham l’aube d’un nouveau Moyen-Orient. Analyse.


Après le vote des grands électeurs pour Joe Biden, les récriminations de Donald Trump contre le scrutin présidentiel de novembre dernier devraient bientôt être inaudibles. L’heure du bilan a sonné, mitigé sur le plan diplomatique. La considération des affaires moyen-orientales invite pourtant à la nuance. Si le « deal du siècle » promis à l’Autorité palestinienne n’a pas obtenu de franc succès, la diplomatie familiale de Jared Kushner, gendre et conseiller spécial du président, porte par ailleurs ses fruits. Expression et vecteur d’un réalignement géopolitique dans le Grand Moyen-Orient, du Maghreb au golfe arabo-persique, les accords d’Abraham, référence évidente au patriarche biblique, doivent être portés au crédit de la présidence Trump.

D’abord les Emirats et Bahreïn

La dynamique est amorcée voici deux mois. Le 15 septembre 2020, les ministres des Affaires étrangères des Emirats arabes unis et de Bahreïn se trouvaient à Washington, afin de signer avec Benyamin Netanyahou les accords d’Abraham. Ils consistent en l’instauration de relations bilatérales officielles – diplomatiques, économiques et techniques – entre les deux émirats du golfe arabo-persique et Israël. Un accord trilatéral renforce ces liens bilatéraux, leur donnant ainsi plus de substance. On notera le rôle moteur des Emirats arabes unis dans cette percée diplomatique, puissance agile et pointe avancée des monarchies sunnites. 

Les accords d’Abraham ont pour toile de fond la montée en puissance de Téhéran, un inquiétant programme balistico-nucléaire et une politique de déstabilisation de la région manifestant l’intention hostile du régime iranien. Tout en jetant un « pont terrestre » chiite, du golfe arabo-persique à la Méditerranée, Téhéran a poussé son avantage au Yémen, au sud de la péninsule Arabique, voire au débouché de la mer Rouge. Les enthousiastes voient dans ces accords l’aube d’un « nouveau Moyen-Orient ». Disons plus simplement que l’enjeu est de contrebalancer l’Iran, et de compenser l’appel d’air causé par la volonté américaine de se placer en « second rideau ».

Des accords qui ne sont pas un “cadeau” pour Israël

Du fait de cette prise de distance, la Russie, la Turquie et, plus discrètement, la Chine populaire, avancent leurs pions au Moyen-Orient. En conséquence, les Etats-Unis entendent sous-traiter la sécurité régionale à Israël, à l’Arabie Saoudite ainsi qu’aux Emirats arabes unis. Il ne s’agit donc pas d’un « cadeau » géopolitique à  Jérusalem. D’une part, les signataires arabes des accords d’Abraham réitèrent leurs positions en faveur d’une solution à deux Etats. D’autre part, l’Etat hébreu s’engage dans la sécurité du golfe arabo-persique, contractant ainsi d’exigeantes obligations diplomatico-militaires. Il lui faudra se préparer à de possibles opérations dans la région, et ce alors même que le territoire israélien ne serait directement et immédiatement menacé.

Soulignons par ailleurs que l’Arabie Saoudite, malgré les inclinations du prince héritier, Mohammed Ben Salman, n’a pas encore rallié cette initiative. « Protecteur des lieux saints de l’Islam », le roi Salman se montre prudent. Peut-être entend-il conserver cette option pour négocier avec l’administration Biden. Toujours est-il que les convergences israélo-saoudiennes sont effectives, avec de discrètes coopérations en matière de renseignement et de sécurité. Depuis plusieurs années, un axe géostratégique entre Israël et les Etats du Golfe a pris forme. 

Le Soudan puis le Maroc

Dans les semaines qui suivirent les accords d’Abraham, le Soudan annonçait à son tour la normalisation de ses relations avec Israël (25 octobre 2020). La nouvelle vint après un arrangement avec les Etats-Unis sur l’indemnisation de victimes d’attentats terroristes, planifiés par Al-Qaida depuis le territoire soudanais (1998). En guise de récompense, Washington vient de retirer ce pays de la liste des Etats terroristes, condition sine qua non pour réintégrer la communauté internationale. Au vrai, la situation à Khartoum demeure incertaine : des faiblesses à l’égard de Moscou ou d’Ankara le montrent. Au regard des intérêts de sécurité occidentaux, ce pays n’est qu’à demi sûr. 

La mairie de Tel Aviv (Israël) éclairée aux couleurs du drapeau des Émirats arabes unis, août 2020 pour célébrer le rapprochement historique entre les deux pays © Oded Balilty/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22483490_000001
La mairie de Tel Aviv (Israël) éclairée aux couleurs du drapeau des Émirats arabes unis, août 2020 pour célébrer le rapprochement historique entre les deux pays © Oded Balilty/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22483490_000001

En revanche, le fait que le Maroc normalise ses relations avec l’Etat hébreu est important. Pour la France et l’Europe, il serait impossible d’ignorer la situation stratégique de ce pays, à la croisée du Maghreb, du Sahara et de l’Afrique de l’Ouest, En contrepartie, le Maroc obtient des Etats-Unis la reconnaissance de sa souveraineté sur les « Provinces du Sud », i.e. le Sahara occidental (10 décembre 2020). Et les Marocains de se réjouir de cette avancée diplomatique majeure. Au vrai, Rabat ne manque pas d’arguments solides pour justifier sa position, qu’il s’agisse de l’histoire longue de la monarchie chérifienne, des investissements réalisés sur place ou du programme d’autonomie proposé à ses provinces méridionales. 

Biden doit poursuivre cette stratégie

En somme, les accords d’Abraham et leurs prolongements constituent un succès diplomatique inattendu au regard du caractère incertain, voire erratique, des efforts déployés par Donald Trump dans d’autres champs. À ce propos, il faut admettre que la « pression maximale » exercée sur l’Iran n’a pas totalement convaincu, le président américain ayant renoncé à agir au moment propice. Joe Biden et ses alliés européens, complaisants à l’égard de Téhéran, pourront-ils surseoir à l’épreuve de force ? La toute récente exécution d’un dissident iranien, réfugié en France puis enlevé en Irak, rappelle quelle est la réalité politique du régime en place. 

Il est vrai enfin que les accords d’Abraham ne garantissent pas un résultat définitif des Etats-Unis au Moyen-Orient ; ils préparent le terrain pour une reconfiguration géopolitique plus large. Aussi faut-il espérer que l’administration Biden s’appuiera sur ce socle pour conduire une grande stratégie moyen-orientale qui combinera la consolidation des positions acquises et le « partage du fardeau », en vue d’objectifs politiques clairs et circonscrits, définis et partagés avec les alliés des Etats-Unis. Il ne saurait être question de passer par pertes et profits cette région éminemment stratégique.

Bertrand Blier, ou le malentendu

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Un essai de Vincent Roussel analyse l’œuvre d’un cinéaste aussi controversé que nécessaire à qui l’époque ne pardonne plus son art de la transgression.


Bertrand Blier nous manque. C’est la première idée qui nous vient à l’esprit après la lecture de l’essai documenté, fin et sensible de Vincent Roussel, Bertrand Blier, cruelle beauté. Le constat de l’auteur est sans appel : « A l’heure où j’écris, nul ne peut prévoir si Bertrand Blier aura les moyens et la force de réaliser un nouveau long métrage. » Il est vrai que Blier a connu un échec commercial et critique avec Convoi exceptionnel en 2019 malgré Depardieu et Clavier à l’affiche. Et que ce film, lui-même, n’arrivait que neuf ans après Le bruit des glaçons avec Jean Dujardin, écrivain en panne, alcoolique, soudain confronté à son cancer personnifié par Albert Dupontel.

Réduit au silence ?

Vincent Roussel répond avec clarté aux raisons de cette défaveur qui réduit de fait au silence un des cinéastes les plus atypiques de ces cinquante dernières années. On peut tout de même se demander s’il n’y a pas là une question d’époque et si le néopuritanisme ambiant allié à la timidité des producteurs qui hésitent toujours plus à apporter des picaillons à des projets autres que des comédies aseptisées, sympathiques et morales, n’y sont pas pour quelque chose.

Il est vrai que si l’on tombe sur Calmos (1976) qui passe actuellement sur les chaines de cinéma de Canal, le film a de quoi scandaliser les vertus outragées du post-féminisme : on y voit Paul, un gynécologue (le regretté Jean-Pierre Marielle) en compagnie d’Albert (le tout aussi regretté Jean Rochefort) fuir les femmes pour se réfugier dans une ferme à la campagne et se livrer aux plaisirs de la bonne bouffe, loin des emmerdeuses.

Cette sécession qui finit dans un maquis dirigé par Claude Piéplu après la rencontre d’un prêtre en soutane au teint rubicond joué par le père du cinéaste qui fut aussi son acteur fétiche, est évidemment une métaphore rabelaisienne de la guerre des sexes. Elle fut déjà, en son temps, plutôt mal accueillie par la critique qui y voyait un machisme vulgaire et une phallocratie poussée au niveau du grand art. C’est pour cela qu’il faut un certain courage à Vincent Roussel pour nous inviter à redécouvrir le film et à indiquer que son excès est plutôt le masque d’une angoisse et d’une tristesse qui ont toujours été le carburant d’un Bertrand Blier, cinéaste dont la cohérence de l’œuvre nous est rappelée par l’auteur qui analyse brillamment chacun des films en soulignant les thèmes récurrents et les correspondances.

La séance de 14 heures

On a tous, selon les générations, le souvenir de notre premier Blier sur grand écran. Pour Roussel, ce fut Merci la vie ! (1991) avec Anouk Grinberg et Charlotte Gainsbourg embarquées dans un road movie où elles prennent toutes les initiatives sexuelles alors que le sida exerce ses ravages. Pour votre serviteur, ce fut dix ans plus tôt, en 1982, Les Valseuses (1974) présentées dans la programmation d’été d’un cinéma rouennais. J’étais allé le voir, à dix-sept ans, pour fêter mon bac et j’y avais même emmené ma sœur de deux ans plus jeune que moi.

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Si je donne ces précisions, c’est que je m’aperçus, seulement devant la caisse, que le film était interdit aux moins de dix-huit ans. Mais c’était une séance de 14h et le caissier, sans doute en phase postprandiale, nous donna les tickets sans faire d’histoire. Et c’est ainsi que je découvris ce que j’ai toujours aimé dans le cinéma, quelque chose qui ne peut pas être dit autrement que par un film, quand bien même le film serait adapté d’un des romans de Blier qui en a tout de même publié quatre.

Je n’oublierai jamais cette espèce de joie désespérée qui est celle de Depardieu et Dewaere, deux petits voleurs de voiture accompagnés d’une Miou-Miou coiffeuse frigide et leur voyage picaresque dans une France des années soixante-dix dont les dessous ne sont pas si nets (il est d’ailleurs beaucoup question de petites culottes dans le film…). Aujourd’hui encore, le rire provoqué chez moi par Les Valseuses n’est jamais forcément loin des larmes ou de la colère. Cet ascenseur émotionnel, combiné à la sensation de vivre dans un univers légèrement divergent du nôtre où le réalisme n’est pas nié mais détourné jusqu’à l’absurde, reste la marque de fabrique de la plupart des fils de Blier. Comme dans ces rêves où les ellipses, une des figures de style préférée du cinéaste, nous amènent à une sensation « d’inquiétante étrangeté » comme disait Freud.

Un cauchemar français

Il existe d’ailleurs, dans le cinéma de Blier, comme le montre Vincent Roussel, une tentative de fuir un certain « cauchemar français » à base de conformisme, de rigidités sociales mais aussi d’une déshumanisation et d’un désenchantement toujours plus grands de nos décors quotidiens, comme les tours désertes de la Défense dans Buffet froid (1979) qui annonçait la nouvelle glaciation des années 80. Ce cauchemar français de même que la guerre des sexes existent toujours. Ils se sont sans doute même aggravés dans leurs métamorphoses successives. Pourtant, les films de Blier dont certains ont été de grands succès, souvent malgré la critique, prouvaient par leur existence même que la France était encore assez adulte pour pouvoir les regarder en face, pour en rire ou pour s’en indigner.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui, on ne supporte plus notre reflet dans le miroir et voilà pourquoi Bertrand Blier est muet.

Bertrand Blier, cruelle beauté de Vincent Roussel (Marest éditeur)

Bertrand Blier, cruelle beauté

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Donner du pain aux canards

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Le billet du vaurien


Le pire avec la vieillesse, c’est qu’on reste jeunes. L’horizon s’assombrit, notre vue baisse, nous entrons dans un tunnel dont nous ne verrons plus l’issue. Nos amis nous y ont précédés et, comme Beckett, ils nous ont laissé ce dernier message : « Je vois ma lumière qui meurt ».

Le lac Léman et Nabokov

Les plus lucides savent que la vieillesse est la punition pour avoir vécu. Ils ne doutent pas qu’on peut qualifier une vie d’heureuse quand elle commence par l’ambition et finit par n’avoir d’autres rêves que celui de donner du pain aux canards. Ou, comme Nabokov, d’aller à la chasse aux papillons. C’est encore à ma portée. En contemplant le lac Léman qui s’étale sous mes yeux, m’offrant une palette de couleurs qu’aucun artiste n’égalera, je songe au petit garçon qui partait chaque matin à la pêche et revenait tard dans la nuit.

Il avait aboli le temps. Je songe à ces traversées du lac à l’aube pour aller skier là-bas, en Savoie, avec des amis.

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Eux aussi ont vu la lumière qui meurt. Parfois, j’accompagnais mes parents à Évian. Mon père jouait au casino, ma mère faisait du shopping. Et moi je m’installais dans un cinéma interdit aux moins de seize ans : les contrôles y étaient moins sévères qu’à Lausanne.

C’était presque aussi excitant que la pêche à la gambe et, sans doute, du même ordre.

Le dernier film vu en famille

Parfois, nous dînions dans le fastueux restaurant du Casino d’Évian avant de prendre le dernier bateau de la Compagnie Générale de Navigation pour Lausanne. L’ambiance y était bon enfant. Je n’imaginais pas encore que viendrait le temps où je verrai ma lumière décliner et s’éteindre. Mes parents étaient mon rempart contre la mort. Ils m’emmenaient souvent au cinéma. Je me souviens de Maurice Chevalier dans « J’avais sept filles ». Moi aussi, je voulais sept filles. Le dernier film que j’ai vu en famille était aussi le premier film en Cinémascope: La Tunique d’Henri Koster. J’avais beaucoup pleuré. Ensuite, ce furent des escapades périlleuses avec des potes dans des cinémas mal famés, comme le Bio. On y projetait des chefs d’œuvre dont personne ne se doutait que bien des années plus tard ils seraient considérés comme tels. Je songe notamment à Kiss me deadly de Robert Aldrich.

Le temps aussi y était aboli, suite à une apocalypse nucléaire. « Ce peu profond ruisseau, la mort » selon la belle définition de Mallarmé, devenait un tsunami auquel personne n’échapperait. Puis mon père s’est suicidé : il voyait sa lumière qui mourait. Et maintenant je vois la mienne qui décline. Ne me reste-t-il plus qu’à donner du pain aux canards ?

La Nuit où j'ai cru devenir fou

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CEDH : le ver est déjà dans notre droit


Certes, la Cour de Strasbourg laisse aux pays membres de l’UE une marge d’appréciation nationale tenant compte de leur histoire. Mais sa conception du droit, imprégnée de culture progressiste gauchiste et de multiculturalisme à l’anglo-saxonne a déjà contaminé la magistrature française – surtout en matière d’immigration. 


Pour beaucoup de Français, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) est une juridiction lointaine qui entrave l’action de la France, notamment en matière de lutte contre l’islamisme. La plupart ignorent qu’elle est chargée de vérifier que les autorités françaises respectent les obligations résultant de l’adhésion de la France à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En l’occurrence, on pense immédiatement à l’article 9 relatif à la liberté de pensée, de conscience et de religion sur le fondement duquel on peut contester toute mesure mettant en cause non seulement la liberté de religion, mais aussi la « liberté de manifester sa religion », laquelle est entendue largement comme intégrant des pratiques ou l’accomplissement de rites, y compris dans l’espace public.

Les États ont une certaine marge d’appréciation

Pourtant, paradoxalement, cet article n’est sans doute pas, du moins en l’état actuel des choses, le plus susceptible de faire obstacle à une lutte résolue contre les dérives religieuses. En effet, la Cour de Strasbourg a fait preuve en la matière d’une appréciable réserve et concède aux États, plus facilement que dans d’autres domaines, une marge d’appréciation nationale tenant à leur histoire, à leurs traditions, y compris juridiques, et aussi à leur paysage religieux. Ainsi, elle a admis tant l’interdiction des signes religieux à l’école que celle des vêtements couvrant le visage, quand bien même il s’agissait de manifestation d’une pratique religieuse. Il paraît donc possible d’aller assez loin dans la prohibition de certains comportements dès lors que l’on saura présenter ces prohibitions comme étant, selon la formule rituelle, « nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

À lire aussi, Aurélien Marq : La Cour européenne des droits de l’homme doit-elle servir la « paix religieuse »?

Cette position de la Cour est toutefois toujours susceptible d’évoluer, et pas nécessairement dans le bon sens, car elle tenait, dans une certaine mesure, à la volonté des institutions du Conseil de l’Europe de ne pas heurter une Turquie kémaliste pratiquant un laïcisme militant qui allait bien plus loin dans le contrôle des manifestations religieuses que notre laïcité française. Les choses ont, malheureusement, bien changé. Par ailleurs, le raisonnement, très contingent, tenu par la Cour pour admettre la conventionnalité de la loi française sur le voile intégral ne reflète pas une position définitivement assise. N’oublions pas que le débat devant la Cour de Strasbourg n’est pas purement juridique et que la volonté affirmée d’un État peut lui permettre d’obtenir une plus grande marge de manœuvre nationale. En conséquence, les autorités politiques doivent proclamer d’emblée, et sans esprit de recul, qu’elles tiennent extrêmement aux mesures concernées et insister sur le large accord national dont elles font l’objet. Ce qui suppose d’avoir au préalable convaincu l’opinion publique de leur bien-fondé.

La Convention considérée comme un « instrument vivant »

S’agissant de l’efficacité d’une répression de l’activisme islamiste, d’autres articles de la Convention et leur interprétation par la Cour nourrissent plus d’inquiétude. Ce sont au premier chef ses articles 3 et 8. L’article 3 prévoit que « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants » ; l’article 8 pose le principe d’un droit au respect de la vie privée et familiale et encadre les « ingérences » des autorités politiques dans l’exercice de ce droit. En effet, les catégories juridiques définies par ces deux articles ont connu une extension allant bien au-delà de ce qui avait été envisagé en 1950, époque où l’on avait encore une idée assez précise de ce que pouvait être la torture ou un traitement inhumain et dégradant, et où on ne voyait pas, a priori, dans toute mesure de police ayant des effets sur la vie familiale une « ingérence » indue dans cette vie.

À lire aussi, Jean-Frédéric Poisson : Islamisation: la France doit quitter la CEDH

Ces catégories ont été redéfinies dans un jeu entre les juges nationaux et la Cour, laquelle a expressément développé une conception de la Convention comme étant un « instrument vivant », constamment réinterprété au regard des évolutions de nos sociétés démocratiques (dont les juges seraient les seuls légitimes interprètes). Or, mis en œuvre dans leurs actuelles acceptions extensives par nos juridictions nationales, ces articles 3 et 8 ont de redoutables effets : celui, particulièrement pervers, de diriger vers la France un flux spécifique de demandeurs d’asile, celui de faire obstacle à des refus de titre de séjour que la norme nationale impliquerait et celui de rendre si ce n’est impossibles, du moins très difficiles les expulsions et autres éloignements que l’intérêt général exigerait.

S’affranchir des contraintes de la CEDH n’est pas simple 

C’est donc avant tout cette ombre portée de la Convention sur l’ensemble de notre système juridique qui rend problématique toute lutte contre le radicalisme islamique, dès lors que celle-ci doit, à l’évidence, intégrer un contrôle de l’entrée et du séjour sur le territoire des individus venant nourrir le vivier islamiste et, surtout, une active politique d’éloignement de ceux qui se sont révélés comme potentiellement dangereux.

Constatant cette situation, doit-on envisager une dénonciation de la Convention ?

D’abord, il n’est pas certain, alors que l’approche par les « droits personnels de l’individu » a infusé dans l’esprit de nombre de magistrats au détriment de la norme et de l’intérêt général, que cela suffirait à mettre fin aux abus. Il faudrait que le législateur eût en outre l’audace de définir plus strictement le champ d’action des juges. Oserait-il ?

Surtout, si, à l’origine, le système CEDH était autonome, il est aujourd’hui très étroitement intriqué avec les institutions de l’Union européenne. La Charte des droits fondamentaux, qui reprend parfois purement et simplement les stipulations de la Convention, prévoit expressément à son article 52 que lorsque les droits qu’elle proclame correspondent à ceux de la Convention, leur sens et leur portée sont les mêmes. Et la CEDH est ainsi devenue une référence pour les institutions de l’Union et notamment pour la Cour de justice dans tout le champ de son contrôle ; contrôle qui a infiniment plus de portée que celui de la cour de Strasbourg et auquel est plus ou moins soumise aujourd’hui toute action publique. Il y aurait donc beaucoup de choses à détricoter si l’on souhaitait s’affranchir des contraintes de la CEDH.

On ne peut guère que former le vœu que ces contraintes ne serviront pas de prétexte à une inaction qui serait délétère en révélant que ce qui s’impose comme une nécessité pour l’État et la société, et qui bénéficie en outre d’un massif appui démocratique, doit néanmoins être d’emblée tenu pour « juridiquement » impossible…

Nous verrons.

À quoi sert la victimisation?

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 « Les joueurs noirs ne sont que des corps. Avant ils couraient pour éviter les coups de leurs maîtres dans les plantations, aujourd’hui ils courent pour éviter les tacles sur les terrains de foot« , Vikash Dhorassoo sur France Info en décembre 2020. 


À quoi sert la victimisation ? La diabolisation d’un oppresseur imaginaire ? Le deux poids deux mesures entre un racisme blanc et un racisme noir ou arabe, l’un étant légitime et témoignage d’une résistance, l’autre odieux et pervers ? Pourquoi faire croire qu’il existe des discriminations « raciales » ou plutôt une généralisation de ces discriminations, car si des discriminations existent réellement en fonction de la couleur de peau ou de l’origine, elles existent également pour l’âge ou les physiques disgracieux ou encore la classe sociale ? En réalité, si on doit reconnaître que de véritables discriminations à l’encontre de personnes de couleur ou de religion musulmane existent et qu’elles représentent une souffrance pour les personnes concernées, la discrimination dite positive égale ou dans certains cas surpasse une discrimination négative à l’encontre des minorités qui s’estiment toujours discriminées.

Dans une entreprise ou une institution d’État, une femme franco-maghrébine diplômée et « qui en veut » aura parfois le dessus sur d’autres personnes également qualifiées. Ce sera également le cas, de plus en plus souvent, pour des hommes diplômés et maîtrisant bien leur domaine de compétence.

À lire aussi, Nadia Geerts: Le safe space ou la fabrique victimaire

Si certaines discriminations sont malheureusement toujours présentes dans le logement, l’embauche ou encore dans les relations tumultueuses avec la police, elles s’expliquent d’une part par le comportement des personnes, leur façon de s’exprimer ou de se vêtir et d’autre part par une méfiance globalisante à l’encontre de groupes humains souvent auteurs de délits ou d’incivilités, ayant une adresse dans un quartier considéré comme dangereux ou simplement sensible. L’affaire du CV anonyme rapidement supprimé a montré les limites de l’affirmation que le prénom ou le nom suffisaient à exclure une candidature.

Le combat antiraciste plutôt que le combat social

La mise en avant des minorités par la publicité et une grande partie des médias semble démontrer qu’une classe sociale a fait sienne un combat antiraciste qui désormais remplace le combat social, pour des raisons parfois pas toujours avouables, en fonction de certains intérêts économiques et parfois pour des raisons sentimentales chez certaines personnes de bonne foi qui veulent faire preuve de tolérance et de générosité.

Alors à quoi sert donc la victimisation si ce n’est la diabolisation d’un oppresseur systémique ? À quoi servent les revendications identitaires qui cachent trop souvent un racisme, une haine de la population autochtone majoritaire ?

À conquérir le pouvoir, et à remplacer des élites par d’autres élites.

À l’affirmation identitaire « Nous sommes chez nous », la réponse en miroir de certains leaders autoproclamés des minorités est : « C’est nous qui désormais sommes les vrais Français. Si vous n’êtes pas contents de cet état de fait, vous pouvez partir ailleurs. » Les véritables victimes des inégalités sociales deviennent peu à peu la chair à canon d’activistes en mal de pouvoir qui promeuvent désormais une véritable guerre des races et des religions, qui ne peut, pensent-ils, que leur être profitable.

« Le Professeur »: un mélodrame austère et désespéré

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Quand Valerio Zurlini donnait son plus beau rôle à Delon. À voir et revoir sur Arte.


Je n’avais pas revu « Le Professeur » depuis sa sortie en salle sur les écrans en 1972. J’avais alors 19 ans et j’avais été profondément bouleversé par le désespoir profond qui irradie ce film aux splendides couleurs hivernales et par le talent de son acteur principal, Alain Delon, inoubliable en professeur de lettres en proie au spleen. Vêtu de son éternel pardessus beige, fatigué, blafard, mal rasé, il hante les rues et les quais de Rimini toujours filmée, par Zurlini et son chef-opérateur Dario di Palma, grise et défaite, sous la brume, les pluies diluviennes, la tempête. Une tempête qui ravage le cœur et l’âme de Daniele Dominici (Delonà) et de Vanina Abati (Sonia Petrovna), l’une de ses élèves dont il va s’éprendre éperdument.

Retrouver un cinéaste méconnu

Cinéaste sensible, partagé entre l’exaltation et le désespoir, Valerio Zurlini (1926-1982) reste de nos jours bien trop méconnu, comme éclipsé par la richesse du cinéma italien des années cinquante, soixante et soixante-dix. Son œuvre est traversée par deux grands courants, la guerre, son contexte politique et social et les accents intimistes, psychologiques, qui décrivent l’âme d’individus en perte de repères. Il est  l’auteur de nombreux très grands films à redécouvrir de toute urgence: Les Jeunes Filles de San Frediano (Le ragazze di San Frediano 1955), Été violent (Estate violenta 1959), La Fille à la valise (La ragazza con la valigia 1961), Journal intime (Cronaca familiare 1962), Le Professeur (La prima notte di quiete 1972), Le Désert des Tartares (Il deserto dei Tartari 1976).

Dans Le Professeur, Daniele Dominici arrive au lycée de Rimini en Émilie-Romagne comme remplaçant d’un enseignant malade. Peu inspiré par son métier, il fréquente le soir des parties de poker au cours desquelles il perd sans émotion son argent et se fait quelques amis louches. Il est de fait séparé de sa femme (Lea Massari) même s’il vit toujours avec elle. Riches, oisifs, contestataires de pacotille, ses élèves l’ennuient (ceux que détestait tant Pier Paolo Pasolini), exceptée Vanina, une jeune fille qui éveille son intérêt par sa beauté, son prénom rappelant le titre d’une nouvelle de Stendhal Vanina Vanini, et surtout par la faille qu’il décèle en elle.

Désœuvrement d’une bourgeoisie balnéaire

Plongés dans l’esprit des années soixante-dix et son absence de questionnement moral sur les pensées, paroles et actions que les êtres humains peuvent avoir, dire ou faire, Daniele et Vanina deux êtres rongés par les faits, comportements et blessures de leur passé vont se reconnaître et s’aimer. Malheureusement, il est déjà trop tard pour eux. Consommés par la mélancolie, le spleen et la souffrance, ils ne peuvent que subir la violence de la fange qui les entoure. Rimini est le théâtre de l’ennui existentiel et du désœuvrement d’une bourgeoisie de parvenus qui tente de conjurer ce mauvais sort grâce à divers divertissements de dépravés mêlant jeux d’argent, sexe, alcool, drogue et violence.

Entre nihilisme et rédemption

Les deux acteurs principaux, Alain Delon, épuisé, fragile, vulnérable, vivant dans l’inconsolable souvenir de sa cousine suicidée et Sonia Petrovna, poignante jeune fille dans le regard de laquelle se mêle virginité, innocence et une immense lassitude due aux flétrissures et bassesses de celle qui a trop vu et accepté d’être salie et maltraitée, sont formidables.

Nihiliste, armé d’une grande exigence spirituelle, Daniele essaye de résister et de sauver Vanina. Au cœur de ce film ténébreux où la circulation du mal et de l’argent salit les êtres, Valerio Zurlini allume les feux de la beauté qui pourrait sauver les âmes. Lors de cette séquence lumineuse tournée dans l’église Santa Maria di Momentana près de Monterchi, où Piero della Francesca peignit la Madonna del Parto, Daniele Dominici tente de chercher un espoir face au monde te qu’il ne va pas.

Une issue reste pourtant possible dans l’amour des livres, de la peinture de la création rédemptrice. Pour Zurlini, l’art et le cinéma sont un moyen de nous sauver de la souillure et du désespoir, de retrouver le chemin de la beauté et de la pureté perdues, de l’amour véritable. Cet amour qui arrive trop tard pour les deux amants brisés.

Le Professeur (La Prima notte di quiete) de Valerio Zurlini diffusion sur ARTE le mercredi 23 décembre et DVD copie restaurée édité par Pathé.

Italie/France – 1972 – 2h12

Le Professeur [Édition Collector Blu-ray + DVD]

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Pour Noël: Le Livre de cuisine de la Cantine de minuit

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En parallèle du manga narrant les rencontres nocturnes au sein d’une cantine de Tokyo, les recettes de la fameuse gargote sont réunies dans un beau livre…


Le patron de la gargote parle peu. Il écoute ses clients, qui viennent déverser leur solitude chez lui, entre 10 heures du soir et 6 heures du matin. De temps en temps, son attention se manifeste dans un laconique « Je vois » — en japonais, Sōdesu ka, ou, moins formel, sokka. Comme le dessin de Yarō Abe est un peu hiératique, son visage n’exprime qu’un assentiment poli — qui dans cette civilisation peut tout dire, y compris son contraire. De lui-même il ne confie jamais rien, l’autofiction n’est pas son fort. Où a-t-il récolté la cicatrice verticale qui part de son front, passe sur l’œil gauche et finit sur sa pommette ? Nous ne le saurons jamais, au fil des huit volumes (publiées en France, au Japon il y en a bien davantage) narrant par saynètes de quelques pages l’arrivée, forcément très tardive ou très matinale, de clients empressés de goûter sa soupe miso au porc — et bien d’autres merveilles, puisqu’au-delà du menu fixe, il peut vous cuisiner à peu près tout ce que vous voulez, pourvu que ce soit de saison et qu’il ait les ingrédients.

Le Livre de cuisine de la Cantine de minuit, par Yarō Abe et Nami Iijima — « styliste culinaire » —, publié parallèlement au seinen manga (plus exactement, il faut parler de gekiga, récit réaliste par opposition au pur manga qui est littéralement un dessin non abouti, qui déborde volontiers de son cadre et privilégie l’action et les onomatopées stylisées, Lichtenstein n’a rien inventé) vous dit tout sur les recettes des plats évoqués dans la série. Ici, le dessin est sobre, on ne pousse pas des cris hystériques en partant à l’assaut, les personnages n’ont pas des yeux larges comme des soucoupes ni des cheveux hirsutes, ils ne se battent pas à grand coup de katana ou de sabre-laser : ils échangent des propos mesurés, se jaugent, se donnent des conseils, se lancent des vannes — bref, ils font société, comme on dit désormais.

Tout un peuple de la nuit réuni dans le quartier le plus chaud de Tokyo

Le cuisinier, qui n’a pas de nom, écoute donc les histoires que lui racontent ses clients — prostituées lasses, hôtesses et masseuses — et leurs clients —, stripteaseuses, truands rentrant de la tournée de leurs gagneuses, boulimiques entre deux cures d’amaigrissement, amoureux éconduits, nymphomanes et don juans, tout un peuple de la nuit hantant Kabukichō, le quartier le plus chaud de la capitale japonaise. Tous rassemblés en ce point unique, papillons de nuit venus se frotter à la lumière et avaler un bol de riz arrosé de thé. Ou une salade de vermicelles. Ou un ragoût de taro aux calamars. Ou un nikajaga. La cuisine de cette cantine, si proche des réalités culinaires du Japon moderne, est aux antipodes de ce que l’on nous sert dans les restaurants japonais d’Europe. En fait, au sortir de la lecture, on n’a qu’une envie, celle de les boycotter.

Idées cadeaux musique: De la bonne musique sous le sapin!

L’histoire peut se dérouler en une heure ou en plusieurs mois, mais elle va toujours vers sa fin : ce sont des scènes théâtralisées, faciles à jouer avec des moyens réduits. Une série sur Netflix reprend l’essentiel de ces histoires, j’ai du mal à comprendre qu’un réalisateur français n’ait pas eu l’idée de transposer dans l’univers d’un bistro parisien ces rencontres de hasard guidées par l’appétit, la gourmandise ou le désespoir — ingrédients qui améliorent notablement la qualité des plats, comme chacun sait.

Au début, j’ai pensé à des performances du théâtre d’improvisation. Prenez un plat (des Wiener rouges — non, je ne vous dirai pas de quoi il s’agit), ajoutez-y un yakusa nocturne pourvu, en pleine nuit, de lunettes noires et d’un garde du corps, un cuisinier laconique, le genre Corto Maltese revenu de tout et d’Abyssinie et reconverti en pizzaiolo, vous avez trois minutes pour improviser la scène et cinq minutes pour la jouer avec intensité… En télévision, on peut pousser jusqu’au quart d’heure : à côté, Caméra Café semblerait un bavardage inconséquent et longuet. Et cela nous consolerait, nous qui pleurons déjà la faillite de nos bouis-bouis préférés.

Yarō Abe a commencé la série en 2006, il a reçu pour la Cantine de minuit le Prix Shōgakukan en 2009 (dans la Catégorie Shōnen, mangas réalistes pour adultes), la traduction française a commencé (aux éditions Le Lézard noir, belle raison sociale) en 2017. Huit volumes sont actuellement parus — un beau cadeau pour les fêtes, afin de consoler tous ceux qui sont condamnés par le gouvernement à se passer d’agapes familiales ou conviviales : la Cantine de minuit est, en creux, une étude terrible de la solitude en milieu urbain.

LA CANTINE DE MINUIT - LE LIVRE DE CUISINE

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CANTINE DE MINUIT VOL.1

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Dans la combinatoire manga et art culinaire, comment ne pas conseiller aussi le Gourmet solitaire (Casterman, 2016), signé de Jirō Taniguchi, dont j’ai vanté jadis l’Homme qui marche, et Masayuki Kusumi ? Un plaisir de l’œil et du palais, où chaque chapitre s’organise autour d’un plat (allez donc résister aux « beignets de poulpe takoyaki » à Nakatsu, arrondissement de Kita, Osaka). Et comme la Cuisine de minuit, l’œuvre a été adaptée par la télévision japonaise, plus réactive que la nôtre, qui se contente de filmer des cuisiniers, au lieu de les mettre en scène avec leurs clients. Pff…

L’État et le Covid: experts partout, politique nulle part


Avec les urgences des gestions de la crise sanitaire, l’exécutif en a fini avec les dernières traditions de la démocratie libérale à la française. Le Parlement déjà atrophié sous la Vème République, est écarté, l’équilibre des pouvoirs est piétiné et les décisions prises par un « conseil de défense » pleuvent en forme de décrets sur un pays infantilisé. 


L’un des effets les plus spectaculaires de la crise du Covid-19 est l’émergence d’un mode d’exercice du pouvoir qui déroge aux principes traditionnels de la démocratie libérale et parlementaire. Sans doute n’est-il pas apparu ex nihilo. Il est l’aboutissement d’une évolution, à l’œuvre depuis des années ou des décennies, qui pousse à la verticalité, la concentration de l’autorité politique et la déconnexion entre la nation et ses dirigeants. L’accélération de ce mouvement s’explique par l’emprise de la peur sur le pays. Ses habitants ont peur de l’épidémie et ses dirigeants ont peur de voir leur responsabilité dans l’hécatombe – 45 000 morts – engagée devant les tribunaux. Cette atmosphère engendre une tolérance à la contrainte qui n’a guère de précédent dans les temps modernes. Elle se traduit par le recul de l’esprit critique, une préférence pour l’obéissance qui se diffuse par capillarité depuis le sommet jusqu’aux ultimes ramifications de la puissance publique sur le terrain.

Treize experts

La nouvelle gouvernance issue du Covid-19 enterre les modes classiques, en démocratie libérale, de conception des politiques. Elle efface les partis, abolit le monde associatif, les clubs de pensée, les relais de la société civile, en tant que source d’inspiration des choix de société. La mission de définir une ligne incombe désormais à un conseil scientifique, composé de 13 experts désignés par le pouvoir, dont trois médecins, deux « infectiologues », un virologue, un épidémiologiste, un anthropologue, un sociologue, etc. Cette instance non élue, composée d’inconnus du grand public, désignés en dehors de critères transparents, est directement à l’origine des orientations de la gestion du Covid-19 : port du masque, couvre-feu, confinements, etc. Ainsi, la logique démocratique fondée sur la souveraineté du suffrage universel se voit supplantée par l’autorité d’un collège scientifique ou reconnu comme tel.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Mon Covid à Barcelone

La prise de décision, la conduite de la politique, fondée principalement sur cette source d’inspiration, procède de l’état de « guerre », proclamé par le président de la République le 16 mars 2020. Le pouvoir politique est ramassé entre les mains d’une poignée de dirigeants qui se réunissent à l’Élysée en conseil de défense : chef de l’État, Premier ministre, une demi-douzaine de ministres et hauts fonctionnaires. La méthode n’est certes pas nouvelle : les réunions de quelques ministres et de leurs collaborateurs autour du chef de l’État, au « Salon vert » du Palais, s’imposent depuis plusieurs décennies comme l’instance privilégiée de discussion des orientations du pays. Mais jusqu’à présent, elles n’étaient qu’une étape dans l’élaboration d’un projet, suivie de travaux administratifs et parlementaires. À travers la prorogation indéfinie de l’état d’urgence sanitaire, cette pratique a changé de nature : l’exécutif est habilité à prendre par décret des décisions affectant les libertés publiques en dehors d’un contrôle et de contre-pouvoirs. Les fondements mêmes de la démocratie libérale traditionnelle sont dès lors suspendus. Le Parlement, seul habilité selon l’article 34 de la Constitution à encadrer les libertés sous le contrôle du Conseil constitutionnel, se voit marginalisé dans le processus de décision. Le suffrage universel dont il procède est mis entre parenthèses en tant que source de toute légitimité à définir les règles d’une société.

Le corollaire de cette nouvelle gouvernance est l’effacement de la responsabilité politique. Les inspirateurs des choix de société – le conseil scientifique –, comme les décideurs du conseil de défense bénéficient, du fait de l’affaiblissement du Parlement comme instance de contrôle de l’exécutif, d’une immunité qui les protège, en tout cas à court terme, de la sanction politique. Les erreurs ou les volte-face n’ont pas d’incidence pour leurs auteurs à l’abri des murailles de l’irresponsabilité politique.

Les élus de la nation abandonnent le pouvoir au conseil scientifique

L’idéologie qui est à l’œuvre derrière ce dispositif est celle du principe de précaution poussé à sa quintessence. Les élus de la nation ont abandonné le pouvoir, non pas aux technocrates, hauts fonctionnaires de la République, mais au pouvoir médical, constitué d’une poignée de médecins de connivence avec le pouvoir politico-médiatique, qui s’incarne dans le conseil scientifique. « Vous êtes rétives aux remèdes ; mais nous saurons vous soumettre à la raison ! » déclare Sganarelle à Jacqueline dans la célèbre pièce de Molière, comme le médecin politico-médiatique menace la France de ses foudres. Légitimé par le climat de peur lié à l’épidémie, le médecin politico-médiatique impose son diagnostic, à l’image du président du comité scientifique qui après avoir préconisé le confinement dans son rapport du 26 octobre, s’extasiait sur France Inter du choix élyséen de l’avoir imposé : « Une décision rapide, ajustée à la situation sanitaire actuelle. »

Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique, auditionné par la commission d'enquête du Sénat sur la gestion de la crise sanitaire, 15 septembre 2020.© AP Photo / François Mori
Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique, auditionné par la commission d’enquête du Sénat sur la gestion de la crise sanitaire, 15 septembre 2020.© AP Photo / François Mori

Ainsi, la France, prise en main par un pouvoir médical de circonstance, n’est plus vraiment gouvernée au sens traditionnel du mot, mais elle est traitée, soignée. Le patient s’est substitué au citoyen. Face au médecin, détenteur d’une vérité scientifique, le malade est en situation d’infériorité. Il n’est pas en position de discuter : il doit suivre la prescription. L’émergence du pouvoir médical en France se traduit ainsi par l’écrasement de l’esprit critique : chaque Française ou Français, individuellement et collectivement en tant que peuple, est désormais considéré comme un malade potentiel qui n’a pas vocation à penser, ni réfléchir, ni évidemment discuter, mais doit suivre le chemin tracé pour lui par les médecins-dirigeants.

Le médical ne sait pas tout

Or, le pouvoir médical reposant sur la science du corps humain est par définition dépourvu de champ de vision. Il ignore l’économie, l’histoire, la considération d’intérêt général ou de destin collectif. Le 26 octobre 2020, le rapport au gouvernement du conseil scientifique préconisait, entre autres mesures, de « préserver l’économie, même partiellement. » De tels propos reflètent la pauvreté d’une réflexion polarisée sur les seuls enjeux sanitaires en occultant tout le reste. Le « même partiellement » invite le pouvoir politique à accepter le sacrifice d’une partie de l’économie. Il manifeste une vertigineuse incompréhension d’une économie moderne dont tous les aspects sont interdépendants, mais aussi un étrange aveuglement sur les conséquences de leur raisonnement qui revient à jeter des millions de Français dans l’enfer du chômage de masse et du désœuvrement. Or ces propositions ne sont pas des paroles en l’air. Elles se retrouvent dans la politique du conseil de défense qu’elles inspirent, par exemple l’asphyxie des petits commerçants et artisans résultant de leur fermeture obligatoire, au cœur du dispositif.

À travers cette option resurgit d’ailleurs, sous des formes nouvelles, l’idéologie socialiste dont les principaux représentants de ce pouvoir sanitaire ont été nourris. Le petit commerçant ou artisan incarne une survivance de l’entrepreneur individualiste résistant aux grands mouvements de la globalisation. Son image se confond, aux yeux de l’idéologie dominante, avec les notions de poujadisme, ou de populisme. C’est oublier que derrière la figure mal-aimée du petit commerçant ou artisan se profile des femmes et des hommes, souvent jeunes et de toutes les origines, qui ont investi leur épargne et consacré des années de leur vie à la création de leur entreprise.

L’autorité de l’État de retour grâce au Covid-19?

La nouvelle gouvernance issue de la crise du Covid-19 a-t-elle ressuscité l’autorité de l’État ? Sous la menace de lourdes amendes, les Français ont accepté dans leur immense majorité de se soumettre aux ordres et aux contre-ordres venus du pouvoir politique : assignation à domicile, sorties conditionnées à la présentation d’un laissez-passer, port du masque imposé même aux enfants dès six ans, fermeture des commerces et des églises, etc.

De fait, la contrainte fonctionne envers une majorité silencieuse établie et docile par définition : familles, personnes âgées, salariés… Cette soumission ne préjuge pas de la capacité de la puissance publique à faire respecter la règle et l’ordre publics dans les espaces de non-droit en rupture de la légalité : réseaux mafieux, délinquance financière, passeurs esclavagistes, trafiquants de drogue. Elle ne prouve pas son aptitude, sur le long terme, à assurer l’unité nationale contre le communautarisme et sa dérive djihadiste ni à défendre la cohésion de la société française. De la crise du Covid-19 renaît une autorité à deux vitesses, qui soumet des franges de la société déjà soumises sans pour autant parvenir à traiter les véritables formes du chaos.

L’affaiblissement des instances de protection des libertés

Dernier aspect de cette nouvelle configuration politique de la France du Covid-19 : l’affaiblissement, sous l’impact de la peur, des instances de protection des libertés. Depuis un demi-siècle, les hautes juridictions de la République, en particulier le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État, ont élaboré de monumentales jurisprudences, dont les principes fondamentaux tiennent en plusieurs dizaines de volumes, destinées à protéger les droits des personnes en vertu des grands principes républicains. Chaque loi, chaque décret est passé au tamis de cette jurisprudence qui vise à faire respecter les principes de liberté et l’égalité. La moitié des lois sont partiellement censurées sur cette base, ainsi que d’innombrables décrets et décisions quotidiennes de l’administration. Ce phénomène a pris une telle ampleur que certains juristes y ont vu l’émergence d’un gouvernement des juges et une source de paralysie du pouvoir politique.

À lire aussi, Erwan Seznec: Covid: la panique des élites

Or, ces mécanismes ont été comme suspendus par la crise du Covid-19. Sous l’effet de la grande peur de l’épidémie, les autorités du pays ont pu sans résistance institutionnelle suspendre la liberté en assignant tout un peuple à résidence pendant plus d’un mois au printemps, puis de nouveau à l’automne, en imposant un couvre-feu et en généralisant l’obligation de détenir un laissez-passer pour sortir de chez soi. De même, le principe d’égalité s’est trouvé mis en cause par le régime discriminant établi entre les commerces essentiels et non essentiels. Dans une démocratie libérale, l’État n’a aucune légitimité à imposer son point de vue sur le caractère essentiel ou non d’un bien, ce choix relevant du droit à la liberté et à la vie privée. Résultat de cette dérive kafkaïenne : en France, au mois de novembre 2020, il est permis de s’acheter du tabac, mais non un livre en librairie. Aucun mécanisme juridictionnel n’a été en mesure de faire respecter les principes constitutionnels d’égalité, de liberté du commerce et du respect de la vie privée. Dans les circonstances liées au Covid-19, les institutions de l’État de droit, écartelées entre leurs principes fondamentaux et la pression de la peur, ont perdu leurs propres repères, manifestant ainsi la fragilité de la démocratie libérale.

De la bonne musique sous le sapin!

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Le gouvernement nous enjoint de respecter une jauge de six personnes pour Noël. Nous vous proposons donc six CD pour ce Noël en comité restreint! À consommer… sans modération!


Avec les mesures sanitaires drastiques actuelles, il s’agit de la jouer pianissimo pour un bon déroulé de la soirée du réveillon, sans stress, sans infraction à la loi. Car à six personnes maximum autorisées, il ne faudrait pas que le huis-clos de l’année tourne au drame. Imaginons : si papy et mamie, du fond de leur cuisine, réclament – en plus de la moitié de la bûche – du Jack Lantier… que faire ? D’autant que votre Jack à vous, c’est Jack Daniel’s ! Pour que la distanciation sociale ne se transforme en fracture sociale, il faudra accéder aux souhaits de tous, à l’ère du « en même temps ». Mais veillez à bien fermer la porte de la cuisine avant de déballer les cadeaux musicaux (choisis parmi les disques sortis cette année) !

L’Âge d’or (1960 – 1967) – Intégrale Léo Ferré Volume 2

Retrouvez à petit prix la première période Barclay de Ferré en 16 CD, d’une réussite artistique écrasante – grâce notamment aux arrangements de Jean-Michel Defaye – avant que le futur exilé anarchiste ne déconstruise tous les codes de son art majeur, à partir de la mort de sa guenon adorée Pépée, survenue en 1968. Ce coffret est frappé du sceau de la poésie jetée à la rue, comme une idée fixe. C’est d’abord celle d’Aragon qui brille d’un éclat féerique sur la partition et dans la voix du maître, puis les fameux doubles inégalés : Verlaine et Rimbaud (l’éternité de Ferré, c’est l’enfer de Rimbaud allé avec l’âme saturnienne de Verlaine) et Léo Ferré chante Baudelaire, spleenesque au possible. Sans compter les innombrables moments de grâce de sa poésie à lui, majestueuse de beauté vraie. « Ferré années 60, c’est ce qu’on a fait de mieux dans la chanson française, avec Gainsbourg même époque ou, mieux encore, Trénet années 37-50. Un temps de fécondité sidérante où tout est là, l’élégance suprême mêlée à cet art de la prise de parole que Ferré, seul, a su maîtriser et qu’il saura porter à son point d’incandescence, de lyrisme moderne, d’écriture déstructurée dans les années 70 », approuvait le critique Thierry Jousse en 1996.

I Am Not a Dog on a Chain de Morrissey

 « Emmanuel à la guillotine / Parce que les gens comme toi me fatiguent tant / Quand mourras-tu ? / Les gens comme toi me font sentir si vieux / Meurs s’il te plaît »…

Un chanteur populaire français pourrait-il vocaliser sur disque et sur scène de telles paroles, présentant ce texte comme le rêve du bon peuple ? Assurément non. Mais remplacez Emmanuel par Margaret, et vous obtenez « Margaret on the Guillotine », morceau publié par Morrissey sur son premier album solo en 1988, quand Thatcher occupait encore le 10 Downing Street. Morrissey n’était alors pas à proprement parler un obscur punk sur le retour mais le chanteur des Smiths, groupe vénéré au royaume de Sa Gracieuse Majesté (le deuxième album du combo, Meat is Murder, s’est classé numéro un des ventes là-bas en 1985).

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Pour mémoire, Margaret Thatcher était surnommée « la Dame de fer » pendant son long mandat… Voilà donc un artiste que le courage n’étouffe pas. Ça nous change des saltimbanques français qui s’excusent au bout de dix jours après leur « mouvement d’humeur » contre le gouvernement ou qui effacent discrètement leurs posts anti-Macron publiés sur les réseaux sociaux dans un moment d’égarement, sans parler de ceux qui ont retourné leur Gilet jaune quand ils se sont souvenus que la doublure était en vison…

N’est pas Balavoine qui veut. Et si un seul ose sortir du bois dormant sans complexe, il est cloué au pilori par la confrérie. « Chaque dictature fonde ses bases sur la création d’un homme nouveau, la mise en place d’un parti unique, un culte forcené de la personnalité, une exaltation de la force et bien sûr un contrôle policier. Pour arriver à ses fins, la dictature a besoin des artistes pour illustrer sa propagande, par des œuvres d’art, par des affiches, mais à sa botte », nous préviennent Brigitte et Jean-Jacques Evrard dans un article, « Être artiste sous la dictature », publié sur Partages.art. À bon entendeur… Morrissey, lui, clame haut et fort qu’il n’est pas un chien en laisse. Il est aujourd’hui plus en forme et populaire que jamais, comme l’atteste son nouvel album sorti en début d’année, dont nous avons fait la recension ici. Le disque (chef-d’œuvre !) s’est classé N°3 au Royaume-Uni (N°1 des albums indépendants), N°7 en Espagne, N°12 au Portugal, N°13 en Allemagne et a même obtenu une honorable 44ème place dans le Billboard américain.

Année 2020, année de la lose, sauf pour le « Moz », dont l’ultime clip résonne à merveille avec cette période covidienne de tous les loupés, de tous les ratés, comme un hommage subliminal :

 

The Slow Rush de Tame Impala

Puisque nous avons collectivement basculé dans la quatrième dimension cette année, autant écouter une musique venue de l’espace, avec le dernier album de l’australien Tame Impala, sorti en février. Sur des boucles électro-funk, un univers sonore anti-anxiogène se déploie par couches toutes plus oniriques les unes que les autres. Il y a tant de choses à entendre dans ces chansons qui redonnent leurs titres de noblesse à la dance music et au groove kitschissime, agrémentées d’une touche psychédélique du meilleur effet, reléguant la « French touch » au rayon des vieilles bricoles honteuses. Une grâce innée enveloppe les compositions de Kevin Parker (le concepteur du projet), héritier brillant de Giorgio Moroder.

Il est temps de pousser les tables et de faire revenir papy et mamie de la cuisine, pour une valse cosmique à deux mètres du sol, en respectant les règles de distinction sociale, les seules qui vaillent pour vivre dans une société guérie de ses névroses.


En bref, trois autres idées cadeaux musique pour les fêtes :

  • Serpentine Prison de Matt Berninger. Il s’agit du premier album solo du chanteur de The National. Ouaté, velouté, distingué, comme un bon disque de… The National.
  • Music to Be Murdered By de Eminem. Un rappeur qui s’en réfère à Hitchcock pour habiller et ambiancer son album ne peut pas être mauvais. Alfred aurait approuvé cette exquise attention venue du serial killer musical le plus célèbre de la planète. Une livraison parmi les meilleures de l’artiste, renouant avec l’esprit à la fois percutant et mélodieux de ses débuts. Éminemment culte, déjà.
  • Rough and Rowdy Ways de Bob Dylan. Notre griot des temps modernes à la voix éraillée par trop de concerts et d’excès (seul le Covid aura eu raison du Never Ending Tour) nous revient avec un album au souffle long et au charme délicieusement suranné. On entendrait presque le bois craquer dans ces flocons d’éternité.

JOYEUX NOËL!

 

 

La décapitation de Samuel Paty: crime d’un fou ou tendances fanatiques internes à l’islam?

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Devant le collège de Samuel paty à Conflans Ste Honorine, octobre 2020 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage: 00986401_000005

Une tribune de Stéphane Valter, professeur à l’Université de Lyon 2, auteur de Fâtwas et politique Les sociétés musulmanes contemporaines aux prismes de la religion et de l’idéologie, Paris, Éd. du CNRS, 2020


La décapitation de Samuel Paty, ancien étudiant de Lyon 2, est une infamie révélatrice de graves tensions socio-idéologiques. Si on ne peut faire d’aveugles amalgames, comment nier la dangerosité d’une idéologie exclusive ? (On pourrait être de plein droit, à ce propos, islamophobe, si l’on entend par là la condamnation des manifestations malsaines d’une idéologie, mais non, bien sûr, le rejet d’individus en tant que tels).

Le Coran fut révélé au gré des circonstances historiques, et le message diffère donc parfois, en dépit des constantes. Quant à la tradition (en large partie apocryphe), elle reflète aussi des réponses variées à des situations diverses. On trouve dans le Coran des versets qui appellent à la dilection envers l’Autre comme à la marginalisation des juifs et des chrétiens, plus au massacre des infidèles (qu’est-ce d’ailleurs qu’un infidèle ?). On peut ainsi lire ce texte soi-disant sacré (car seule la vie est sacrée) de différentes manières. L’individu compréhensif et bienveillant y trouvera des exemples d’humanité, pour l’édification de son âme et le bonheur des autres, alors que la personne déséquilibrée et sectaire n’y verra que des injonctions comminatoires à condamner et réprimer, voire exécuter, pour plaire à une divinité assoiffée de sang, qui ignore le pardon.

A lire aussi: Quelles défenses spirituelles face à l’islamisme?

Manifestations contre la France à Dhaka, Bangladesh, le 28 octobre 2020 © Suvra Kanti Das/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage: Shutterstock40801396_000040.
Manifestations contre la France à Dhaka, Bangladesh, le 28 octobre 2020 © Suvra Kanti Das/Shutterstock/SIPA Numéro de reportage: Shutterstock40801396_000040.

Les pétrodollars dépensés pour financer l’idéologie wahhâbite

La majorité des musulmans ne se distinguent pas des autres hommes, pour le meilleur et le pire, et la perception de la norme divine (qui n’existe que dans l’imagination) dépend in fine de la psychologie de chacun. Ceci dit, la perception rigide de cette prétendue norme islamique (inférant un ordre social) existe bel et bien. L’intolérance islamique s’est renforcée après la guerre de 1973 : les pétrodollars reçus par l’Arabie saoudite ont été dépensés par centaines de milliards pour financer l’idéologie wahhâbite islamo-fasciste de par le monde. Résultat de ces dépenses colossales : des millions d’individus ont été formatés dans le moule réactionnaire d’une vision étriquée de la religion, où quasiment tout est prohibé, et tout débordement puni par le sabre. Que l’on se rappelle les quelque 150 000 victimes – musulmanes – du fanatisme religieux lors de la récente guerre civile algérienne.

Même s’il a admis que la décapitation était « un acte criminel odieux », le grand cheikh de l’université-mosquée cairote d’al-Azhar – une référence religieuse « modérée » dans le monde musulman sunnite – a déclaré qu’insulter les religions au nom de la liberté d’expression constitue « un appel à la haine »

La dérision envers le prophète – totalement sacralisé – est considérée comme un blasphème. Le prophète lui-même était en général tolérant, sauf avec ceux qui se moquaient de sa vocation prophétique : il fit ainsi assassiner quelques personnes, hommes et femmes, pour venger son honneur outragé qui avait été persiflé en vers. Si on conjugue le rejet total de toute raillerie envers le prophète à l’idée suprémaciste que l’islam est supérieur aux autres religions, même monothéistes, on comprend comment un individu déséquilibré, fanatisé par l’idéologie wahhâbite anathématisante, a pu commettre une telle monstruosité.

Le terreau fertile à l’assassinat de Samuel Paty

Un paradoxe est que le texte coranique, malgré son caractère souvent impérieux, n’est en fait pas réellement normatif : une minorité de versets édictent des normes juridiques, mais tout le reste demeure à portée générale. C’est la loi chariatique – œuvre humaine – qui a ensuite conféré un caractère juridique marqué aux questions soulevées dans le Coran, en particulier via l’expertise des jurisconsultes, émetteurs d’avis (et non d’injonctions) juridiques, les fameuses fatwâs. Mais pour les esprits étroits, l’avis est une injonction légale obligatoire, dont l’accomplissement constitue un devoir religieux, quelles qu’en soient les conséquences. Que le commanditaire du meurtre ait donné son ordre sous la forme d’une fatwâ (sans qu’il eût la légitimité technique pour le faire) ou non, l’assassin a bien cru que décapiter un fonctionnaire de l’Éducation nationale était une obligation fondamentale de sa vision – déformée – de l’islam, et que Dieu lui demandait une prompte justice, en débarrassant au plus tôt la terre d’un coupable qui la souillait.

Quelques voix s’étaient élevées, avant le meurtre, pour condamner toute dérision vis-à-vis du prophète. Le terreau était donc fertile pour le passage à l’acte, avec un lien indubitable entre une idée fétide et un acte répugnant. Après la décapitation, d’autres voix ont lâchement justifié cet acte… 

Encore bien du chemin à parcourir

Déclarations antirépublicaines, actes anti-chrétiens et anti-juifs, immondes attentats, meurtrissent depuis des décennies une société ouverte et tolérante. Le remède ne se trouve qu’entre pédagogie exigeante et répression implacable.

A lire aussi: Islam: enfin une analyse historico-critique du Coran en langue française

Malheureusement, même s’il a admis que la décapitation était « un acte criminel odieux », le grand cheikh de l’université-mosquée cairote d’al-Azhar – une référence religieuse « modérée » dans le monde musulman sunnite – a déclaré qu’insulter les religions au nom de la liberté d’expression constitue « un appel à la haine ». Le grand cheikh se doit de rester en phase avec ses millions d’ouailles conservatrices s’il veut continuer à jouir de quelque crédit… Expurger de l’islam les enseignements intolérants et les normes liberticides, mettre en valeur le seul côté humaniste en neutralisant les scories doctrinales d’un passé révolu, refuser que le sacré soit utilisé à de basses fins politiques, communautaristes, et même criminelles, travailler pour que la piété l’emporte sur l’autoritarisme d’une foi sans cœur, voici les défis à relever.

Nahdlatul Ulama, la plus grande organisation musulmane d’Indonésie, même si elle a encore du chemin à parcourir, a vu des milliers de ses savants religieux promulguer une fatwâ éliminant la notion d’infidèles. Il appartient aux représentants de l’islam en France de ne tolérer aucune dérive raciste, aucune position sectaire, afin de montrer que l’islam n’est pas l’image déformée qu’en donnent les terroristes.

Fatwâs et politique

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Le legs de Donald Trump au Moyen-Orient: les accords d’Abraham

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Jared Kushner s'adresse aux journalistes dans l'avion le menant aux Emirats Arabes unis, août 2020 © NIR ELIAS-POOL/SIPA Numéro de reportage : 00979201_000006.

Géopolitique. Les enthousiastes voient dans les accords d’Abraham l’aube d’un nouveau Moyen-Orient. Analyse.


Après le vote des grands électeurs pour Joe Biden, les récriminations de Donald Trump contre le scrutin présidentiel de novembre dernier devraient bientôt être inaudibles. L’heure du bilan a sonné, mitigé sur le plan diplomatique. La considération des affaires moyen-orientales invite pourtant à la nuance. Si le « deal du siècle » promis à l’Autorité palestinienne n’a pas obtenu de franc succès, la diplomatie familiale de Jared Kushner, gendre et conseiller spécial du président, porte par ailleurs ses fruits. Expression et vecteur d’un réalignement géopolitique dans le Grand Moyen-Orient, du Maghreb au golfe arabo-persique, les accords d’Abraham, référence évidente au patriarche biblique, doivent être portés au crédit de la présidence Trump.

D’abord les Emirats et Bahreïn

La dynamique est amorcée voici deux mois. Le 15 septembre 2020, les ministres des Affaires étrangères des Emirats arabes unis et de Bahreïn se trouvaient à Washington, afin de signer avec Benyamin Netanyahou les accords d’Abraham. Ils consistent en l’instauration de relations bilatérales officielles – diplomatiques, économiques et techniques – entre les deux émirats du golfe arabo-persique et Israël. Un accord trilatéral renforce ces liens bilatéraux, leur donnant ainsi plus de substance. On notera le rôle moteur des Emirats arabes unis dans cette percée diplomatique, puissance agile et pointe avancée des monarchies sunnites. 

Les accords d’Abraham ont pour toile de fond la montée en puissance de Téhéran, un inquiétant programme balistico-nucléaire et une politique de déstabilisation de la région manifestant l’intention hostile du régime iranien. Tout en jetant un « pont terrestre » chiite, du golfe arabo-persique à la Méditerranée, Téhéran a poussé son avantage au Yémen, au sud de la péninsule Arabique, voire au débouché de la mer Rouge. Les enthousiastes voient dans ces accords l’aube d’un « nouveau Moyen-Orient ». Disons plus simplement que l’enjeu est de contrebalancer l’Iran, et de compenser l’appel d’air causé par la volonté américaine de se placer en « second rideau ».

Des accords qui ne sont pas un “cadeau” pour Israël

Du fait de cette prise de distance, la Russie, la Turquie et, plus discrètement, la Chine populaire, avancent leurs pions au Moyen-Orient. En conséquence, les Etats-Unis entendent sous-traiter la sécurité régionale à Israël, à l’Arabie Saoudite ainsi qu’aux Emirats arabes unis. Il ne s’agit donc pas d’un « cadeau » géopolitique à  Jérusalem. D’une part, les signataires arabes des accords d’Abraham réitèrent leurs positions en faveur d’une solution à deux Etats. D’autre part, l’Etat hébreu s’engage dans la sécurité du golfe arabo-persique, contractant ainsi d’exigeantes obligations diplomatico-militaires. Il lui faudra se préparer à de possibles opérations dans la région, et ce alors même que le territoire israélien ne serait directement et immédiatement menacé.

Soulignons par ailleurs que l’Arabie Saoudite, malgré les inclinations du prince héritier, Mohammed Ben Salman, n’a pas encore rallié cette initiative. « Protecteur des lieux saints de l’Islam », le roi Salman se montre prudent. Peut-être entend-il conserver cette option pour négocier avec l’administration Biden. Toujours est-il que les convergences israélo-saoudiennes sont effectives, avec de discrètes coopérations en matière de renseignement et de sécurité. Depuis plusieurs années, un axe géostratégique entre Israël et les Etats du Golfe a pris forme. 

Le Soudan puis le Maroc

Dans les semaines qui suivirent les accords d’Abraham, le Soudan annonçait à son tour la normalisation de ses relations avec Israël (25 octobre 2020). La nouvelle vint après un arrangement avec les Etats-Unis sur l’indemnisation de victimes d’attentats terroristes, planifiés par Al-Qaida depuis le territoire soudanais (1998). En guise de récompense, Washington vient de retirer ce pays de la liste des Etats terroristes, condition sine qua non pour réintégrer la communauté internationale. Au vrai, la situation à Khartoum demeure incertaine : des faiblesses à l’égard de Moscou ou d’Ankara le montrent. Au regard des intérêts de sécurité occidentaux, ce pays n’est qu’à demi sûr. 

La mairie de Tel Aviv (Israël) éclairée aux couleurs du drapeau des Émirats arabes unis, août 2020 pour célébrer le rapprochement historique entre les deux pays © Oded Balilty/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22483490_000001
La mairie de Tel Aviv (Israël) éclairée aux couleurs du drapeau des Émirats arabes unis, août 2020 pour célébrer le rapprochement historique entre les deux pays © Oded Balilty/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22483490_000001

En revanche, le fait que le Maroc normalise ses relations avec l’Etat hébreu est important. Pour la France et l’Europe, il serait impossible d’ignorer la situation stratégique de ce pays, à la croisée du Maghreb, du Sahara et de l’Afrique de l’Ouest, En contrepartie, le Maroc obtient des Etats-Unis la reconnaissance de sa souveraineté sur les « Provinces du Sud », i.e. le Sahara occidental (10 décembre 2020). Et les Marocains de se réjouir de cette avancée diplomatique majeure. Au vrai, Rabat ne manque pas d’arguments solides pour justifier sa position, qu’il s’agisse de l’histoire longue de la monarchie chérifienne, des investissements réalisés sur place ou du programme d’autonomie proposé à ses provinces méridionales. 

Biden doit poursuivre cette stratégie

En somme, les accords d’Abraham et leurs prolongements constituent un succès diplomatique inattendu au regard du caractère incertain, voire erratique, des efforts déployés par Donald Trump dans d’autres champs. À ce propos, il faut admettre que la « pression maximale » exercée sur l’Iran n’a pas totalement convaincu, le président américain ayant renoncé à agir au moment propice. Joe Biden et ses alliés européens, complaisants à l’égard de Téhéran, pourront-ils surseoir à l’épreuve de force ? La toute récente exécution d’un dissident iranien, réfugié en France puis enlevé en Irak, rappelle quelle est la réalité politique du régime en place. 

Il est vrai enfin que les accords d’Abraham ne garantissent pas un résultat définitif des Etats-Unis au Moyen-Orient ; ils préparent le terrain pour une reconfiguration géopolitique plus large. Aussi faut-il espérer que l’administration Biden s’appuiera sur ce socle pour conduire une grande stratégie moyen-orientale qui combinera la consolidation des positions acquises et le « partage du fardeau », en vue d’objectifs politiques clairs et circonscrits, définis et partagés avec les alliés des Etats-Unis. Il ne saurait être question de passer par pertes et profits cette région éminemment stratégique.

Bertrand Blier, ou le malentendu

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Charlotte Gainsourg et Anouk Grinbert dans "MERCI LA VIE" film de Bertrand Blier 1991 © SIPA Numéro de reportage : 00328668_000002

Un essai de Vincent Roussel analyse l’œuvre d’un cinéaste aussi controversé que nécessaire à qui l’époque ne pardonne plus son art de la transgression.


Bertrand Blier nous manque. C’est la première idée qui nous vient à l’esprit après la lecture de l’essai documenté, fin et sensible de Vincent Roussel, Bertrand Blier, cruelle beauté. Le constat de l’auteur est sans appel : « A l’heure où j’écris, nul ne peut prévoir si Bertrand Blier aura les moyens et la force de réaliser un nouveau long métrage. » Il est vrai que Blier a connu un échec commercial et critique avec Convoi exceptionnel en 2019 malgré Depardieu et Clavier à l’affiche. Et que ce film, lui-même, n’arrivait que neuf ans après Le bruit des glaçons avec Jean Dujardin, écrivain en panne, alcoolique, soudain confronté à son cancer personnifié par Albert Dupontel.

Réduit au silence ?

Vincent Roussel répond avec clarté aux raisons de cette défaveur qui réduit de fait au silence un des cinéastes les plus atypiques de ces cinquante dernières années. On peut tout de même se demander s’il n’y a pas là une question d’époque et si le néopuritanisme ambiant allié à la timidité des producteurs qui hésitent toujours plus à apporter des picaillons à des projets autres que des comédies aseptisées, sympathiques et morales, n’y sont pas pour quelque chose.

Il est vrai que si l’on tombe sur Calmos (1976) qui passe actuellement sur les chaines de cinéma de Canal, le film a de quoi scandaliser les vertus outragées du post-féminisme : on y voit Paul, un gynécologue (le regretté Jean-Pierre Marielle) en compagnie d’Albert (le tout aussi regretté Jean Rochefort) fuir les femmes pour se réfugier dans une ferme à la campagne et se livrer aux plaisirs de la bonne bouffe, loin des emmerdeuses.

Cette sécession qui finit dans un maquis dirigé par Claude Piéplu après la rencontre d’un prêtre en soutane au teint rubicond joué par le père du cinéaste qui fut aussi son acteur fétiche, est évidemment une métaphore rabelaisienne de la guerre des sexes. Elle fut déjà, en son temps, plutôt mal accueillie par la critique qui y voyait un machisme vulgaire et une phallocratie poussée au niveau du grand art. C’est pour cela qu’il faut un certain courage à Vincent Roussel pour nous inviter à redécouvrir le film et à indiquer que son excès est plutôt le masque d’une angoisse et d’une tristesse qui ont toujours été le carburant d’un Bertrand Blier, cinéaste dont la cohérence de l’œuvre nous est rappelée par l’auteur qui analyse brillamment chacun des films en soulignant les thèmes récurrents et les correspondances.

La séance de 14 heures

On a tous, selon les générations, le souvenir de notre premier Blier sur grand écran. Pour Roussel, ce fut Merci la vie ! (1991) avec Anouk Grinberg et Charlotte Gainsbourg embarquées dans un road movie où elles prennent toutes les initiatives sexuelles alors que le sida exerce ses ravages. Pour votre serviteur, ce fut dix ans plus tôt, en 1982, Les Valseuses (1974) présentées dans la programmation d’été d’un cinéma rouennais. J’étais allé le voir, à dix-sept ans, pour fêter mon bac et j’y avais même emmené ma sœur de deux ans plus jeune que moi.

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Si je donne ces précisions, c’est que je m’aperçus, seulement devant la caisse, que le film était interdit aux moins de dix-huit ans. Mais c’était une séance de 14h et le caissier, sans doute en phase postprandiale, nous donna les tickets sans faire d’histoire. Et c’est ainsi que je découvris ce que j’ai toujours aimé dans le cinéma, quelque chose qui ne peut pas être dit autrement que par un film, quand bien même le film serait adapté d’un des romans de Blier qui en a tout de même publié quatre.

Je n’oublierai jamais cette espèce de joie désespérée qui est celle de Depardieu et Dewaere, deux petits voleurs de voiture accompagnés d’une Miou-Miou coiffeuse frigide et leur voyage picaresque dans une France des années soixante-dix dont les dessous ne sont pas si nets (il est d’ailleurs beaucoup question de petites culottes dans le film…). Aujourd’hui encore, le rire provoqué chez moi par Les Valseuses n’est jamais forcément loin des larmes ou de la colère. Cet ascenseur émotionnel, combiné à la sensation de vivre dans un univers légèrement divergent du nôtre où le réalisme n’est pas nié mais détourné jusqu’à l’absurde, reste la marque de fabrique de la plupart des fils de Blier. Comme dans ces rêves où les ellipses, une des figures de style préférée du cinéaste, nous amènent à une sensation « d’inquiétante étrangeté » comme disait Freud.

Un cauchemar français

Il existe d’ailleurs, dans le cinéma de Blier, comme le montre Vincent Roussel, une tentative de fuir un certain « cauchemar français » à base de conformisme, de rigidités sociales mais aussi d’une déshumanisation et d’un désenchantement toujours plus grands de nos décors quotidiens, comme les tours désertes de la Défense dans Buffet froid (1979) qui annonçait la nouvelle glaciation des années 80. Ce cauchemar français de même que la guerre des sexes existent toujours. Ils se sont sans doute même aggravés dans leurs métamorphoses successives. Pourtant, les films de Blier dont certains ont été de grands succès, souvent malgré la critique, prouvaient par leur existence même que la France était encore assez adulte pour pouvoir les regarder en face, pour en rire ou pour s’en indigner.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui, on ne supporte plus notre reflet dans le miroir et voilà pourquoi Bertrand Blier est muet.

Bertrand Blier, cruelle beauté de Vincent Roussel (Marest éditeur)

Bertrand Blier, cruelle beauté

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Donner du pain aux canards

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Image d'illustration Robert Gramner / Unsplash.

Le billet du vaurien


Le pire avec la vieillesse, c’est qu’on reste jeunes. L’horizon s’assombrit, notre vue baisse, nous entrons dans un tunnel dont nous ne verrons plus l’issue. Nos amis nous y ont précédés et, comme Beckett, ils nous ont laissé ce dernier message : « Je vois ma lumière qui meurt ».

Le lac Léman et Nabokov

Les plus lucides savent que la vieillesse est la punition pour avoir vécu. Ils ne doutent pas qu’on peut qualifier une vie d’heureuse quand elle commence par l’ambition et finit par n’avoir d’autres rêves que celui de donner du pain aux canards. Ou, comme Nabokov, d’aller à la chasse aux papillons. C’est encore à ma portée. En contemplant le lac Léman qui s’étale sous mes yeux, m’offrant une palette de couleurs qu’aucun artiste n’égalera, je songe au petit garçon qui partait chaque matin à la pêche et revenait tard dans la nuit.

Il avait aboli le temps. Je songe à ces traversées du lac à l’aube pour aller skier là-bas, en Savoie, avec des amis.

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Eux aussi ont vu la lumière qui meurt. Parfois, j’accompagnais mes parents à Évian. Mon père jouait au casino, ma mère faisait du shopping. Et moi je m’installais dans un cinéma interdit aux moins de seize ans : les contrôles y étaient moins sévères qu’à Lausanne.

C’était presque aussi excitant que la pêche à la gambe et, sans doute, du même ordre.

Le dernier film vu en famille

Parfois, nous dînions dans le fastueux restaurant du Casino d’Évian avant de prendre le dernier bateau de la Compagnie Générale de Navigation pour Lausanne. L’ambiance y était bon enfant. Je n’imaginais pas encore que viendrait le temps où je verrai ma lumière décliner et s’éteindre. Mes parents étaient mon rempart contre la mort. Ils m’emmenaient souvent au cinéma. Je me souviens de Maurice Chevalier dans « J’avais sept filles ». Moi aussi, je voulais sept filles. Le dernier film que j’ai vu en famille était aussi le premier film en Cinémascope: La Tunique d’Henri Koster. J’avais beaucoup pleuré. Ensuite, ce furent des escapades périlleuses avec des potes dans des cinémas mal famés, comme le Bio. On y projetait des chefs d’œuvre dont personne ne se doutait que bien des années plus tard ils seraient considérés comme tels. Je songe notamment à Kiss me deadly de Robert Aldrich.

Le temps aussi y était aboli, suite à une apocalypse nucléaire. « Ce peu profond ruisseau, la mort » selon la belle définition de Mallarmé, devenait un tsunami auquel personne n’échapperait. Puis mon père s’est suicidé : il voyait sa lumière qui mourait. Et maintenant je vois la mienne qui décline. Ne me reste-t-il plus qu’à donner du pain aux canards ?

La Nuit où j'ai cru devenir fou

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CEDH : le ver est déjà dans notre droit

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Discours d'Emmanuel Macron devant les juges de la Cour européenne des droits de l'homme, Strasbourg, 31 octobre 2017. © Jean-François Badias-POOL/SIPA 00830055_000009

Certes, la Cour de Strasbourg laisse aux pays membres de l’UE une marge d’appréciation nationale tenant compte de leur histoire. Mais sa conception du droit, imprégnée de culture progressiste gauchiste et de multiculturalisme à l’anglo-saxonne a déjà contaminé la magistrature française – surtout en matière d’immigration. 


Pour beaucoup de Français, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) est une juridiction lointaine qui entrave l’action de la France, notamment en matière de lutte contre l’islamisme. La plupart ignorent qu’elle est chargée de vérifier que les autorités françaises respectent les obligations résultant de l’adhésion de la France à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En l’occurrence, on pense immédiatement à l’article 9 relatif à la liberté de pensée, de conscience et de religion sur le fondement duquel on peut contester toute mesure mettant en cause non seulement la liberté de religion, mais aussi la « liberté de manifester sa religion », laquelle est entendue largement comme intégrant des pratiques ou l’accomplissement de rites, y compris dans l’espace public.

Les États ont une certaine marge d’appréciation

Pourtant, paradoxalement, cet article n’est sans doute pas, du moins en l’état actuel des choses, le plus susceptible de faire obstacle à une lutte résolue contre les dérives religieuses. En effet, la Cour de Strasbourg a fait preuve en la matière d’une appréciable réserve et concède aux États, plus facilement que dans d’autres domaines, une marge d’appréciation nationale tenant à leur histoire, à leurs traditions, y compris juridiques, et aussi à leur paysage religieux. Ainsi, elle a admis tant l’interdiction des signes religieux à l’école que celle des vêtements couvrant le visage, quand bien même il s’agissait de manifestation d’une pratique religieuse. Il paraît donc possible d’aller assez loin dans la prohibition de certains comportements dès lors que l’on saura présenter ces prohibitions comme étant, selon la formule rituelle, « nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

À lire aussi, Aurélien Marq : La Cour européenne des droits de l’homme doit-elle servir la « paix religieuse »?

Cette position de la Cour est toutefois toujours susceptible d’évoluer, et pas nécessairement dans le bon sens, car elle tenait, dans une certaine mesure, à la volonté des institutions du Conseil de l’Europe de ne pas heurter une Turquie kémaliste pratiquant un laïcisme militant qui allait bien plus loin dans le contrôle des manifestations religieuses que notre laïcité française. Les choses ont, malheureusement, bien changé. Par ailleurs, le raisonnement, très contingent, tenu par la Cour pour admettre la conventionnalité de la loi française sur le voile intégral ne reflète pas une position définitivement assise. N’oublions pas que le débat devant la Cour de Strasbourg n’est pas purement juridique et que la volonté affirmée d’un État peut lui permettre d’obtenir une plus grande marge de manœuvre nationale. En conséquence, les autorités politiques doivent proclamer d’emblée, et sans esprit de recul, qu’elles tiennent extrêmement aux mesures concernées et insister sur le large accord national dont elles font l’objet. Ce qui suppose d’avoir au préalable convaincu l’opinion publique de leur bien-fondé.

La Convention considérée comme un « instrument vivant »

S’agissant de l’efficacité d’une répression de l’activisme islamiste, d’autres articles de la Convention et leur interprétation par la Cour nourrissent plus d’inquiétude. Ce sont au premier chef ses articles 3 et 8. L’article 3 prévoit que « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants » ; l’article 8 pose le principe d’un droit au respect de la vie privée et familiale et encadre les « ingérences » des autorités politiques dans l’exercice de ce droit. En effet, les catégories juridiques définies par ces deux articles ont connu une extension allant bien au-delà de ce qui avait été envisagé en 1950, époque où l’on avait encore une idée assez précise de ce que pouvait être la torture ou un traitement inhumain et dégradant, et où on ne voyait pas, a priori, dans toute mesure de police ayant des effets sur la vie familiale une « ingérence » indue dans cette vie.

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Ces catégories ont été redéfinies dans un jeu entre les juges nationaux et la Cour, laquelle a expressément développé une conception de la Convention comme étant un « instrument vivant », constamment réinterprété au regard des évolutions de nos sociétés démocratiques (dont les juges seraient les seuls légitimes interprètes). Or, mis en œuvre dans leurs actuelles acceptions extensives par nos juridictions nationales, ces articles 3 et 8 ont de redoutables effets : celui, particulièrement pervers, de diriger vers la France un flux spécifique de demandeurs d’asile, celui de faire obstacle à des refus de titre de séjour que la norme nationale impliquerait et celui de rendre si ce n’est impossibles, du moins très difficiles les expulsions et autres éloignements que l’intérêt général exigerait.

S’affranchir des contraintes de la CEDH n’est pas simple 

C’est donc avant tout cette ombre portée de la Convention sur l’ensemble de notre système juridique qui rend problématique toute lutte contre le radicalisme islamique, dès lors que celle-ci doit, à l’évidence, intégrer un contrôle de l’entrée et du séjour sur le territoire des individus venant nourrir le vivier islamiste et, surtout, une active politique d’éloignement de ceux qui se sont révélés comme potentiellement dangereux.

Constatant cette situation, doit-on envisager une dénonciation de la Convention ?

D’abord, il n’est pas certain, alors que l’approche par les « droits personnels de l’individu » a infusé dans l’esprit de nombre de magistrats au détriment de la norme et de l’intérêt général, que cela suffirait à mettre fin aux abus. Il faudrait que le législateur eût en outre l’audace de définir plus strictement le champ d’action des juges. Oserait-il ?

Surtout, si, à l’origine, le système CEDH était autonome, il est aujourd’hui très étroitement intriqué avec les institutions de l’Union européenne. La Charte des droits fondamentaux, qui reprend parfois purement et simplement les stipulations de la Convention, prévoit expressément à son article 52 que lorsque les droits qu’elle proclame correspondent à ceux de la Convention, leur sens et leur portée sont les mêmes. Et la CEDH est ainsi devenue une référence pour les institutions de l’Union et notamment pour la Cour de justice dans tout le champ de son contrôle ; contrôle qui a infiniment plus de portée que celui de la cour de Strasbourg et auquel est plus ou moins soumise aujourd’hui toute action publique. Il y aurait donc beaucoup de choses à détricoter si l’on souhaitait s’affranchir des contraintes de la CEDH.

On ne peut guère que former le vœu que ces contraintes ne serviront pas de prétexte à une inaction qui serait délétère en révélant que ce qui s’impose comme une nécessité pour l’État et la société, et qui bénéficie en outre d’un massif appui démocratique, doit néanmoins être d’emblée tenu pour « juridiquement » impossible…

Nous verrons.

À quoi sert la victimisation?

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Lilian Thuram lors d'une interview le 2 décembre dans laquelle il parle du racisme, Paris.© CHRISTOPHE SAIDI/SIPA Numéro de reportage : 00995993_000015

 « Les joueurs noirs ne sont que des corps. Avant ils couraient pour éviter les coups de leurs maîtres dans les plantations, aujourd’hui ils courent pour éviter les tacles sur les terrains de foot« , Vikash Dhorassoo sur France Info en décembre 2020. 


À quoi sert la victimisation ? La diabolisation d’un oppresseur imaginaire ? Le deux poids deux mesures entre un racisme blanc et un racisme noir ou arabe, l’un étant légitime et témoignage d’une résistance, l’autre odieux et pervers ? Pourquoi faire croire qu’il existe des discriminations « raciales » ou plutôt une généralisation de ces discriminations, car si des discriminations existent réellement en fonction de la couleur de peau ou de l’origine, elles existent également pour l’âge ou les physiques disgracieux ou encore la classe sociale ? En réalité, si on doit reconnaître que de véritables discriminations à l’encontre de personnes de couleur ou de religion musulmane existent et qu’elles représentent une souffrance pour les personnes concernées, la discrimination dite positive égale ou dans certains cas surpasse une discrimination négative à l’encontre des minorités qui s’estiment toujours discriminées.

Dans une entreprise ou une institution d’État, une femme franco-maghrébine diplômée et « qui en veut » aura parfois le dessus sur d’autres personnes également qualifiées. Ce sera également le cas, de plus en plus souvent, pour des hommes diplômés et maîtrisant bien leur domaine de compétence.

À lire aussi, Nadia Geerts: Le safe space ou la fabrique victimaire

Si certaines discriminations sont malheureusement toujours présentes dans le logement, l’embauche ou encore dans les relations tumultueuses avec la police, elles s’expliquent d’une part par le comportement des personnes, leur façon de s’exprimer ou de se vêtir et d’autre part par une méfiance globalisante à l’encontre de groupes humains souvent auteurs de délits ou d’incivilités, ayant une adresse dans un quartier considéré comme dangereux ou simplement sensible. L’affaire du CV anonyme rapidement supprimé a montré les limites de l’affirmation que le prénom ou le nom suffisaient à exclure une candidature.

Le combat antiraciste plutôt que le combat social

La mise en avant des minorités par la publicité et une grande partie des médias semble démontrer qu’une classe sociale a fait sienne un combat antiraciste qui désormais remplace le combat social, pour des raisons parfois pas toujours avouables, en fonction de certains intérêts économiques et parfois pour des raisons sentimentales chez certaines personnes de bonne foi qui veulent faire preuve de tolérance et de générosité.

Alors à quoi sert donc la victimisation si ce n’est la diabolisation d’un oppresseur systémique ? À quoi servent les revendications identitaires qui cachent trop souvent un racisme, une haine de la population autochtone majoritaire ?

À conquérir le pouvoir, et à remplacer des élites par d’autres élites.

À l’affirmation identitaire « Nous sommes chez nous », la réponse en miroir de certains leaders autoproclamés des minorités est : « C’est nous qui désormais sommes les vrais Français. Si vous n’êtes pas contents de cet état de fait, vous pouvez partir ailleurs. » Les véritables victimes des inégalités sociales deviennent peu à peu la chair à canon d’activistes en mal de pouvoir qui promeuvent désormais une véritable guerre des races et des religions, qui ne peut, pensent-ils, que leur être profitable.

« Le Professeur »: un mélodrame austère et désespéré

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"Le Professeur" de Valerio Zurlini Prima notte di quiete 1972 - Alain Delon, Sonia Petrova © Archives du 7eme Art / Photo12 via AFP.

Quand Valerio Zurlini donnait son plus beau rôle à Delon. À voir et revoir sur Arte.


Je n’avais pas revu « Le Professeur » depuis sa sortie en salle sur les écrans en 1972. J’avais alors 19 ans et j’avais été profondément bouleversé par le désespoir profond qui irradie ce film aux splendides couleurs hivernales et par le talent de son acteur principal, Alain Delon, inoubliable en professeur de lettres en proie au spleen. Vêtu de son éternel pardessus beige, fatigué, blafard, mal rasé, il hante les rues et les quais de Rimini toujours filmée, par Zurlini et son chef-opérateur Dario di Palma, grise et défaite, sous la brume, les pluies diluviennes, la tempête. Une tempête qui ravage le cœur et l’âme de Daniele Dominici (Delonà) et de Vanina Abati (Sonia Petrovna), l’une de ses élèves dont il va s’éprendre éperdument.

Retrouver un cinéaste méconnu

Cinéaste sensible, partagé entre l’exaltation et le désespoir, Valerio Zurlini (1926-1982) reste de nos jours bien trop méconnu, comme éclipsé par la richesse du cinéma italien des années cinquante, soixante et soixante-dix. Son œuvre est traversée par deux grands courants, la guerre, son contexte politique et social et les accents intimistes, psychologiques, qui décrivent l’âme d’individus en perte de repères. Il est  l’auteur de nombreux très grands films à redécouvrir de toute urgence: Les Jeunes Filles de San Frediano (Le ragazze di San Frediano 1955), Été violent (Estate violenta 1959), La Fille à la valise (La ragazza con la valigia 1961), Journal intime (Cronaca familiare 1962), Le Professeur (La prima notte di quiete 1972), Le Désert des Tartares (Il deserto dei Tartari 1976).

Dans Le Professeur, Daniele Dominici arrive au lycée de Rimini en Émilie-Romagne comme remplaçant d’un enseignant malade. Peu inspiré par son métier, il fréquente le soir des parties de poker au cours desquelles il perd sans émotion son argent et se fait quelques amis louches. Il est de fait séparé de sa femme (Lea Massari) même s’il vit toujours avec elle. Riches, oisifs, contestataires de pacotille, ses élèves l’ennuient (ceux que détestait tant Pier Paolo Pasolini), exceptée Vanina, une jeune fille qui éveille son intérêt par sa beauté, son prénom rappelant le titre d’une nouvelle de Stendhal Vanina Vanini, et surtout par la faille qu’il décèle en elle.

Désœuvrement d’une bourgeoisie balnéaire

Plongés dans l’esprit des années soixante-dix et son absence de questionnement moral sur les pensées, paroles et actions que les êtres humains peuvent avoir, dire ou faire, Daniele et Vanina deux êtres rongés par les faits, comportements et blessures de leur passé vont se reconnaître et s’aimer. Malheureusement, il est déjà trop tard pour eux. Consommés par la mélancolie, le spleen et la souffrance, ils ne peuvent que subir la violence de la fange qui les entoure. Rimini est le théâtre de l’ennui existentiel et du désœuvrement d’une bourgeoisie de parvenus qui tente de conjurer ce mauvais sort grâce à divers divertissements de dépravés mêlant jeux d’argent, sexe, alcool, drogue et violence.

Entre nihilisme et rédemption

Les deux acteurs principaux, Alain Delon, épuisé, fragile, vulnérable, vivant dans l’inconsolable souvenir de sa cousine suicidée et Sonia Petrovna, poignante jeune fille dans le regard de laquelle se mêle virginité, innocence et une immense lassitude due aux flétrissures et bassesses de celle qui a trop vu et accepté d’être salie et maltraitée, sont formidables.

Nihiliste, armé d’une grande exigence spirituelle, Daniele essaye de résister et de sauver Vanina. Au cœur de ce film ténébreux où la circulation du mal et de l’argent salit les êtres, Valerio Zurlini allume les feux de la beauté qui pourrait sauver les âmes. Lors de cette séquence lumineuse tournée dans l’église Santa Maria di Momentana près de Monterchi, où Piero della Francesca peignit la Madonna del Parto, Daniele Dominici tente de chercher un espoir face au monde te qu’il ne va pas.

Une issue reste pourtant possible dans l’amour des livres, de la peinture de la création rédemptrice. Pour Zurlini, l’art et le cinéma sont un moyen de nous sauver de la souillure et du désespoir, de retrouver le chemin de la beauté et de la pureté perdues, de l’amour véritable. Cet amour qui arrive trop tard pour les deux amants brisés.

Le Professeur (La Prima notte di quiete) de Valerio Zurlini diffusion sur ARTE le mercredi 23 décembre et DVD copie restaurée édité par Pathé.

Italie/France – 1972 – 2h12

Le Professeur [Édition Collector Blu-ray + DVD]

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Pour Noël: Le Livre de cuisine de la Cantine de minuit

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Détail de la couverture du tome 3 du manga "la cantine de minuit", de Yaro Abe Image: Amazon

En parallèle du manga narrant les rencontres nocturnes au sein d’une cantine de Tokyo, les recettes de la fameuse gargote sont réunies dans un beau livre…


Le patron de la gargote parle peu. Il écoute ses clients, qui viennent déverser leur solitude chez lui, entre 10 heures du soir et 6 heures du matin. De temps en temps, son attention se manifeste dans un laconique « Je vois » — en japonais, Sōdesu ka, ou, moins formel, sokka. Comme le dessin de Yarō Abe est un peu hiératique, son visage n’exprime qu’un assentiment poli — qui dans cette civilisation peut tout dire, y compris son contraire. De lui-même il ne confie jamais rien, l’autofiction n’est pas son fort. Où a-t-il récolté la cicatrice verticale qui part de son front, passe sur l’œil gauche et finit sur sa pommette ? Nous ne le saurons jamais, au fil des huit volumes (publiées en France, au Japon il y en a bien davantage) narrant par saynètes de quelques pages l’arrivée, forcément très tardive ou très matinale, de clients empressés de goûter sa soupe miso au porc — et bien d’autres merveilles, puisqu’au-delà du menu fixe, il peut vous cuisiner à peu près tout ce que vous voulez, pourvu que ce soit de saison et qu’il ait les ingrédients.

Le Livre de cuisine de la Cantine de minuit, par Yarō Abe et Nami Iijima — « styliste culinaire » —, publié parallèlement au seinen manga (plus exactement, il faut parler de gekiga, récit réaliste par opposition au pur manga qui est littéralement un dessin non abouti, qui déborde volontiers de son cadre et privilégie l’action et les onomatopées stylisées, Lichtenstein n’a rien inventé) vous dit tout sur les recettes des plats évoqués dans la série. Ici, le dessin est sobre, on ne pousse pas des cris hystériques en partant à l’assaut, les personnages n’ont pas des yeux larges comme des soucoupes ni des cheveux hirsutes, ils ne se battent pas à grand coup de katana ou de sabre-laser : ils échangent des propos mesurés, se jaugent, se donnent des conseils, se lancent des vannes — bref, ils font société, comme on dit désormais.

Tout un peuple de la nuit réuni dans le quartier le plus chaud de Tokyo

Le cuisinier, qui n’a pas de nom, écoute donc les histoires que lui racontent ses clients — prostituées lasses, hôtesses et masseuses — et leurs clients —, stripteaseuses, truands rentrant de la tournée de leurs gagneuses, boulimiques entre deux cures d’amaigrissement, amoureux éconduits, nymphomanes et don juans, tout un peuple de la nuit hantant Kabukichō, le quartier le plus chaud de la capitale japonaise. Tous rassemblés en ce point unique, papillons de nuit venus se frotter à la lumière et avaler un bol de riz arrosé de thé. Ou une salade de vermicelles. Ou un ragoût de taro aux calamars. Ou un nikajaga. La cuisine de cette cantine, si proche des réalités culinaires du Japon moderne, est aux antipodes de ce que l’on nous sert dans les restaurants japonais d’Europe. En fait, au sortir de la lecture, on n’a qu’une envie, celle de les boycotter.

Idées cadeaux musique: De la bonne musique sous le sapin!

L’histoire peut se dérouler en une heure ou en plusieurs mois, mais elle va toujours vers sa fin : ce sont des scènes théâtralisées, faciles à jouer avec des moyens réduits. Une série sur Netflix reprend l’essentiel de ces histoires, j’ai du mal à comprendre qu’un réalisateur français n’ait pas eu l’idée de transposer dans l’univers d’un bistro parisien ces rencontres de hasard guidées par l’appétit, la gourmandise ou le désespoir — ingrédients qui améliorent notablement la qualité des plats, comme chacun sait.

Au début, j’ai pensé à des performances du théâtre d’improvisation. Prenez un plat (des Wiener rouges — non, je ne vous dirai pas de quoi il s’agit), ajoutez-y un yakusa nocturne pourvu, en pleine nuit, de lunettes noires et d’un garde du corps, un cuisinier laconique, le genre Corto Maltese revenu de tout et d’Abyssinie et reconverti en pizzaiolo, vous avez trois minutes pour improviser la scène et cinq minutes pour la jouer avec intensité… En télévision, on peut pousser jusqu’au quart d’heure : à côté, Caméra Café semblerait un bavardage inconséquent et longuet. Et cela nous consolerait, nous qui pleurons déjà la faillite de nos bouis-bouis préférés.

Yarō Abe a commencé la série en 2006, il a reçu pour la Cantine de minuit le Prix Shōgakukan en 2009 (dans la Catégorie Shōnen, mangas réalistes pour adultes), la traduction française a commencé (aux éditions Le Lézard noir, belle raison sociale) en 2017. Huit volumes sont actuellement parus — un beau cadeau pour les fêtes, afin de consoler tous ceux qui sont condamnés par le gouvernement à se passer d’agapes familiales ou conviviales : la Cantine de minuit est, en creux, une étude terrible de la solitude en milieu urbain.

LA CANTINE DE MINUIT - LE LIVRE DE CUISINE

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CANTINE DE MINUIT VOL.1

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Dans la combinatoire manga et art culinaire, comment ne pas conseiller aussi le Gourmet solitaire (Casterman, 2016), signé de Jirō Taniguchi, dont j’ai vanté jadis l’Homme qui marche, et Masayuki Kusumi ? Un plaisir de l’œil et du palais, où chaque chapitre s’organise autour d’un plat (allez donc résister aux « beignets de poulpe takoyaki » à Nakatsu, arrondissement de Kita, Osaka). Et comme la Cuisine de minuit, l’œuvre a été adaptée par la télévision japonaise, plus réactive que la nôtre, qui se contente de filmer des cuisiniers, au lieu de les mettre en scène avec leurs clients. Pff…

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L’État et le Covid: experts partout, politique nulle part

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Emmanuel Macron et Olivier Véran, lors du conseil de défense du 12 novembre 2020 au Palais de l'Élysée.© Thibault Camus/POOL/AFP

Avec les urgences des gestions de la crise sanitaire, l’exécutif en a fini avec les dernières traditions de la démocratie libérale à la française. Le Parlement déjà atrophié sous la Vème République, est écarté, l’équilibre des pouvoirs est piétiné et les décisions prises par un « conseil de défense » pleuvent en forme de décrets sur un pays infantilisé. 


L’un des effets les plus spectaculaires de la crise du Covid-19 est l’émergence d’un mode d’exercice du pouvoir qui déroge aux principes traditionnels de la démocratie libérale et parlementaire. Sans doute n’est-il pas apparu ex nihilo. Il est l’aboutissement d’une évolution, à l’œuvre depuis des années ou des décennies, qui pousse à la verticalité, la concentration de l’autorité politique et la déconnexion entre la nation et ses dirigeants. L’accélération de ce mouvement s’explique par l’emprise de la peur sur le pays. Ses habitants ont peur de l’épidémie et ses dirigeants ont peur de voir leur responsabilité dans l’hécatombe – 45 000 morts – engagée devant les tribunaux. Cette atmosphère engendre une tolérance à la contrainte qui n’a guère de précédent dans les temps modernes. Elle se traduit par le recul de l’esprit critique, une préférence pour l’obéissance qui se diffuse par capillarité depuis le sommet jusqu’aux ultimes ramifications de la puissance publique sur le terrain.

Treize experts

La nouvelle gouvernance issue du Covid-19 enterre les modes classiques, en démocratie libérale, de conception des politiques. Elle efface les partis, abolit le monde associatif, les clubs de pensée, les relais de la société civile, en tant que source d’inspiration des choix de société. La mission de définir une ligne incombe désormais à un conseil scientifique, composé de 13 experts désignés par le pouvoir, dont trois médecins, deux « infectiologues », un virologue, un épidémiologiste, un anthropologue, un sociologue, etc. Cette instance non élue, composée d’inconnus du grand public, désignés en dehors de critères transparents, est directement à l’origine des orientations de la gestion du Covid-19 : port du masque, couvre-feu, confinements, etc. Ainsi, la logique démocratique fondée sur la souveraineté du suffrage universel se voit supplantée par l’autorité d’un collège scientifique ou reconnu comme tel.

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La prise de décision, la conduite de la politique, fondée principalement sur cette source d’inspiration, procède de l’état de « guerre », proclamé par le président de la République le 16 mars 2020. Le pouvoir politique est ramassé entre les mains d’une poignée de dirigeants qui se réunissent à l’Élysée en conseil de défense : chef de l’État, Premier ministre, une demi-douzaine de ministres et hauts fonctionnaires. La méthode n’est certes pas nouvelle : les réunions de quelques ministres et de leurs collaborateurs autour du chef de l’État, au « Salon vert » du Palais, s’imposent depuis plusieurs décennies comme l’instance privilégiée de discussion des orientations du pays. Mais jusqu’à présent, elles n’étaient qu’une étape dans l’élaboration d’un projet, suivie de travaux administratifs et parlementaires. À travers la prorogation indéfinie de l’état d’urgence sanitaire, cette pratique a changé de nature : l’exécutif est habilité à prendre par décret des décisions affectant les libertés publiques en dehors d’un contrôle et de contre-pouvoirs. Les fondements mêmes de la démocratie libérale traditionnelle sont dès lors suspendus. Le Parlement, seul habilité selon l’article 34 de la Constitution à encadrer les libertés sous le contrôle du Conseil constitutionnel, se voit marginalisé dans le processus de décision. Le suffrage universel dont il procède est mis entre parenthèses en tant que source de toute légitimité à définir les règles d’une société.

Le corollaire de cette nouvelle gouvernance est l’effacement de la responsabilité politique. Les inspirateurs des choix de société – le conseil scientifique –, comme les décideurs du conseil de défense bénéficient, du fait de l’affaiblissement du Parlement comme instance de contrôle de l’exécutif, d’une immunité qui les protège, en tout cas à court terme, de la sanction politique. Les erreurs ou les volte-face n’ont pas d’incidence pour leurs auteurs à l’abri des murailles de l’irresponsabilité politique.

Les élus de la nation abandonnent le pouvoir au conseil scientifique

L’idéologie qui est à l’œuvre derrière ce dispositif est celle du principe de précaution poussé à sa quintessence. Les élus de la nation ont abandonné le pouvoir, non pas aux technocrates, hauts fonctionnaires de la République, mais au pouvoir médical, constitué d’une poignée de médecins de connivence avec le pouvoir politico-médiatique, qui s’incarne dans le conseil scientifique. « Vous êtes rétives aux remèdes ; mais nous saurons vous soumettre à la raison ! » déclare Sganarelle à Jacqueline dans la célèbre pièce de Molière, comme le médecin politico-médiatique menace la France de ses foudres. Légitimé par le climat de peur lié à l’épidémie, le médecin politico-médiatique impose son diagnostic, à l’image du président du comité scientifique qui après avoir préconisé le confinement dans son rapport du 26 octobre, s’extasiait sur France Inter du choix élyséen de l’avoir imposé : « Une décision rapide, ajustée à la situation sanitaire actuelle. »

Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique, auditionné par la commission d'enquête du Sénat sur la gestion de la crise sanitaire, 15 septembre 2020.© AP Photo / François Mori
Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique, auditionné par la commission d’enquête du Sénat sur la gestion de la crise sanitaire, 15 septembre 2020.© AP Photo / François Mori

Ainsi, la France, prise en main par un pouvoir médical de circonstance, n’est plus vraiment gouvernée au sens traditionnel du mot, mais elle est traitée, soignée. Le patient s’est substitué au citoyen. Face au médecin, détenteur d’une vérité scientifique, le malade est en situation d’infériorité. Il n’est pas en position de discuter : il doit suivre la prescription. L’émergence du pouvoir médical en France se traduit ainsi par l’écrasement de l’esprit critique : chaque Française ou Français, individuellement et collectivement en tant que peuple, est désormais considéré comme un malade potentiel qui n’a pas vocation à penser, ni réfléchir, ni évidemment discuter, mais doit suivre le chemin tracé pour lui par les médecins-dirigeants.

Le médical ne sait pas tout

Or, le pouvoir médical reposant sur la science du corps humain est par définition dépourvu de champ de vision. Il ignore l’économie, l’histoire, la considération d’intérêt général ou de destin collectif. Le 26 octobre 2020, le rapport au gouvernement du conseil scientifique préconisait, entre autres mesures, de « préserver l’économie, même partiellement. » De tels propos reflètent la pauvreté d’une réflexion polarisée sur les seuls enjeux sanitaires en occultant tout le reste. Le « même partiellement » invite le pouvoir politique à accepter le sacrifice d’une partie de l’économie. Il manifeste une vertigineuse incompréhension d’une économie moderne dont tous les aspects sont interdépendants, mais aussi un étrange aveuglement sur les conséquences de leur raisonnement qui revient à jeter des millions de Français dans l’enfer du chômage de masse et du désœuvrement. Or ces propositions ne sont pas des paroles en l’air. Elles se retrouvent dans la politique du conseil de défense qu’elles inspirent, par exemple l’asphyxie des petits commerçants et artisans résultant de leur fermeture obligatoire, au cœur du dispositif.

À travers cette option resurgit d’ailleurs, sous des formes nouvelles, l’idéologie socialiste dont les principaux représentants de ce pouvoir sanitaire ont été nourris. Le petit commerçant ou artisan incarne une survivance de l’entrepreneur individualiste résistant aux grands mouvements de la globalisation. Son image se confond, aux yeux de l’idéologie dominante, avec les notions de poujadisme, ou de populisme. C’est oublier que derrière la figure mal-aimée du petit commerçant ou artisan se profile des femmes et des hommes, souvent jeunes et de toutes les origines, qui ont investi leur épargne et consacré des années de leur vie à la création de leur entreprise.

L’autorité de l’État de retour grâce au Covid-19?

La nouvelle gouvernance issue de la crise du Covid-19 a-t-elle ressuscité l’autorité de l’État ? Sous la menace de lourdes amendes, les Français ont accepté dans leur immense majorité de se soumettre aux ordres et aux contre-ordres venus du pouvoir politique : assignation à domicile, sorties conditionnées à la présentation d’un laissez-passer, port du masque imposé même aux enfants dès six ans, fermeture des commerces et des églises, etc.

De fait, la contrainte fonctionne envers une majorité silencieuse établie et docile par définition : familles, personnes âgées, salariés… Cette soumission ne préjuge pas de la capacité de la puissance publique à faire respecter la règle et l’ordre publics dans les espaces de non-droit en rupture de la légalité : réseaux mafieux, délinquance financière, passeurs esclavagistes, trafiquants de drogue. Elle ne prouve pas son aptitude, sur le long terme, à assurer l’unité nationale contre le communautarisme et sa dérive djihadiste ni à défendre la cohésion de la société française. De la crise du Covid-19 renaît une autorité à deux vitesses, qui soumet des franges de la société déjà soumises sans pour autant parvenir à traiter les véritables formes du chaos.

L’affaiblissement des instances de protection des libertés

Dernier aspect de cette nouvelle configuration politique de la France du Covid-19 : l’affaiblissement, sous l’impact de la peur, des instances de protection des libertés. Depuis un demi-siècle, les hautes juridictions de la République, en particulier le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État, ont élaboré de monumentales jurisprudences, dont les principes fondamentaux tiennent en plusieurs dizaines de volumes, destinées à protéger les droits des personnes en vertu des grands principes républicains. Chaque loi, chaque décret est passé au tamis de cette jurisprudence qui vise à faire respecter les principes de liberté et l’égalité. La moitié des lois sont partiellement censurées sur cette base, ainsi que d’innombrables décrets et décisions quotidiennes de l’administration. Ce phénomène a pris une telle ampleur que certains juristes y ont vu l’émergence d’un gouvernement des juges et une source de paralysie du pouvoir politique.

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Or, ces mécanismes ont été comme suspendus par la crise du Covid-19. Sous l’effet de la grande peur de l’épidémie, les autorités du pays ont pu sans résistance institutionnelle suspendre la liberté en assignant tout un peuple à résidence pendant plus d’un mois au printemps, puis de nouveau à l’automne, en imposant un couvre-feu et en généralisant l’obligation de détenir un laissez-passer pour sortir de chez soi. De même, le principe d’égalité s’est trouvé mis en cause par le régime discriminant établi entre les commerces essentiels et non essentiels. Dans une démocratie libérale, l’État n’a aucune légitimité à imposer son point de vue sur le caractère essentiel ou non d’un bien, ce choix relevant du droit à la liberté et à la vie privée. Résultat de cette dérive kafkaïenne : en France, au mois de novembre 2020, il est permis de s’acheter du tabac, mais non un livre en librairie. Aucun mécanisme juridictionnel n’a été en mesure de faire respecter les principes constitutionnels d’égalité, de liberté du commerce et du respect de la vie privée. Dans les circonstances liées au Covid-19, les institutions de l’État de droit, écartelées entre leurs principes fondamentaux et la pression de la peur, ont perdu leurs propres repères, manifestant ainsi la fragilité de la démocratie libérale.

De la bonne musique sous le sapin!

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Bob Dylan en concert à Hyde Park (Londres), le 12 juillet 2019. © Richard Young/REX/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40718291_000001

Le gouvernement nous enjoint de respecter une jauge de six personnes pour Noël. Nous vous proposons donc six CD pour ce Noël en comité restreint! À consommer… sans modération!


Avec les mesures sanitaires drastiques actuelles, il s’agit de la jouer pianissimo pour un bon déroulé de la soirée du réveillon, sans stress, sans infraction à la loi. Car à six personnes maximum autorisées, il ne faudrait pas que le huis-clos de l’année tourne au drame. Imaginons : si papy et mamie, du fond de leur cuisine, réclament – en plus de la moitié de la bûche – du Jack Lantier… que faire ? D’autant que votre Jack à vous, c’est Jack Daniel’s ! Pour que la distanciation sociale ne se transforme en fracture sociale, il faudra accéder aux souhaits de tous, à l’ère du « en même temps ». Mais veillez à bien fermer la porte de la cuisine avant de déballer les cadeaux musicaux (choisis parmi les disques sortis cette année) !

L’Âge d’or (1960 – 1967) – Intégrale Léo Ferré Volume 2

Retrouvez à petit prix la première période Barclay de Ferré en 16 CD, d’une réussite artistique écrasante – grâce notamment aux arrangements de Jean-Michel Defaye – avant que le futur exilé anarchiste ne déconstruise tous les codes de son art majeur, à partir de la mort de sa guenon adorée Pépée, survenue en 1968. Ce coffret est frappé du sceau de la poésie jetée à la rue, comme une idée fixe. C’est d’abord celle d’Aragon qui brille d’un éclat féerique sur la partition et dans la voix du maître, puis les fameux doubles inégalés : Verlaine et Rimbaud (l’éternité de Ferré, c’est l’enfer de Rimbaud allé avec l’âme saturnienne de Verlaine) et Léo Ferré chante Baudelaire, spleenesque au possible. Sans compter les innombrables moments de grâce de sa poésie à lui, majestueuse de beauté vraie. « Ferré années 60, c’est ce qu’on a fait de mieux dans la chanson française, avec Gainsbourg même époque ou, mieux encore, Trénet années 37-50. Un temps de fécondité sidérante où tout est là, l’élégance suprême mêlée à cet art de la prise de parole que Ferré, seul, a su maîtriser et qu’il saura porter à son point d’incandescence, de lyrisme moderne, d’écriture déstructurée dans les années 70 », approuvait le critique Thierry Jousse en 1996.

I Am Not a Dog on a Chain de Morrissey

 « Emmanuel à la guillotine / Parce que les gens comme toi me fatiguent tant / Quand mourras-tu ? / Les gens comme toi me font sentir si vieux / Meurs s’il te plaît »…

Un chanteur populaire français pourrait-il vocaliser sur disque et sur scène de telles paroles, présentant ce texte comme le rêve du bon peuple ? Assurément non. Mais remplacez Emmanuel par Margaret, et vous obtenez « Margaret on the Guillotine », morceau publié par Morrissey sur son premier album solo en 1988, quand Thatcher occupait encore le 10 Downing Street. Morrissey n’était alors pas à proprement parler un obscur punk sur le retour mais le chanteur des Smiths, groupe vénéré au royaume de Sa Gracieuse Majesté (le deuxième album du combo, Meat is Murder, s’est classé numéro un des ventes là-bas en 1985).

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Pour mémoire, Margaret Thatcher était surnommée « la Dame de fer » pendant son long mandat… Voilà donc un artiste que le courage n’étouffe pas. Ça nous change des saltimbanques français qui s’excusent au bout de dix jours après leur « mouvement d’humeur » contre le gouvernement ou qui effacent discrètement leurs posts anti-Macron publiés sur les réseaux sociaux dans un moment d’égarement, sans parler de ceux qui ont retourné leur Gilet jaune quand ils se sont souvenus que la doublure était en vison…

N’est pas Balavoine qui veut. Et si un seul ose sortir du bois dormant sans complexe, il est cloué au pilori par la confrérie. « Chaque dictature fonde ses bases sur la création d’un homme nouveau, la mise en place d’un parti unique, un culte forcené de la personnalité, une exaltation de la force et bien sûr un contrôle policier. Pour arriver à ses fins, la dictature a besoin des artistes pour illustrer sa propagande, par des œuvres d’art, par des affiches, mais à sa botte », nous préviennent Brigitte et Jean-Jacques Evrard dans un article, « Être artiste sous la dictature », publié sur Partages.art. À bon entendeur… Morrissey, lui, clame haut et fort qu’il n’est pas un chien en laisse. Il est aujourd’hui plus en forme et populaire que jamais, comme l’atteste son nouvel album sorti en début d’année, dont nous avons fait la recension ici. Le disque (chef-d’œuvre !) s’est classé N°3 au Royaume-Uni (N°1 des albums indépendants), N°7 en Espagne, N°12 au Portugal, N°13 en Allemagne et a même obtenu une honorable 44ème place dans le Billboard américain.

Année 2020, année de la lose, sauf pour le « Moz », dont l’ultime clip résonne à merveille avec cette période covidienne de tous les loupés, de tous les ratés, comme un hommage subliminal :

 

The Slow Rush de Tame Impala

Puisque nous avons collectivement basculé dans la quatrième dimension cette année, autant écouter une musique venue de l’espace, avec le dernier album de l’australien Tame Impala, sorti en février. Sur des boucles électro-funk, un univers sonore anti-anxiogène se déploie par couches toutes plus oniriques les unes que les autres. Il y a tant de choses à entendre dans ces chansons qui redonnent leurs titres de noblesse à la dance music et au groove kitschissime, agrémentées d’une touche psychédélique du meilleur effet, reléguant la « French touch » au rayon des vieilles bricoles honteuses. Une grâce innée enveloppe les compositions de Kevin Parker (le concepteur du projet), héritier brillant de Giorgio Moroder.

Il est temps de pousser les tables et de faire revenir papy et mamie de la cuisine, pour une valse cosmique à deux mètres du sol, en respectant les règles de distinction sociale, les seules qui vaillent pour vivre dans une société guérie de ses névroses.


En bref, trois autres idées cadeaux musique pour les fêtes :

  • Serpentine Prison de Matt Berninger. Il s’agit du premier album solo du chanteur de The National. Ouaté, velouté, distingué, comme un bon disque de… The National.
  • Music to Be Murdered By de Eminem. Un rappeur qui s’en réfère à Hitchcock pour habiller et ambiancer son album ne peut pas être mauvais. Alfred aurait approuvé cette exquise attention venue du serial killer musical le plus célèbre de la planète. Une livraison parmi les meilleures de l’artiste, renouant avec l’esprit à la fois percutant et mélodieux de ses débuts. Éminemment culte, déjà.
  • Rough and Rowdy Ways de Bob Dylan. Notre griot des temps modernes à la voix éraillée par trop de concerts et d’excès (seul le Covid aura eu raison du Never Ending Tour) nous revient avec un album au souffle long et au charme délicieusement suranné. On entendrait presque le bois craquer dans ces flocons d’éternité.

JOYEUX NOËL!