Le 25 octobre, la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) a validé la condamnation d’une Autrichienne pour « dénigrement de doctrines religieuses ». En l’espèce, cette dame aurait déclaré lors d’une réunion publique, au sujet du mariage du prophète Mohammed et de la jeune Aïcha : « Un homme de cinquante-six ans avec une fille de six ans (…), de quoi s’agit-il si ce n’est de pédophilie ? » Très bien relatée par Marianne, cette dangereuse décision appelle plusieurs commentaires.


Premier point. La CEDH reproche entre autres à l’accusée de n’avoir pas « donné à son auditoire des informations neutres sur le contexte historique. » Faut-il maintenant un diplôme d’histoire des religions pour s’interroger sur le « consentement » d’une fillette de 6 ans ? Mais répondons à cet argument de la Cour.

Il est anachronique de dire que Mahomet aurait été pédophile

Oui, il faut tenir compte du contexte pour juger une personne. Il faut une force morale certaine pour s’extraire des coutumes et des mœurs de sa culture et de son époque, et bien des gens ont fait des choses condamnables non parce qu’eux-mêmes étaient mauvais, mais parce qu’ils ne se sont pas interrogés sur ce que tout le monde autour d’eux trouvait normal. Mais ceci n’est vrai que des personnes. Lorsqu’il s’agit de juger un comportement, le contexte permet de savoir s’il est adapté ou non, pas s’il est ou non intrinsèquement condamnable. Ce n’est pas parce qu’en d’autres temps l’esclavage était socialement acceptable qu’il n’était pas mauvais en lui-même !

Oui, il est anachronique de dire que Mahomet aurait été pédophile, au sens moderne du terme, simplement en raison de son mariage avec Aïcha. Mais un anachronisme ne justifie pas une condamnation au tribunal !

Surtout, cette idée de contextualisation est à manier avec une grande prudence dans le cas du prophète de l’islam, appelé le « bel exemple », le « meilleur des hommes ». Son comportement est encore aujourd’hui considéré comme la référence indépassable, avec le Coran, de toute la jurisprudence musulmane. Et à ce titre, en tant que référence normative, il doit être jugé à l’aune de critères aussi élevés que l’universalité intemporelle que l’islam veut lui donner.

« C’est religieux donc je peux ! »

Ajoutons que les actes du prophète sont censés avoir été sinon inspirés du moins validés par Allah, y compris son union avec Aïcha. Et contrairement à un humain, un dieu éternel n’est a priori pas influencé par je ne sais quel contexte historico-socio-culturel : seule peut l’être la compréhension que ses fidèles ont de lui. Si donc la volonté d’Allah a été interprétée selon les normes imparfaites d’un lieu et d’une époque, on peut admettre la contextualisation. Mais si cette volonté a été comprise et transmise avec exactitude, et c’est ce qu’enseignent presque tous les courants actuels de l’islam sunnite, alors sa prétention à être une vérité absolue impose qu’elle soit jugée avec une exigence morale absolue, et rien de moins.

Deuxième point. Décidant de faire primer « le droit des autres personnes à voir protégées leurs convictions religieuses », la CEDH valide de fait l’absurde joker « c’est religieux donc je peux ! »

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Vous voulez condamner l’emprisonnement de Galilée, ou la mise à mort de Giordano Bruno ? Hors de question, ce serait « critiquer la conviction religieuse » de ceux qui estiment l’Église infaillible. Mais que pense la CEDH du fait que Jean-Paul II ait demandé pardon pour les crimes passés de l’Église ? Faudrait-il condamner le Pape pour n’avoir pas assez « protégé les convictions religieuses » des catholiques ?

Vous voulez suggérer que, peut-être, tuer des enfants en leur arrachant le cœur en l’honneur de Tezcatlipoca manquerait d’humanité ? Hors de question, ce serait « critiquer la conviction religieuse » des adeptes du Miroir Fumant.

Critiquer une religion, le b.a.-ba des libertés

Je ne doute pas que les intentions de la CEDH aient été les meilleures du monde, et découlent d’une volonté bien compréhensible de trouver un équilibre entre la liberté d’expression et la courtoisie nécessaire au sein d’une société civilisée. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, et avec cet argument elle risque de donner des armes à toutes les dérives sectaires du continent. Vous trouvez anormal que notre gourou veuille prendre tout notre argent, ou organise un suicide collectif ? C’est scandaleux ! Vous critiquez nos convictions religieuses !

Les religions et les figures religieuses sont et doivent être critiquables. Leur caractère sacré ne doit pas les mettre hors de portée de la critique éthique et rationnelle, bien au contraire : leur puissance symbolique, psychologique, sociale et politique les oblige, et oblige chacun à les y soumettre avec la plus haute exigence.

Troisième point. La CEDH s’est de toute évidence habituée à ce qu’en Occident les religions fassent preuve de tolérance les unes envers les autres. Mais nous savons bien que c’est loin d’être une évidence, et que certaines sont aussi promptes à se dire tolérantes qu’à ne pas l’être – regardons ce qu’elles font là où elles ont le pouvoir de faire ce qu’elles veulent. Que pense la CEDH des versets du Coran qui appellent à massacrer les « associateurs » et qualifient d’impurs les juifs et les chrétiens ? N’y a-t-il pas là une menace pour le droit des polythéistes, des juifs et des chrétiens « à voir protégées leurs convictions religieuses » ? La Cour, qui en 2003 a considéré que la charia est incompatible avec les principes fondamentaux de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, songerait-elle par souci de cohérence à interdire la diffusion du Coran ?

Ne pas « stigmatiser »!

Quatrième point. La CEDH a aussi, et peut-être surtout, choisi de « préserver la paix religieuse en Autriche. » C’est une préoccupation légitime, et je la crois sincère et sincèrement soucieuse du bien commun. Pourtant, c’est une catastrophe.

Il y a, bien sûr, le vieil argument usé jusqu’à la corde du risque d’encourager la « stigmatisation » en osant dire des vérités qui dérangent. C’est avec de tels raisonnements que les autorités de Grande-Bretagne ont abandonné des centaines de victimes à leur sort à Telford et ailleurs. Pour ne pas « stigmatiser » !

Mais je connais des musulmans encore plus choqués que moi par la décision de la CEDH. Car oui, il y a encore des musulmans qui croient que leur religion peut être autre chose qu’un totalitarisme arrogant, et qui œuvrent pour qu’elle le soit ! Il y a des musulmans pour qui le droit de se marier avec une fillette de 6 ans n’est justement pas une « doctrine religieuse » qu’il faudrait protéger de tout « dénigrement ». Et le drame, c’est que ce n’est pas leur vision de l’islam que l’Autriche puis la Cour ont pris en compte, mais celle des plus susceptibles, des plus obscurantistes, des plus virulents, des plus menaçants pour la « paix religieuse » et la « paix publique ».

Car les tribunaux autrichiens et la CEDH ne trouveraient sans doute rien à redire à ce que l’on s’interroge publiquement sur la santé mentale de Tlacaelel, à l’origine de la réforme théologique qui a poussé à leur paroxysme les pratiques sanglantes du culte aztèque. C’est que de nos jours ses adeptes sont heureusement très peu nombreux, et leur éventuel mécontentement ne menacerait guerre la « paix religieuse ».

Les droits de l’homme sont inaliénables

Ce qu’a donc réellement fait la Cour, c’est tout simplement se plier aux désirs de gens qu’elle estime capables de représenter une menace pour l’ordre public. Et c’est incroyablement dangereux. C’est, dans une cour de justice, cautionner l’exact contraire de la justice : la loi de la force et des hurlements de la foule. Les droits de l’Homme sont justement des droits inaliénables qui ne doivent en aucun cas être soumis à l’arbitraire de la tyrannie ou de l’air du temps, et voilà qu’une cour qui porte leur nom en oublie le principe premier !

Les tribunaux autrichiens et la CEDH ont voulu préserver la « paix religieuse ». Mais leur jugement n’œuvre pas à la paix. Car sans une garantie absolue de la liberté d’expression, il ne peut y avoir aucune paix, ni religieuse ni civile, mais seulement la défaite de tous devant les plus susceptibles et les plus intolérants. Et ça, c’est l’opposé des droits de l’homme.

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