Avec les urgences des gestions de la crise sanitaire, l’exécutif en a fini avec les dernières traditions de la démocratie libérale à la française. Le Parlement déjà atrophié sous la Vème République, est écarté, l’équilibre des pouvoirs est piétiné et les décisions prises par un « conseil de défense » pleuvent en forme de décrets sur un pays infantilisé. 


L’un des effets les plus spectaculaires de la crise du Covid-19 est l’émergence d’un mode d’exercice du pouvoir qui déroge aux principes traditionnels de la démocratie libérale et parlementaire. Sans doute n’est-il pas apparu ex nihilo. Il est l’aboutissement d’une évolution, à l’œuvre depuis des années ou des décennies, qui pousse à la verticalité, la concentration de l’autorité politique et la déconnexion entre la nation et ses dirigeants. L’accélération de ce mouvement s’explique par l’emprise de la peur sur le pays. Ses habitants ont peur de l’épidémie et ses dirigeants ont peur de voir leur responsabilité dans l’hécatombe – 45 000 morts – engagée devant les tribunaux. Cette atmosphère engendre une tolérance à la contrainte qui n’a guère de précédent dans les temps modernes. Elle se traduit par le recul de l’esprit critique, une préférence pour l’obéissance qui se diffuse par capillarité depuis le sommet jusqu’aux ultimes ramifications de la puissance publique sur le terrain.

Treize experts

La nouvelle gouvernance issue du Covid-19 enterre les modes classiques, en démocratie libérale, de conception des politiques. Elle efface les partis, abolit le monde associatif, les clubs de pensée, les relais de la société civile, en tant que source d’inspiration des choix de société. La mission de définir une ligne incombe désormais à un conseil scientifique, composé de 13 experts désignés par le pouvoir, dont trois médecins, deux « infectiologues », un virologue, un épidémiologiste, un anthropologue, un sociologue, etc. Cette instance non élue, composée d’inconnus du grand public, désignés en dehors de critères transparents, est directement à l’origine des orientations de la gestion du Covid-19 : port du masque, couvre-feu, confinements, etc. Ainsi, la logique démocratique fondée sur la souveraineté du suffrage universel se voit supplantée par l’autorité d’un collège scientifique ou reconnu comme tel.

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La prise de décision, la conduite de la politique, fondée principalement sur cette source d’inspiration, procède de l’état de « guerre », proclamé par le président de la République le 16 mars 2020. Le pouvoir politique est ramassé entre les mains d’une poignée de dirigeants qui se réunissent à l’Élysée en conseil de défense : chef de l’État, Premier ministre, une demi-douzaine de ministres et hauts fonctionnaires. La méthode n’est certes pas nouvelle : les réunions de quelques ministres et de leurs collaborateurs autour du chef de l’État, au « Salon vert » du Palais, s’imposent depuis plusieurs décennies comme l’instance privilégiée de discussion des orientations du pays. Mais jusqu’à présent, elles n’étaient qu’une étape dans l’élaboration d’un projet, suivie de travaux administratifs et parlementaires. À travers la prorogation indéfinie de l’état d’urgence sanitaire, cette pratique a changé de nature : l’exécutif est habilité à prendre par décret des décisions affectant les libertés publiques en dehors d’un contrôle et de contre-pouvoirs. Les fondements mêmes de la démocratie libérale traditionnelle sont dès lors suspendus. Le Parlement, seul habilité selon l’article 34 de la Constitution à encadrer les libertés sous le contrôle du Conseil constitutionnel, se voit marginalisé dans le processus de décision. Le suffrage universel dont il procède est mis entre parenthèses en tant que source de toute légitimité à définir les règles d’une société.

Le corollaire de cette nouvelle gouvernance est l’effacement de la responsabilité politique. Les inspirateurs des choix de société – le conseil scientifique –, comme les décideurs du conseil de défense bénéficient, du fait de l’affaiblissement du Parlement comme instance de contrôle de l’exécutif, d’une immunité qui les protège, en tout cas à court terme, de la sanction politique. Les erreurs ou les volte-face n’ont pas d’incidence pour leurs auteurs à l’abri des murailles de l’irresponsabilité politique.

Les élus de la nation abandonnent le pouvoir au conseil scientifique

L’idéologie qui est à l’œuvre derrière ce dispositif est celle du principe de précaution poussé à sa quintessence. Les élus de la nation ont abandonné le pouvoir, non pas aux technocrates, hauts fonctionnaires de la République, mais au pouvoir médical, constitué d’une poignée de médecins de connivence avec le pouvoir p

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Décembre 2020 – Causeur #85

Article extrait du Magazine Causeur

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