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Oh non! Le capitalisme vous a volé votre sommeil

Le capitalisme responsable de l'épuisement, selon de brillants scientifiques


Oh non! Le capitalisme vous a volé votre sommeil
Image d'illustration Unsplash

Un ethnographe rennais explique que dormir moins de sept heures est le fruit de l’aliénation voulue par le Grand Capital. Les chasseurs-cueilleurs tanzaniens, interrogés à ce sujet, ont déclaré ne pas bien comprendre.


Il dort six heures cinquante. C’est un Français moyen. Il ne le sait pas encore, mais il est victime du capitalisme. Heureusement, Romain Huët, maître de conférences à Rennes 2, est là pour le lui expliquer.

On politise tout, on nous dit rien

Dans un entretien accordé au site Reporterre — dont la ligne éditoriale pourrait se résumer à « il faut détruire le capitalisme pour sauver la planète » —, notre homme explique que la crise du sommeil n’est pas un problème d’hygiène de vie.

C’est un symptôme politique.

On croit naïvement se coucher tard parce qu’on regarde une série brésilienne.  On apprend en réalité que « le capitalisme produit l’épuisement, puis le recapte en lui vendant des solutions ». La tisane « Nuit tranquille » ? Un instrument d’oppression en sachet biodégradable ! La gélule de mélatonine ? Un ersatz de marxisme encapsulé ! Notre ethnographe diagnostique une vie « inexpressive » : le sentiment que toutes les puissances qu’on pourrait avoir sont empêchées de s’exprimer. Le scrolling illustre la thèse : c’est, nous dit-il en invoquant Deleuze, « le dernier verre de l’alcoolique ». On notera avec admiration que Deleuze, mort en 1995, a eu la prescience d’anticiper Tiktok. La conclusion s’impose : il faut « politiser l’épuisement ».

Car il est évident que le capitalisme est responsable de tous les maux de la planète: du réchauffement climatique, de la fonte des glaces, des violences conjugales et, désormais, des valises sous les yeux.

Les nobles âmes rêvaient : sauver le peuple de lui-même

Il serait pourtant injuste de railler sans mémoire.

Les grands patrons français n’ont pas fait preuve d’un enthousiasme excessif lors des « avancées sociales » conquises de haute lutte. Force est de reconnaître que le capitalisme n’est pas paré que de vertus. Les luttes sociales ne manquaient pas de noblesse dans les idées.

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Paul Lafargue réclamait en 1880 dans son Droit à la paresse le repos pour l’ouvrier pour lui permettre de « développer ses facultés intellectuelles ». Pour Jaurès, revendication sociale et exigence culturelle étaient liées. Les universités populaires du tournant du siècle incarnaient cet idéal avec une ferveur touchante. Leur lutte a payé. En 1830, les soyeux lyonnais travaillait entre soixante-quinze et quatre-vingts heures par semaine. Aujourd’hui, la durée légale française est de mille six cent sept heures annuelles. Robert Fogel, prix Nobel d’économie 1993, a calculé que le temps de loisir disponible sur une vie entière avait plus que triplé entre 1880 et 1995. Journée de huit heures en 1919, congés payés en 1936, trente-cinq heures en 2000 : déroute complète, historique et irréfutable du Grand Capital.

Mais quel est le bilan?

Surgit alors cette question vaguement inconfortable :

Qu’a-t-on fait du temps si chèrement conquis ?

L’ouvrier de Jaurès devait lire Montaigne, écouter Beethoven et faire partie d’un club de réflexion. Mais l’employé de 2025 passe cinq heures par jour devant la télévision (Médiamétrie, 2024), auxquelles s’ajoutent deux heures et demie sur les réseaux sociaux (We Are Social, 2024). Sept heures et demie de contemplation passive pour être aimable, de crétinisation digitale si l’on voit les choses en face.

Adorno avait tenté de résoudre ce paradoxe : les masses sont manipulées, leurs désirs fabriqués. Séduisant, mais condescendant : l’ouvrier qui préfère Koh-Lanta à La Nausée serait victime d’une mystification dont seul le sociologue de Rennes 2 perçoit la mécanique ?

Le divertissement passif est donc plus prisé que la culture active. Serait-ce nouveau? Pas vraiment : Aristophane se plaignait déjà du goût du peuple athénien pour les spectacles faciles. Si les gens préfèrent avaler du contenu plutôt qu’écouter des chants grégoriens, c’est leur choix le plus absolu : les deux leurs sont également accessibles. Le capitalisme n’a donc pas inventé la paresse intellectuelle. Il l’a seulement monétisée, avec l’opportunisme qui le caractérise.

Les Hadza dorment mal. Pourtant, ils n’ont pas la 5G

Une étude publiée dans Current Biology (Siegel et al., UCLA, 2015) a équipé d’actimètres trois populations de chasseurs-cueilleurs sans électricité : les Hadza de Tanzanie, les San du Botswana, les Chimané de Bolivie.

Résultat : ils dorment en moyenne six heures vingt-cinq minutes par nuit, soit moins que le Français épuisé par le capitalisme. Ils s’endorment trois heures après le coucher du soleil, se réveillent avant l’aube : ils ne dorment que six et demie.

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L’hypothèse popularisée par Matthew Walker (Pourquoi nous dormons, 2017), selon laquelle l’éclairage électrique serait le grand coupable de nos insomnies, se heurte à cette évidence : les Hadza ignorent les ampoules. Ils n’ont pas non plus sept heures de sommeil. Siegel propose une explication alternative : on s’endort quand la température ambiante baisse, on se réveille à son minimum. Si son analyse est juste, le remède n’est peut-être pas de renverser le capitalisme mais de baisser le chauffage. Solution économique, écologique et infiniment moins fatigante que la révolution.

Bilan : nous dormons autant que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs qui ignorent tout des vertus ou des affres du capitalisme. Le capitalisme ne nous vole pas notre temps. C’est nous qui lui en faisons cadeau. Mais rien n’empêchera Romain Huët, comme ses illustres prédécesseurs humanistes de se tromper de combat.

Le socialisme est pavé de bonnes intentions, c’est un recueil de bonnes idées qui ne marchent pas. Et si le capitalisme empêche de dormir, ce n’est pas toujours ceux que l’on croit. Jean de La Fontaine l’avait réglé en dix vers : le savetier chante, le financier ne dort plus.

Bonne nuit!

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