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« L’Opus Dei est démocrate et républicain »

« L’Opus Dei est démocrate et républicain »

opus dei rochebrune

Propos recueillis par Jacques de Guillebon et Gil Mihaely

Gil Mihaely. Comment expliquez-vous la réputation sulfureuse de l’Opus Dei ?

Mgr Antoine de Rochebrune. D’abord, permettez-moi de vous rappeler que l’Opus Dei est une institution  catholique, parfaitement reconnue et intégrée au sein de l’Église. Malgré nos efforts, nous n’avons pas encore réussi à bien nous faire connaître dans notre pays : mais nous y travaillons, en répondant bien volontiers aux questions, et en ouvrant bien nos portes : pas de secret chez nous. Pourtant, qui connaît vraiment l’Opus Dei en France ? Vous savez comme moi avec quelle facilité l’on peut stigmatiser telle ou telle catégorie de personnes dans le monde aujourd’hui, à base de clichés faciles et de courts-circuits sémantiques. La force des fantasmes véhiculés par des livres comme le Da Vinci Code trouble l’image d’une institution peut-être trop catholique au goût de certains.

GM. Quelle est la position de l’Opus Dei par rapport aux intégristes ?

L’Opus Dei est profondément unie au pape et aux évêques. Notre message est moderne, et s’inscrit dans une vision vraiment positive du monde dans lequel nous vivons.[access capability=”lire_inedits”] Est-ce le cas chez les intégristes ? J’ajoute qu’en vérité, je serais profondément heureux qu’au terme d’un cheminement personnel ou collectif, ils donnent leur assentiment aux enseignements du concile Vatican II. Ce dernier doit être reçu dans le contexte de la Tradition vivante de l’Église, C’est ce qui pose un problème à certains…

GM. Pour nombre de catholiques, le 14-Juillet resta longtemps une tragédie, alors que la plupart de nos compatriotes voient dans la laïcité, qui marqua la victoire de la République sur l’Église en 1905, un pilier de l’identité nationale. Est-il facile d’être catholique dans une France nourrie aux valeurs de 1789 ?  

La Révolution française a connu plusieurs stades, et on ne peut pas la réduire à l’éjection de l’Église hors de l’espace public. Si la Révolution, comme événement violent, a été de fait antireligieuse, le 14-Juillet en soi n’est pas antireligieux. Il peut donc être fêté sans problème et avec joie comme un moment d’unité nationale. Quant à la laïcité, elle précède et la loi de 1905 et la Révolution puisqu’on la trouve en germe dans la philosophie des Lumières. Cela dit, l’Église, dans son rapport à la laïcité, ne peut aujourd’hui que se réjouir de cette séparation des pouvoirs.

GM. Tant mieux, mais cela n’a pas toujours été le cas !

Sans doute, mais cela n’est guère surprenant si l’on se souvient de ce qui s’est passé de 1901 à 1924 [date de la réconciliation de Rome avec la France]. Il ne faut oublier ni la spoliation des biens, ni l’appropriation des édifices religieux par l’État, qui en est toujours propriétaire, ni l’expulsion des congrégations religieuses. Qu’on pense aux photos des chartreux expulsés de leur abbaye en 1903, par exemple. L’Église ne s’est évidemment pas réjouie de ces événements mais, sur le fond, l’évolution correspond bien à ce qu’a dit le Christ : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César. » Que l’Église ne soit plus la religion d’État peut aujourd’hui être tenu par les chrétiens comme un fait au minimum indifférent.

GM. C’est aller un peu vite en besogne… Vous affirmez vous-même que l’État est en quelque sorte votre « propriétaire » : donc la séparation n’est pas nette, et on peut même parler d’une certaine dépendance…

Vous pourriez poser cette question à l’archevêque de Paris, le cardinal Vingt-Trois ! Voici mon point de vue. L’État entretient les édifices religieux qu’il a expropriés en 1905. L’Église le ferait-elle mieux que l’État ? Rien de moins sûr dans le contexte actuel. D’autre part, il me semble que la liberté de culte dont jouit l’Église en France, de nos jours, est tout à fait acceptable. Je ne vois pas de problème majeur, actuellement, dans les relations Église-État. Finalement, l’Église et les catholiques peuvent exprimer leur point de vue dans de bonnes conditions dans les débats de société. Mais je ne suis pas prophète pour l’avenir. César reste César….

Jacques de Guillebon. Pour en revenir à 1905, peut-on nier que la séparation ait été dirigée contre l’Église catholique ?

Je pars de données factuelles, sociales. Prenons acte d’une séparation qui s’est faite de manière douloureuse. L’Église doit l’assimiler et « faire avec ».

GM. Nous avons vu, ces dernières années, des prises de position estampillées « chrétiennes » par rapport aux Roms, au mariage et à l’adoption par des couples homosexuels. L’évolution de la société française ouvre-t-elle un nouvel espace d’expression politique et publique dans lequel une voix catholique aurait une légitimité ?

La liberté d’expression s’exerce aussi sur des matières à caractère moral, qui ne sont pas indifférentes aux chrétiens. Les catholiques ont, par exemple, toujours estimé que l’étranger méritait d’être accueilli et de voir sa dignité respectée, et s’ils constataient que l’État ne respectait pas cette solidarité, ils auraient le devoir de le dire ! Il ne s’agit pas de prendre les rênes du pouvoir, mais de proposer des orientations respectueuses dans ce qui a trait à l’éthique et à la dignité de la personne, notamment dans le social ou le sociétal.

JdG. Les bouddhistes auraient-ils, en France, la même légitimité pour intervenir dans ce genre des débats ?

Je pense qu’il s’agit à la fois d’une question de sociologie et d’histoire. Il est normal que l’Église, parce qu’elle représente une religion qui est numériquement majoritaire par rapport aux autres, et aussi à cause de son rôle historique, soit davantage écoutée. Mais si les bouddhistes veulent s’exprimer, je pense évidemment qu’ils en ont le droit.

GM. Vous faites une distinction entre des débats politiques à forte valeur morale et ceux qui n’en ont pas ou moins. Mais les problèmes posés par les écarts de richesse ne sont-ils pas aussi des questions morales ? Et d’ailleurs, quelles questions politiques sont totalement dépourvues de portée morale ? Dans cette perspective, doit-il y avoir une voix catholique dans le débat politique ?

L’Église catholique ne se réduit pas à son clergé… Donc, en matière politique, l’Église ne veut pas de cléricalisme : ni faire entrer le clergé à l’Assemblée nationale, ni transformer ses laïcs en « sous-marins » qui mettraient en œuvre l’agenda de la hiérarchie. Les citoyens catholiques prennent leurs responsabilités, et on peut espérer que leurs décisions politiques sont influencées par leur foi. Maintenant, pour ce qui est de la hiérarchie, il y a une manière naturelle de nouer le dialogue. Par exemple, entre le maire et le curé d’un village, le dialogue est constant, ne serait-ce que parce que le maire possède l’église et le presbytère. Il faut faire la différence entre une parole publique, comme celle de l’archevêque de Paris, et un dialogue officieux naturel concernant des sujets plus délicats que d’autres. Mais sur de nombreux sujets traités par l’État, l’Église n’a pas à intervenir comme telle.

GM. En somme, il existe des « partenaires moraux » comme il y a des partenaires sociaux…

On pourrait dire cela ; on pourrait aussi parler de « partenaires religieux » parce qu’il y a dans la religion le désir de contribuer au bien commun.

GM. Permettez-moi d’insister. Y a-t-il, suivant le contexte, un vote plus chrétien qu’un autre ? Par exemple, un chrétien peut-il voter pour un candidat qualifié de « président des riches » ?

L’Église est, dans ce domaine-là, d’une modernité exceptionnelle ; sauf exception flagrante, elle ne dit pas : « On ne peut pas voter pour tel candidat », elle donne aux catholiques les outils pour qu’ils discernent d’eux-mêmes ce qu’ils doivent faire et pour qui ils doivent voter. D’où l’importance de bien les former et les informer. L’Église cherche, par la foi, à éclairer la raison et non à la diriger.

GM. En somme, l’Église n’interfère pas dans les affaires publiques. Mais dans un passé relativement récent, il existait en France un courant démocrate-chrétien assez puissant…

C’est vrai. La France a connu une démocratie-chrétienne qui recherchait une solution catholique aux problèmes de société. Aujourd’hui, les chrétiens ont plutôt tendance à penser qu’il n’y a pas de solution unique à chaque problème, mais plusieurs, également acceptables. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de grand parti démocrate-chrétien en France. Cela dit, l’Église doit accompagner les personnes et éclairer les consciences. Lorsque des dirigeants politiques ne veulent pas écouter l’Église, comme cela se passe parfois aujourd’hui, je ne peux que le regretter. Il faudra faire avec. Mais rassurons-nous : la situation des premiers chrétiens, persécutés par l’Empire romain païen, a été plus difficile…

GM. Vous acceptez le blasphème, comme l’une des conséquences inévitables de la liberté d’expression…

Tout ne se résume pas à la liberté d’expression… Mais il y a aussi la responsabilité personnelle qui appelle chacun à mesurer ses propos. Si quelqu’un blasphème, je le regrette profondément pour lui, pour Dieu, pour l’Église, pour ma sensibilité mais, à titre individuel, cela ne m’affecte pas dans ma relation avec Dieu. Je ne demande pas à l’État que les lois civiles s’identifient à un code religieux. En revanche, nous attendons, tous, que les lois de la République soient morales. Or, je me rends compte qu’elles ne le sont pas toujours, comme dans le cas de l’avortement. Mais que puis-je y faire, si ce n’est le dire pacifiquement et prier pour que les choses changent ?[/access]

La suite demain…

Décembre 2012 . N°54

Article extrait du Magazine Causeur


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