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Inflation record, récession: agonie d’un modèle épuisé ou renouveau?

Inflation record, récession: agonie d’un modèle épuisé ou renouveau?
La centrale thermique de Cordemais (44) © SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA

L’inflation atteint des niveaux record, jamais vus depuis des décennies. Six facteurs principaux expliquent ce phénomène inquiétant. Analyse.


L’inflation aux États-Unis atteint le chiffre énorme de 8,5% sur un an, un record depuis 1982. L’inflation atteint près de 9% en zone euro, 6,5% en France, près de 9% en Allemagne, 10% en Espagne et près de 20% dans les pays baltes. Il faut remonter 40 ans en arrière, au moment de la fin du cycle des Trente glorieuses, pour retrouver un tel dérapage incontrôlé de l’inflation.

Pourquoi une forte inflation est-elle apparue en Occident ?

Le premier facteur est la gestion aberrante du Covid avec des fermetures/réouvertures brusques des économies, qui plus est de façon non simultanée. Certains pays ont rouvert leur économie avec des plans de relance quand d’autres l’ont refermée. Dans un monde du zéro stock, des goulots d’étranglement apparaissent, d’autant plus que les chaînes de production sont de plus en plus étirées et concernent de plus en plus de pays. La mondialisation économique devient trop complexe et non résiliente quand se produisent des chocs. L’exemple typique est la pénurie de semi-conducteurs qui a affecté l’économie mondiale. Un nombre très limité de pays en produisent et Taïwan est un producteur essentiel. Un problème à Taïwan, un confinement, un manque d’eau pour fabriquer les semi-conducteurs suite à une sécheresse et c’est le chaos dans l’économie mondiale, notamment dans l’industrie automobile.

Les élites au pouvoir en Occident étant liées corps et âme avec le modèle néolibéral peuvent difficilement changer de cap sous peine de donner l’impression d’abjurer leur foi

Le deuxième facteur est la succession des quatre plans de relance aux Etats-Unis décidés par Trump puis Biden. Le dernier plan de relance, excessif, ne s’imposait pas. Les ventes de biens, largement importés, ont cru à un rythme jamais vu occasionnant des pénuries dans certains secteurs.

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Le troisième facteur est le dysfonctionnement du capitalisme mondialisé et financiarisé. De plus en plus d’entreprises sont gérées par les directions financières ou par des PDG abreuvés de stock-options par les actionnaires : leur seul objectif est la hausse du cours de bourse. Si le cours de bourse monte, ils deviennent multimillionnaires, s’il baisse trop, ils sont licenciés. Les entreprises sont alors gérées pour et par la finance, du cash devant être dégagé à tout prix pour racheter les actions de l’entreprise. La perte de sens devient totale et les erreurs stratégiques pleuvent tant le résultat à court terme est prépondérant dans la prise de décision. On se rappellera ainsi de la situation caricaturale chez le constructeur d’avion centenaire Boeing, incapable de faire voler son nouvel avion et devant fermer ses chaînes de production deux ans. Lors des phases d’intense financiarisation, les salariés sont pressurés et souffrent, les meilleurs démissionnent. Il apparaît ainsi une structure médiocratique dans ces entreprises gérées pour et par la finance, elles sont nombreuses, affectant leur capacité à produire efficacement.

Le quatrième facteur est l’amplification de la hausse des prix de matières premières par les traders de Wall Street et d’ailleurs. Nos gouvernements ont pris la décision, à tort, de largement déréguler la finance : les financiers ont aujourd’hui le droit de spéculer à la hausse sur les matières premières et même sur l’alimentation via des instruments financiers sur le blé, le maïs, la viande de porc etc. Cela amplifie beaucoup les hausses de prix avec la conséquence d’affamer les plus pauvres.

Le cinquième facteur est la création de monnaie par milliers de milliards de dollars et d’euros par les banques centrales américaines et européennes. Les planches à billet des banques centrales ont tourné à toute vitesse pour sauver les banques et l’économie américaines de la crise des subprimes, pour sauver les banques et économies européennes de la crise de l’euro puis pour sauver l’économie et la finance occidentale de la gestion publique étonnante de la crise du Covid. Inévitablement, cette monnaie en excès, coincée au départ dans les marchés financiers et immobiliers, finit par revenir dans l’économie réelle en alimentant l’inflation.

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Le sixième facteur est la guerre en Ukraine ou plutôt les sanctions économiques en réponse à l’invasion russe. Ces sanctions ne déclenchent pas l’inflation en Occident mais lui donnent un coup d’accélérateur au pire moment. La volonté affichée de l’Europe de se passer d’énergie russe alors que cela semble impossible tant l’approvisionnement en énergie devient difficile et contraint et notre dépendance importante (un tiers de l’approvisionnement de l’Europe en énergie) est une autre erreur stratégique qui a et aura des conséquences inflationnistes sévères.

Ces six facteurs sont apparemment différents. Ils ont cependant un élément en commun: la médiocrité des décisions prises par les gouvernements en Occident. Ces facteurs annoncent aussi la fin d’un cycle et la fin d’un modèle économique de capitalisme financiarisé et mondialisé.

Quelles seront les conséquences de l’inflation ?

Avec une inflation de 8,5% aux États-Unis, la hausse des salaires de 5,5% occasionne pour les ménages américains une perte de pouvoir d’achat de 3%. En France et en Europe, les pertes de pouvoir d’achat des salariés sont du même ordre de grandeur. Le manque de consommation que cela induit finira inévitablement par générer une récession. D’autant plus que les banques centrales, paniquées par une inflation au départ sous-estimée montent leurs taux pour ralentir la demande et faire baisser l’inflation. Ne rien faire signifierait pour elles prendre le risque de l’enclenchement d’une boucle prix salaires où les salaires augmentant de plus en plus vite, l’inflation risquerait aussi d’augmenter de plus en plus vite, avec des risques dévastateurs à terme. Nous allons donc assister au développement d’une récession en Occident. Cette récession et la hausse des taux amèneront probablement une forte chute des bourses et de l’immobilier, peut-être même une authentique crise financière alimentant la crise économique. Remarquons que l’inflation est difficile à arrêter. Certaines entreprises ont retardé leurs hausses de prix pour éviter de perdre trop de chiffre d’affaires et les hausses de salaire d’aujourd’hui, inévitables, sont les hausses de prix de demain. L’inflation est donc là pour durer quelques temps, la crise économique aussi.

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Deux scenarii semblent se dégager à l’horizon : soit une crise économique et financière profonde qui arrêtera l’inflation à l’horizon 2023, soit une inflation élevée pour au moins deux ans avec une crise économique longue. Dans les deux scenarii, l’occidental moyen s’appauvrira de façon importante, soit par les baisses de salaire réel, soit par le chômage lié à la récession. Si la Russie coupe même partiellement l’approvisionnement en gaz de l’Europe comme cela est le cas aujourd’hui, les syndicats et certains économistes allemands avertissent à raison que le manque d’énergie pourrait engendrer un véritable désastre économique. Qui plus est, il sera difficile pour les pays les plus fragiles du Sud de l’Europe, plombés par des dettes publiques massives, de résister à un nouveau tsunami économique. En période d’inflation, le « quoi qu’il en coûte de Mario Draghi » qui avait sauvé la zone euro en 2012 en rachetant massivement les dettes publiques avec la planche à billets de la BCE ne sera plus applicable. Comment l’euro pourra alors y survivre ?

L’Occident est affaibli par sa désindustrialisation, la formidable hausse des dettes publiques et privées, l’appauvrissement des classes populaires et moyennes ainsi que par l’érosion de sa position géopolitique. Toutes les factures du passé vont revenir prochainement se présenter à notre bon souvenir. Nous entrons dans une période difficile et chaotique, probablement une période de rupture. Sortir de cette crise nécessitera la mise en place d’un modèle économique radicalement différent, orienté vers la production, une production durable dit la jeunesse, et non la financiarisation. Les élites au pouvoir en Occident étant lié corps et âme avec le modèle néolibéral peuvent difficilement changer de cap sous peine de donner l’impression d’abjurer leur foi et de perdre toute crédibilité. Cela rendra la sortie de crise encore plus difficile.


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