Elle est d’abord très séduisante, cette expo consacrée à « L’ange du bizarre » que l’on peut voir en ce moment à Orsay. On a le plaisir de découvrir des tableaux que l’on connaissait depuis longtemps pour les avoir vus plusieurs fois sur les couvertures de nos livres de poche de Poe, Huysmans ou Lautréamont – tel le célébrissime Cauchemar de Füssli (1781) avec son cheval hallucinant surgissant de derrière le rideau et son diable accroupi sur la belle dormeuse.
On visite maints lieux hantés, à commencer par la très amityvillienne Maison rose de 1893 de William Degouve de Nuncques, ainsi que sa Nocturne au parc royal de Bruxelles (1893) au bleu nuit inoubliable. On se refait une mémoire de cinéma avec les nombreux extraits proposés, du Nosferatu de Murnau (1922) au Frankenstein de Whale (1931), en passant par Rebecca d’Hitchcock (1940) et le rêve de Los Olvidados de Bunuel (1950) – autant d’épiphanies fantasmagoriques qui montrent  le combat des ténèbres et de la lumière, de la forme et de l’informe, du visible et de l’invisible.
Les plus fabuleuses découvertes sont néanmoins picturales, à commencer par le rouge infernal du Pandémonium de John Martin (1841), flamboyante capitale de l’enfer inspirée de Milton, suivi bientôt du blanc spectral de La femme en blanc, sans oublier le bleu noir du Péché de Stuck (1893) et le vert mortuaire de La mort et le fossoyeur de Carlos Schwabe (1900) qui sert d’affiche à l’exposition, même si ma préférée reste L’idole de la perversité de Jean Delville (1891). Qui dit bizarre dit érotique. Et de la sublime Indolente de Bonnard (1899) aux femmes attachées de Charles-François Jeandel, l’inventeur de la photo de bondage s’il en est, il y en aura pour tous les goûts – et sans culpabilité aucune puisqu’en art tout est permis. On a beau se vouloir féministe, la représentation naturelle de la femme, c’est-à-dire satanique et sexuelle, reste la même pour des siècles et des siècles.
L’ange du bizarre serait-il antimoderne ? C’est en tout cas l’explication officielle à laquelle nous invite l’exposition. Le « romantisme noir » fut en effet ce courant artistique transversal qui apparut à la fin du XVIIIe siècle, avec la naissance du roman gothique en Angleterre et le surgissement en France de ce « bloc d’abîme »  que fut Sade et selon le titre si juste d’Annie Le Brun. Contre la raison, triomphante jusqu’à la Terreur, et le positivisme, progressiste jusqu’au scientisme, était ainsi réhabilitée la partie obscure, pulsionnelle, et au fond, artistique, de notre humanité.
Pour autant, il  y a quelque chose qui cloche dans cette opposition entre progressisme et occultisme, rationalisme et romantisme, positivisme et satanisme. En vérité, le goût pour les forces occultes est allé de pair avec la nouvelle anthropologie progressiste du XIXe siècle. Les tables tournantes ont constitué moins l’envers que l’aval de l’humanisme moderne, tel que l’exilé de Guernesey l’a incarné dans sa toute sa splendeur. Victor Hugo invoquant les esprits, oui, mais au nom du progrès. Victor Hugo écrivant La fin de la Satan, oui, mais pour le pardonner et le réhabiliter. Parce que c’est Satan, l’enjeu moral du XIXe siècle.  C’est Satan qui est devenu le gars sympa et recommandable du nouveau monde et dont, de Milton à Sand, de Lamartine à Vigny, de Lamennais à Nietzsche, on ne cesse de dresser les louanges.  Même Balzac, pourtant catho légitimiste, y va de son apologie sataniste avec son Melmoth réconcilié. Il faut sauver le soldat Satan ! Seul Baudelaire tente héroïquement de résister à ce qui n’est rien d’autre qu’un changement de paradigme, une inversion des valeurs, une mise à bas de la morale  – et comme par hasard, c’est lui qui est condamné pour immoralité par le procureur Pinard.
Muray avait tout dit là-dessus : réhabiliter Satan, c’est non seulement réhabiliter l’homme dans sa liberté prométhéenne, mais c’est surtout en finir avec le mal radical.  C’est Dieu, c’est-à-dire le chrétien, c’est-à-dire le Juif, qui incarne désormais le mal absolu avec sa théologie invraisemblable du péché pour tous, de la Loi culpabilisatrice, de la croix sadomaso et de l’Alliance mortifère qu’il faudra un jour liquider pour de bon. Satan, lui, libère, console, déculpabilise, soigne, guérit. Satan, c’est l’avènement de l’homme réconcilié avec lui-même, sans péché ni castration, sans fêlure ni négatif – mais cathare ô combien.
Et c’est cette idolâtrie que perpétue, même sans penser à mal, cette  exposition, parce que même en 2013, nous sommes toujours au XIXe siècle, surtout au Musée d’Orsay, et que le rôle de la culture a toujours été de rendre l’art acceptable. Au fond, la barbarie est devenue amusante. Le second degré a triomphé. L’Histoire ne vaut plus que d’un point de vue onirique. La Terreur a laissé place au désir, le sadisme à l’érotisme, le mal au fantasme.
Que faire en effet, comme l’écrit Annie Le Brun, citée in extremis en fin d’expo, contre « la pollution lumineuse qui gagne chaque jour du terrain » et par laquelle « la forêt mentale risque aujourd’hui d’être dévastée comme l’est la forêt amazonienne » ? Que faire contre les bisounours que sont les nouveaux représentants de Satan sur terre ? Sommes-nous encore capables de faire ce fameux « choix du noir » sans sourire ?  N’avons-nous pas, après avoir dévasté les sexes, les distinctions et les identités,  dévasté  les nuits ? C’est toute l’ambivalence de cet « Ange du bizarre » que de nous faire croire que nous pourrions encore avoir peur de ce qui ne nous fait plus peur depuis longtemps, et ce faisant, de nous révéler qu’au fond la seule bizarrerie encore permise par l’époque, c’est notre angélisme.

« L’ange du bizarre – le romantisme noir de Goya à Max Ernst », exposition du 5 mars au 9 juin 2013, Musée d’Orsay.

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