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Isère de l’innovation

Il était une fois une vallée alpine pionnière de la recherche appliquée depuis cent cinquante ans. Traduisez  appliquée par industrielle : à Grenoble, depuis la découverte des pouvoirs magiques de l’hydroélectricité par Aristide Bergès en 1869, la science sert les intérêts de l’industrie. À tel point que La litanie des prophètes de la science appliquée grenobloise paraît sans fin : les Paul Janet, Georges Flusin, René Gosse, Félix Esclangon, Louis Néel et autres Michel Soutif ont traversé trois siècles et deux guerres mondiales d’innovation permanente en infiltrant peu à peu les rouages de l’Etat.
De la « houille blanche » version Bergès à l’énergie atomique, Grenoble est devenu le fleuron d’une certaine idée de l’homme, engagé dans la recherche scientifique pour les bienfaits de la nation en armes. Cette vérité enfouie apparaît au fil du dernier petit essai du collectif anti-industriel Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Le lecteur prendra conscience du rôle central joué par la technopole iséroise dans le développement du complexe militaro-industriel français, auquel hommes politiques de tous bords, universitaires et chercheurs rendent régulièrement hommage. Entre le Medef et la CGT, la même illusion lyrique règne : la technologie serait un moyen neutre au service d’une fin indiscutable et inexorable, l’émancipation humaine par la croissance. Tout le débat droite/gauche consiste à en  répartir les fruits au profit de la bourgeoisie ou des prolos aux manches pleines de cambouis. L’immense mérite de Pièces et Main d’œuvre  est de déboulonner la statue du productivisme au nom de la « honte prométhéenne devant les machines » (Günther Anders). Ces lointains descendants du général Ludd vont jusqu’à exhumer quelques pages oubliées du jeune De Gaulle, critique lucide et acéré du machinisme malheureusement résigné devant la roue de l’Histoire. Entre deux descriptions méticuleuses des avancées techno-industrielles hexagonales, PMO nous inocule quelques solides anticorps contre les mystifications gauchistes. Désespérément parés de lunettes antifascistes,  nombre de progressistes, naïfs ou malhonnêtes,  restent pressés « d’en découdre avec « la bête immonde » dont ils hallucinent le retour sous les trognes des Le Pen, père et fille, et de leurs électeurs. L’antifascisme aussi a toujours une guerre de retard. En fait, c’est l’état d’urgence écologique, la gestion de la pénurie travestie en « développement durable (…) qui justifie déjà le techno-totalitarisme » nous disent ces dignes disciples d’Illich et Charbonneau.
À l’heure où des multinationales de l’énergie investissent l’équivalent du PIB du Libéria dans la recherche sur de nouveaux codes génétiques, la maxime de Margaret Thatcher reste hélas de mise. « There is no alternative », répétait la dame de fer : qu’un Poutou ou qu’une Le Pen accède à l’Elysée après l’actuelle crise de régime, Mc Donald’s, Starbucks, OGM et centrales nucléaires n’arrêteront pas de tourner. Jusqu’à l’explosion finale ?

Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Rien que du nouveau ! suivi de Innovation scientifreak : la biologie de synthèse, L’échappée, 2013.


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est journaliste.

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