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Tous les “martyrs” ne se valent pas

Tous les “martyrs” ne se valent pas
Commémoration de l'attentat du Bataclan, novembre 2017. SIPA. AP22129312_000002

A Berlin, des artistes ont associé dans une œuvre toutes sortes de « martyrs » ou prétendus tels, de Socrate à Maximilien Kolbe en passant par des terroristes djihadistes. A première vue, on croirait relire le texte de Nicolas Mariot sur Robert Hertz et Mohamed Merah, à ceci près que Libération a rédigé un article factuel et complet sur le sujet, une fois n’est pas coutume.

Préférer le débat à la censure

Cette « affaire » a au moins le mérite de nous permettre de nous poser quelques questions, ce qui au vu des diverses réactions est loin d’être inutile.

Faut-il laisser faire ? Interdire cette œuvre ? Ou, comme l’a fait une association de victimes, demander qu’en soit retiré tel ou tel portrait ?

Y a-t-il une glorification des terroristes ? Y a-t-il le message, explicite ou implicite, que ce qu’ils ont fait « n’est pas si grave », voire une incitation à soutenir leur cause ou, pourquoi pas, à imiter leurs actions ? Si oui, il s’agit d’apologie du terrorisme, ce qui est sanctionné par le droit français – j’ignore ce qu’il en est dans le droit allemand qui, naturellement, doit s’appliquer en l’espèce. Si non, rappelons qu’on peut vouloir comprendre sans chercher à excuser et encore moins à justifier ni à encourager. Si cette tentative de compréhension conduit à des amalgames maladroits ou à des conclusions stupides, c’est fort regrettable mais ce n’est pas illégal.

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Interdire la propagande ennemie est légitime, combattre sans relâche ses arguments est indispensable, mais il faut aussi garder à l’esprit que la liberté d’expression est très précisément la liberté pour les autres de tenir des propos que je trouve scandaleux. Au demeurant, je ne peux réfuter qu’une opinion exprimée, et je préfère les débats à la censure.

L’art de la confusion

Reste ce qui est, je pense, la question essentielle : ce « mur des martyrs » entretien-t-il la confusion ou au contraire cherche-t-il à faire toucher du doigt le fait que ce mot, « martyr », peut recouvrir des réalités radicalement différentes les unes des autres ? Est-ce une nouvelle et délétère manifestation du relativisme moral, ou une tentative courageuse mais incomprise de s’arracher à ce relativisme ?

A la suite de la polémique, artistes et organisateurs n’ont pas manqué de souligner que les individus exposés « ont été désignés comme martyrs par un État, une religion ou une organisation. Aucun ne l’a été par les artistes ». « Le terme martyr est utilisé de manière très différente dans notre pays et dans d’autres pays ou cultures, comme les musées des martyrs en Iran ou en Irak qui honorent les personnes que nous considérons comme des meurtriers et des terroristes. »

Que faire de ce constat ? Certains, hélas, se hâteront d’en conclure que « tout est relatif », « tout est une question de point de vue », « tout est subjectif » et donc in fine « tout se vaut ».

Mais on pourrait aussi explorer les différences, se demander ce que le sens qu’un « État, une religion ou une organisation » donne au terme de martyr révèle sur cet État, cette religion ou cette organisation.

Une thèse ne suffirait pas à en faire le tour, mais voici un florilège de ces précieuses nuances qu’il serait bon d’avoir à l’esprit.

Tous n’est pas relatif

Être assassiné par surprise, ou aller consciemment à la mort ? Mourir pour ses idées parce que l’on refuse d’employer la force pour se défendre, ou mourir au combat pour frapper ses ennemis le plus durement possible ? Tuer des combattants, ou tuer des civils ? Accepter de mourir si c’est nécessaire, ou désirer cette mort dans un moment d’exaltation ? Seuls les morts sont-ils martyrs, ou ce terme s’applique-t-il aussi à ceux qui ont profondément souffert pour leur cause ? Les victimes peuvent-elles être martyrs, ou cela suppose-t-il d’accepter préalablement les sacrifices imposés, ou du moins le risque de ces sacrifices ? Mourir pour ses convictions est-il toujours un don de soi, ou parfois une manière de s’accaparer la cause que l’on revendique ? Faut-il plus de courage pour mourir dans la gloire ou pour vivre humblement ? Une noble mort efface-t-elle toujours les turpitudes de la vie ? Quels honneurs pour les morts pourraient être à la hauteur du sacrifice qu’ils ont consenti ? Dans quels cas ce sacrifice ennobli-t-il la cause défendue, et dans quels cas en souligne-t-il l’absurdité ? La monstruosité de certaines causes doit-elle faire oublier le courage et le dévouement, le courage et le dévouement doivent-ils faire oublier la monstruosité ? Qu’est-ce qui fait que quelqu’un puisse mourir pour ses convictions, qu’est-ce qui fait qu’il puisse tuer pour elles ? Quand est-ce ou n’est-ce pas légitime ? Pourquoi, pour quoi ou pour qui serions-nous nous-mêmes prêts à mourir ? A tuer ?

Au-delà des exemples donnés dans l’exposition, il faudrait aussi par exemple nous référer à l’admirable oraison funèbre prononcée par Périclès – sans doute l’un des meilleurs hommages aux morts de tous les temps – ou examiner les polémiques autour du sanctuaire Yasukuni au Japon (les anglophones curieux de ce sujet peuvent lire l’excellente étude d’Akiko Takenaka, dont les grandes lignes sont résumées ici).

Du peu que j’en sais, j’ai bien peur que le « mur des martyrs » se contente de tout mettre sur le même plan dans l’égalité superficielle de « mourir pour ses convictions ». Si c’est effectivement le cas, c’est choquant et stupide.

Mais cela ne doit pas nous empêcher de profiter de l’occasion pour réfléchir. Et, qui sait ? En suscitant le débat, de mettre en évidence des nuances que l’on ne prend généralement pas la peine de conceptualiser, et de pousser à la prise de conscience que tout n’est pas relatif.

Tous les « martyrs » ne se valent pas, et ceux que nous choisissons d’honorer en disent beaucoup sur ce que nous décidons d’être.

Les Rien-pensants

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Haut fonctionnaire, polytechnicien. Sécurité, anti-terrorisme, sciences des religions. Disciple de Plutarque.

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