En l’espace de quelques jours, un rapport parlementaire a refusé de faire une distinction entre les terrorismes islamique et corse et un article de Libération a comparé la radicalisation de Mohamed Merah à celle d’un poilu de la guerre de 14…


« Il n’y a pas lieu de faire de distinction entre le terrorisme islamique, ou basque ou corse » a dit Raphaël Gauvain, rapporteur de la commission des lois pour la nouvelle loi anti-terroriste. Presque simultanément, Nicolas Mariot, historien, publiait dans Libération un article (sic) sur ce qu’il appelle les « résonances » entre Mohamed Merah et le lieutenant Robert Hertz, militaire engagé dans la Première Guerre mondiale.

Sous-jacente à ces déclarations et aux nombreuses réactions qu’elles suscitent, il y a la question de la légitimité de la violence, bien plus complexe que ne l’imaginent ceux qui rêvent du Grand Soir comme ceux qui font de la non-violence un impératif moral absolu.

Il y a une différence entre combattre un homme et tuer un enfant

Car la légitimité éthique d’une action violente ne dépend pas avant tout de sa légitimité juridique – même si c’est un paramètre – mais des limites qu’elle s’impose à elle-même et de la cause qu’elle entend servir. Tuer un combattant ennemi n’est pas du tout la même chose que de tuer un enfant. Tuer par accident un enfant dans un dommage collatéral n’est pas non plus la même chose que de tuer volontairement un enfant qu’on est allé cibler dans une école. Préserver la souveraineté de son pays, vouloir l’indépendance de ce que l’on considère comme sa patrie ou au contraire vouloir éviter son morcellement, n’est pas équivalent à vouloir instaurer un régime totalitaire rétablissant l’esclavage et sanctifiant le viol des captives de guerre.

Homère l’a décrit il y a longtemps, et bien mieux que je ne le ferai jamais : la violence chevaleresque d’Athéna, « fille indomptable du dieu qui tient l’égide, protectrice des cités », ne doit pas être confondue avec la cruauté impitoyable d’Arès, « fléau des hommes, dieu toujours couvert de sang, destructeur des remparts ». Ce qui différencie les deux est très précisément ce qui distingue la civilisation de la barbarie.

Lorsque Nicolas Mariot « analyse les processus de radicalisation et la notion de sacrifice » en rapprochant les cas de Mohamed Merah et de Robert Hertz, il est comme quelqu’un qui étudierait la passion de la science en comparant Louis Pasteur et Josef Mengele, disant que tous deux partageaient l’exaltation de la découverte, sans s’intéresser aussi à tout ce qui les sépare. Le sacrifice de soi est une chose, le sacrifice d’autrui en est une autre, et les questions « à quel prix ? », « jusqu’où peut-on aller ? » ne sont pas neutres. Lorsque Diomède, qui avait vaincu Arès aux côtés d’Athéna, se laissa à son tour envahir par une fureur guerrière n’acceptant plus de limite, Apollon le ramena à la raison en le rappelant à l’ordre : « Recule, insensé, et ne prétends pas t’égaler aux dieux ! », et ainsi le héros évita d’être possédé par celui dont il venait de triompher.

Ne plus distinguer les violences entre elles, dans leurs buts et dans leurs actes, revient soit à banaliser la monstruosité, qui ne serait « après tout, pas pire que », soit à condamner la légitime volonté de se défendre et de protéger, désarmant moralement les victimes face à leurs bourreaux. Dans l’opposition et la complémentarité entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, l’équilibre est difficile mais sa recherche indispensable. D’un côté, de beaux principes ne justifient pas des conséquences dramatiques. De l’autre, défendre une cause juste ne donne pas tous les droits.

« Il y a plus de proximité idéologique entre un Merah et un (Klaus) Barbie »

Quoi que l’on pense du choix d’Eric Dupont-Moretti de mettre son vaste talent au service de la défense d’Abdelkader Merah, le frère de Mohamed Merah, menacer ses proches est inacceptable et indigne – tout comme l’ont été les excès de l’épuration, « violence veule et basse » qui marqua le regretté Jean Rochefort, et que n’excuse pas l’abomination du nazisme.

Même si l’on considère que la Première Guerre mondiale fut une boucherie et le suicide collectif de l’Europe, il n’est pas interdit d’avoir l’élémentaire lucidité de constater que des As comme Guynemer ou Navarre sont d’une toute autre trempe que le tueur d’enfants Merah. On peut utilement se référer aux passionnants articles que leur a consacrés Michel Goya, dont certains extraits sont particulièrement éclairants, puisque s’il parle de « comportements de monomaniaques obsédés par la recherche du combat ». Il dit aussi très justement que « ce n’est pas la joie de tuer qui est visiblement en cause mais le plaisir de la sensation du danger et l’esprit de compétition. » « Il n’y a d’ailleurs que très peu d’exemples de tirs sur des hommes sautant en parachute, et les gestes amicaux ne sont pas rares entre gens ayant le sentiment d’appartenir à une même élite. » On pourrait écrire sensiblement la même chose sur les héros de l’Iliade ou les chevaliers de la Table Ronde, ce qui n’a rien à voir, absolument rien, avec un djihadiste qui, d’une rafale, abat un père qui tente de protéger ses fils puis, calmement et méthodiquement, traverse la cour de l’école pour tirer sur un petit garçon de quatre ans qui rampe vers son père et son frère, ou qui attrape une fillette de 7 ans par les cheveux et la tue d’une balle dans la tête. Ce n’est pas un hasard si certaines causes ont pour héros des hommes comme Fonck, alors que d’autres choisissent Mohamed Merah.

Pour citer l’historien Emmanuel Debono, dont l’analyse, en l’occurrence, est d’une grande pertinence1, analyse d’autant plus intéressante qu’elle reste dépassionnée : « Il y a plus de proximité idéologique entre un Merah et un (Klaus) Barbie qu’entre le radicalisé de Toulouse, le tueur d’enfants amoureux de la mort, et le défenseur de la patrie qu’était Hertz, il y a cent ans. »

Différencier n’est pas excuser

Nicolas Mariot n’a pas totalement tort d’évoquer une certaine survalorisation romantique de la mort au combat, mais il est aveugle à l’essentiel lorsqu’il oublie qu’il y a une différence immense entre combattre un homme et exécuter un enfant.

En ce qui concerne la déclaration de Raphaël Gauvain, je n’adhère pas à tous les arguments des députés de Pè A Corsica dans la réponse qu’ils lui ont faite, mais je soutiens presque sans réserve leur point de vue selon lequel « en mettant sur un même plan la «violence» corse et la terreur aveugle et lâche des djihadistes, le Gouvernement (…) commet une faute politique. » Presque sans réserve, car même si j’estime que le désir d’indépendance est un choix politique respectable, trop de sang a coulé pour que je ne sois pas gêné par les guillemets qu’ils mettent à « violence ». Mais là n’est pas l’essentiel.

Il y a une distinction fondamentale entre le terrorisme islamique d’une part, et les terrorismes basque ou corse d’autre part, c’est la différence profonde, d’une importance cruciale, entre une guerre d’anéantissement et une guerre de rapport de force.

Différence dans les méthodes employées, d’abord. A l’heure du procès d’Abdelkader Merah, il n’est pas inutile de rappeler que les indépendantistes corses n’ont jamais commis de crimes comparables en horreur à ceux de son trop célèbre frère, pour ne parler que de lui.

Tuer un représentant officiel d’un Etat que l’on combat, qu’il soit préfet, policier ou militaire, est évidemment un crime et doit évidemment être condamné, mais reste du domaine de la tragique normalité de la guerre, fut-elle asymétrique.

En revanche, tuer des bambins dans une école, non pas comme dommages collatéraux involontaires mais comme cibles principales consciemment choisies, est une monstruosité qu’aucun soldat digne de ce nom ne saurait accepter comme faisant partie de la normalité de la guerre – qui, rappelons-le, est toujours un drame, toujours une tragédie, mais n’a pas à être une monstruosité.

Il n’est pas question d’excuser des assassinats comme ceux de Pierre-Jean Massimi, Stéphane Chariot ou Claude Erignac, ni d’oublier que les groupes clandestins corses ne sont pas forcément à la hauteur de l’image romantique qu’ils aiment donner d’eux-mêmes. Mais la froide exécution par une des principales figures du djihad en France d’Arieh (5 ans), Gabriel (4 ans) et Myriam (7 ans) suffit à faire du djihadisme quelque chose d’un tout autre ordre que l’indépendantisme.

Daech veut nous anéantir, pas le terrorisme corse

De ce fait, il est parfaitement logique de se demander si les méthodes que l’État s’autorise à employer pour combattre les djihadistes doivent obéir aux mêmes limitations que celles qu’il utilise face à d’autres groupes terroristes – je ne parle pas pour l’instant d’efficacité ou d’opportunité, mais bien de légitimité éthique.

Il ne s’agit évidemment pas de tout se permettre et de devenir aussi monstrueux que ceux que l’on combat, mais il n’y a rien de choquant à considérer qu’un ennemi déterminé mais honorable mérite de notre part une forme de retenue, pour ne pas dire d’égards, qui serait en revanche totalement hors de propos, indécente même, envers les continuateurs de Mohamed Merah.

Différence dans les buts poursuivis ensuite, car au plan stratégique il serait fatal de confondre un ennemi dont les objectifs ne remettent pas en cause notre existence et un ennemi qui ne peut triompher qu’en nous détruisant.

Il y a des ennemis avec lesquels on peut négocier une sortie de crise, trouver un compromis, parvenir à une paix durable. Face à un tel ennemi, l’affrontement violent ne poursuit pas un objectif d’anéantissement, mais d’évolution des rapports de force afin d’obtenir l’avantage lors des discussions diplomatiques. Et ceci est vrai que la violence en question soit une guerre classique ou un conflit asymétrique. Les groupes indépendantistes corses ou basques rentrent évidemment dans cette catégorie, puisqu’il peuvent parfaitement atteindre leurs buts sans remettre aucunement en cause l’existence de notre civilisation, ni plus modestement celle de la France en tant qu’Etat. Nous pourrions sans aucun problème coexister paisiblement et à long terme avec une Corse ou un Pays basque indépendant. La lutte policière ou militaire contre ces groupes, pour nécessaire qu’elle puisse être, n’exclut donc pas des négociations raisonnées avec leurs vitrines légales.

A l’inverse, il y a des ennemis dont les objectifs politiques sont totalement incompatibles avec notre survie en tant que civilisation ou en tant qu’Etat. Avec ces ennemis, il ne peut y avoir aucune solution diplomatique durable. Pour cette raison, imaginer que les salafistes dits « quiétistes » puissent être un rempart ou une alternative crédible aux salafistes djihadistes est un non-sens : bien qu’ils aient choisi des méthodes différentes, ils poursuivent eux aussi des buts qui rendent inenvisageable tout compromis sérieux. Les tristement célèbres « accommodements raisonnables » ne sont pas les mains tendues de pourparlers de paix, mais sont analysés par nos ennemis comme des marques de faiblesse, et les étapes de la capitulation sans condition d’un monde qui aurait renoncé à se battre pour survivre.

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La simultanéité du procès d’Abdelkader Merah et des débats sur la loi antiterroriste aurait dû bien d’avantage nourrir la réflexion. Le Monde rapporte ce très intéressant échange entre Me Dupont-Moretti et son client :

« Être un islamiste, radical, salafiste, et j’ajouterais même, de la pire espèce, est-ce qu’à votre connaissance c’est interdit par la loi ? Est-ce que, quand on est un islamiste radical jusqu’au-boutiste, on est un assassin ?

Pas du tout. »

Et pourtant ! Être un « islamiste, radical, salafiste » ou un « islamiste radical jusqu’au-boutiste », c’est bien adhérer à une idéologie qui cautionne et même encourage les actes du « tueur au scooter ». C’est, le plus souvent, travailler activement à propager cette idéologie qui inspire le terrorisme islamique et œuvre à nous détruire par des moyens divers.

Est-ce interdit par la loi ? Voilà de quoi nos députés auraient dû débattre en priorité ! Voilà la vraie question, beaucoup plus importante actuellement que n’importe quelle argutie pour savoir si oui ou non un juge est intrinsèquement plus fiable qu’un préfet pour faire respecter les libertés…

Le communiqué du FLNC

Non seulement il y a de nombreuses raisons de « faire la distinction » entre le terrorisme islamique et les terrorismes corse ou basque, mais encore le gouvernement français aurait-il tout intérêt à s’inspirer, pour guider sa lutte, de certains aspects du communiqué du « FLNC du 22 octobre », exemplaire dans sa capacité à distinguer les « musulmans de Corse » des « islamistes radicaux de Corse » tout en faisant preuve de la ferme exigence nécessaire et en affirmant sa détermination :

« Musulmans de Corse, depuis un demi-siècle, vous partagez notre destin et cela vous place dans les semaines, les mois et désormais les années à venir face à un enjeu de taille : pour vivre sereinement sur notre terre, il faudra, si cela s’avère nécessaire, résister avec nous pour vaincre les fanatiques islamistes sanguinaires. Résister avec nous ne signifie pas que nous attendions que vous reniiez vos origines ou trahissiez votre religion, cela signifie prendre position : (…) contre l’islam radical (…) en nous signalant les dérives (…) en n’affichant pas de signes ostentatoires (burka, nikab…) qui marquent l’éloignement plus que le rapprochement culturel nécessaire au vivre ensemble. (…) La communauté de destin n’est pas un vain mot, (…) si l’E.I. revendiquait des actions terroristes sur notre sol, nous ne pourrons les vaincre qu’ensemble.

Message aux islamistes radicaux de Corse

A vous les prêcheurs de la mort, les imams radicaux, ceux qui cherchent à enrôler la jeunesse vers l’abîme du fanatisme, ceux qui tentent d’exploiter la misère humaine pour semer le désespoir;

(…) Cela nous a permis de comprendre la volonté des Salafistes qui est clairement de mettre en place chez nous la politique de Daesh. Nous nous y sommes donc préparés. (…) le peuple corse est fort. (…) Fort de choix politiques difficiles qui ne nous ont jamais fait basculer comme vous dans la barbarie. Sachez que toute attaque contre notre peuple connaîtrait de notre part une réponse déterminée sans aucun état d’âme. »

Les larmes ne peuvent pas indéfiniment se substituer au combat.

Éteindre la tour Eiffel est une chose, mais les larmes ne peuvent pas indéfiniment se substituer au combat.

L’urgence aujourd’hui est bien de distinguer les islams tout en exigeant des musulmans qu’ils prennent clairement position, en sortant des ambiguïtés soigneusement entretenues par certains de leurs représentants, et en garantissant aux autres religions les droits qu’ils demandent pour eux-mêmes.

L’urgence est de comprendre que c’est une guerre d’anéantissement qui nous a été déclarée par l’islam politique, que le terrorisme n’est pas l’ennemi mais un mode d’action choisi par l’ennemi,  que ce même ennemi n’est pas forcément stupide et peut employer en même temps d’autres modes d’action. L’hydre a de nombreuses têtes, de l’Etat islamique aux Frères musulmans en passant par Al Qaïda, Boko Haram, Tahrir Al Cham, le Mili Gorüs, le Tabligh, et même le CCIF ou le PIR.

L’urgence est d’avoir le courage de la lucidité y compris dans notre politique étrangère, et de prendre acte malgré les intérêts financiers en jeu du fait que « le Qatar finance le PSG et le terrorisme », et que l’Arabie Saoudite ne vaut pas mieux.

L’urgence est de nous donner les moyens humains, matériels et intellectuels nécessaires, et surtout de nous armer culturellement et psychologiquement, pour tenir fermement le double objectif de « ne jamais basculer dans la barbarie » tout en infligeant à l’islam politique la « réponse déterminée sans aucun état d’âme » qui n’a que trop tardé.

Contre les admirateurs de Mohamed Merah, redevenons les héritiers d’Albert Roche.

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