Depuis 2013, Francis Perrin est à la tête de la série policière de France 3, dans laquelle il incarne un juge à la retraite. La série est menacée…


Parce qu’elle fait d’excellentes audiences, même lors de la rediffusion d’anciens épisodes, durant l’été. Les débats sont clos. Dans un monde marchand, ce seul argument, commercial et publicitaire, devrait suffire à emporter tous les suffrages. Fin de la discussion.

« C’est un peu court, jeune homme », entend-on dire, dans les couloirs de France Télévisions où l’on s’interroge sérieusement sur la poursuite de cette série créée par Jacques Santamaria, à l’antenne depuis 2013. Les acteurs, Francis Perrin en tête, ne comprennent pas cette hésitation. Ils prennent ce possible couperet pour un affront, le déni du travail bien fait et la perte des valeurs du service public. Le succès n’étant plus la garantie de la programmation, l’insuccès doit donc être mécaniquement un signe de longévité. Le public s’est ému de ce « flou décisionnel » alors que le tournage des derniers épisodes vient de s’achever à la mi-juillet. S’arrêtera ou s’arrêtera pas ? Mystère. Une pétition de soutien a été lancée sur les réseaux sociaux où des milliers de fans ont déclaré leur flamme à ce juge retraité, rond comme un saucisson chaud, accompagné de sa pétillante capitaine de Police et de son atrabilaire commissaire Briare. On ne veut pas croire que l’arrêt éventuel de cette série soit motivé par des raisons idéologiques. Non, pas chez nous, au pays de Dumas et de Molière, de Lazare Iglésis et de Marcel Bluwal, où la liberté de fiction fait fi des dogmes et des modes. Ce serait trop grave, notre République hertzienne déjà affaiblie n’y résisterait pas.

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Pourquoi des technocrates du petit écran voudraient-ils bannir une comédie policière bien ficelée, admirablement interprétée, donnant au divertissement télévisuel ses lettres de noblesse, chaque samedi soir ? De la belle ouvrage, sans prétention et sans bassesses, sans désir d’harponner à tout prix le téléspectateur avec l’air du temps, avec juste ce qu’il faut d’amusement et de légèreté pour l’embarquer durant quatre-vingts dix minutes. Y-aurait-il des arrière-pensées communautaires, victimaires, sociologiques ou démagogiques à la manœuvre ? Une volonté délibérée de rayer du paysage audiovisuel une forme particulière de réalisation ou un type d’acteur. Je ne veux pas croire que, dans mon beau pays éclairé, on refuse l’antenne à un acteur parce qu’il serait jugé trop âgé, trop « bourgeois », trop débonnaire, trop français, trop provincial ou trop lettré. Je ne veux pas croire qu’on classe et déclasse les comédiens parce que leur visage ne correspondrait pas à l’image qu’on se fait d’une société dite plurielle. Cette discrimination-là serait inacceptable, intolérable, odieuse, il en va de notre communion de pensée.

Comme j’aime les actrices de plus de cinquante ans, elles m’enchantent, je ne me lasse pas de voir Elisabeth Bourgine, Sabine Haudepin ou Nathalie Boutefeu dans l’exercice de leur profession, j’aime Perrin, sa mine gourmande, son œil qui frise, son épaisseur nostalgique. Je veux simplement, honnêtement, lucidement qu’on se replace sur le terrain du jeu, du scénario, du dialogue, du bien-être distillé, du confort de vision, du moment agréable à partager en famille et qu’on oublie un peu les agitateurs virtuels. Mongeville concourt à cette fabrique du bonheur, le souci d’un métier exécuté à la perfection où le travail s’oublie derrière la manière et le talent. Avec Francis Perrin, j’ai l’impression de chausser mes charentaises, n’y voyez pas une quelconque ironie, plutôt le sentiment d’une justesse de ton, de cette fluidité qu’on ne rencontre que chez les très grands (Noiret, Rochefort, Marielle, Brasseur, etc…). Ces comédiens-là ne brusquent pas la caméra, leur texte coule comme l’eau vive, leurs mots et leurs gestes sont naturels, ils déploient cette aisance qui fascine et rassérène. Perrin est de ces artisans-là comme les définissait Philippe Noiret dans Mémoire cavalière : « J’ai toujours eu la plus grande considération pour les hommes de l’art. Un artisan, c’est avant tout quelqu’un de concret et de modeste, sans être faussement modeste ; il fabrique des objets de qualité, qu’on peut regarder, dont on peut se servir avec plaisir. Ce qui, déjà, n’est pas rien. Lorsqu’on lui donne de vrais moyens, une vraie matière première, il peut même en arriver à s’approcher de l’art ». Donnons donc à la série Mongeville la chance de poursuivre son chemin et de tracer son propre sillon. Il y a assez d’espace pour que cohabitent tous les genres policiers en France à la télé, un large éventail, du réalisme cru à la fantaisie soyeuse. J’ai encore envie de revoir Gaëlle Bona, tragédienne née sous l’uniforme taquin de capitaine ou Pierre Aussedat, cet immense professionnel qui me fait penser à Marc Dudicourt ou Jacques Jouanneau dans sa maîtrise scénique. Ce n’est pas un hasard si je rattache la série Mongeville au cinéma de Philippe de Broca, cet aristocrate de la comédie sautillante. On se souvient de Francis Perrin dans « On a volé la cuisse de Jupiter » et de son rôle picaresque, celui du jeune archéologue Pochet aux côtés d’Annie Girardot et de Catherine Alric.

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Quand je le vois endosser l’hermine d’un juge à la retraite, quarante ans plus tard, pour le plaisir, pour l’intrigue tranquille et subtile, pour cet humour délicat, je me dis qu’il y a là, comme une tapisserie sans fin, un compagnonnage avec son public fidèle, une harmonie qu’il serait discourtois et incompréhensible de stopper en plein succès. Mongeville n’est pas une marque, c’est un état d’esprit.

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