Je suis peut être injuste et ingrat mais j’appartiens aujourd’hui à cette espèce de Français qu’on appelle les déçus du sarkozisme. J’avais pourtant, dès le début du quinquennat, modéré mes espérances. Je le sais bien, nous ne vivons jamais qu’en démocratie, la prudence règne et si un principe de précaution politique qui a multiplié les contre-pouvoirs à l’infini nous protège d’une éventuelle dictature liberticide, il semble que nos institutions empêchent un despote au bonapartisme éclairé et éclatant d’œuvrer au redressement dont la France a besoin. L’exercice d’un pouvoir aussi relatif que soumis, qui ne va pas pisser sans demander à l’Europe, assure l’inertie des mammouths impotents et coûteux de la fonction publique et protège la sécurité des délinquants et des clandestins ne contribue pas à écrire des pages glorieuses du roman national. Mais il paraît que le peuple y tient, à ses contre-pouvoirs. Il faut donc faire contre mauvaise fortune bon cœur et quand le pays, entravé et submergé, sombre dans le déclin, Mediapart, le Conseil constitutionnel et le Syndicat de la Magistrature peuvent brailler en paix contre ce qui lui reste de défenses. On appelle ça le progrès.

Même s’il m’arrivait d’en rêver plus ou moins secrètement, je n’attendais pas que le président préside sans entraves, et pour tenir des promesses de campagne si alléchantes, j’osais à peine espérer qu’il exauce mes vœux en nous débarrassant de la racaille, en choisissant l’immigration, en couvrant les flics qui usent de légitime violence et les ministres qui blaguent, en placardisant ces journalistes qui insultent ses électeurs, en exilant les juges gauchistes et laxistes, en purgeant la fonction publique de ses parasites, en ignorant ceux qui contestent les bienfaits de la colonisation ou l’enseignement de notre passé héroïque, de Charles Martel à Napoléon, en gouvernant avec la droite dure plutôt qu’avec le centre mou et en boutant hors des frontières ceux qui crachent sur mon pays, ma culture et ma civilisation en toute impunité. Je sais bien qu’on ne fait pas de politique avec ses utopies mais entre ce que je n’espérais même pas et ce qui reste après quatre ans, il y a un monde et je n’aime pas trop l’habiter.

J’avais placé tant d’espoir dans la répression à venir et que j’attends encore que je m’étais soumis de bonne grâce à celle qui s’abattait sur moi. Après une vingtaine d’années de conduite routière sans alcool et sans pépins, je fus convoqué à la gendarmerie pour rendre mon permis qui n’avait plus un seul de ses douze points. Je plaide coupable, j’avais roulé entre la forêt et ma maison avec ma vieille Honda XLS 125 mais sans casque, oublié d’attacher ma ceinture au volant de mon camion, avant d’être flashé à 58 km/h là où on ne doit pas dépasser 50 et à 87 km/h sur l’une de ces interminables lignes droites de la RN20, deux fois deux voies séparées par un muret central, mais limitée à 70 quand elle traverse une agglomération.

Je m’accorde une suspension provisoire de civisme

En bon citoyen, je me soumettais à la loi des hommes et même à celle des femmes qui président ces nouvelles ligues de vertu rebaptisées « machin contre la violence routière » (et peut-être un jour si on les laisse faire « truc contre le harcèlement des règlementations et le viol des limitations »). J’acceptais, civiquement responsable, ce monde de la route taillé sur-mesure pour les mères de famille, les retraités de la fonction publique et les démocrates-chrétiens. Je rendis mon permis, cet ami de vingt ans, aux gendarmes et après six mois de pénitence, regagnai le droit de le repasser. Je commençai par réapprendre le code au milieu de lycéens puis me soumis à des tests psychotechniques où une gamine sortie de je ne sais quelle école me fit jouer avec des cubes pour évaluer mon aptitude à reprendre un volant et me demanda si j’estimais méritée la peine qu’on m’infligeait, car la rééducation ne serait complète qu’avec mon autocritique. Un peu excédé, je conclus ma réponse en lançant à l’examinatrice « psychotechnique ta mère !», mais ce petit débordement ne suffit pas à me déclarer inapte. Aussi, après avoir pissé dans un flacon et rempli une paperasse épaisse selon les demandes pointilleuses d’employées préfectorales qui jubilaient de plaisir à tenir un mâle indépendant et pressé quand on est une femelle bureaucratique et fonctionnaire, je recouvris le droit de conduire pour gagner ma vie et payer des taxes, car en plus de subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille, il me fallait reprendre le collier pour payer en impôts les salaires de tous ces bons à rien qui ne tolèrent les paiements en retard que majorés et que cette pantalonnade avait mobilisé.

Même de mauvaise grâce, j’avais joué le jeu en me consolant avec l’idée que j’étais le premier d’une longue liste à tâter d’une autorité de l’État qui ne manquerait pas de frapper aussi implacablement les clandestins indésirables, délinquants et criminels. À 50 km /h sur les quais de la Seine, j’avais renoncé à me sentir vivant au volant puisque ça fait baisser le nombre de morts sur la route, mais j’attendais qu’au moins, le tout-répressif ne discrimine personne. Si le voleur condamné retourne vaquer à ses occupations louches pendant que le gendarme me traque sur le bas-côté, il y a un truc qui cloche. J’ai fini par me sentir dindon au cœur d’une farce française où 80.000 peines de prisons prononcées ne sont pas effectuées et où l’État semble aussi incapable de fermer le robinet migratoire qu’impuissant à endiguer la violence qui frappe les jeunes, les femmes et les vieux. J’en suis conscient, il ne suffit pas d’un claquement de doigts et même le plus volontariste des dirigeants doit composer avec les Commissaires européens, la magistrature, Marianne et les députés centristes, mais je n’en peux plus de ce pouvoir qui gouverne l’œil sur le braillomètre comme on conduit l’œil sur le compteur. Il faudrait un sacré coup de barre vers un peu de bon sens avant 2012 pour que je continue à voter raisonnable. En attendant, j’ai décidé de m’accorder une suspension provisoire de civisme.

La semaine dernière, j’ai trouvé dans ma boite aux lettres une de ces funestes convocations qui, il y a trois ans, m’avait condamné à l’inconduite. Pour trois dépassements de vitesse mineurs, car mon permis restitué ne possédait que six points, je l’ai reperdu. Je me suis donc rendu chez les gendarmes, mais sans le papier rose si chèrement regagné, pour déclarer que cette fois, je ne le rendrai pas. Ma déposition a été transmise à la Préfecture qui a fait suivre mon insoumission au Parquet. On m’a prévenu que je risquais des poursuites judiciaires. Je les attends et j’en rendrai compte dans Causeur sous la forme d’un feuilleton intitulé « Couillon fait de la résistance » ou « Le cave se rebiffe ». Je finirai peut-être, comme dans un film de Capra, par plaider ma cause dans un tribunal dont je sortirai, soit libre avec les excuses d’un juge piteux et sous les vivats de l’assistance, soit condamné. Ça ne m’inquiète en rien. Il faut dire qu’après la disparition des panneaux annonçant les radars, on va être un paquet à perdre notre permis. À en juger par le nombre de condamnés en liberté, je ne serai pas le premier que la menace du glaive de la justice fera marrer.

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Cyril Bennasar
Cyril Bennasar, anarcho-réactionnaire, est menuisier.
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