Souvent présentée à tort comme « indépendantiste », la coalition à la tête de la Généralité de Catalogne est avant tout séparatiste, mue par une détestation de l’Espagne historique. Jouant habilement de la rhétorique « décoloniale » et du dévoiement du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, les conjurés ont su un temps utiliser les médias mondiaux pour se présenter en victimes, en opprimés, en damnés de l’Etat central espagnol, forcément policier et répressif. En effet, l’époque est soumise à l’indignation permanente, à l’empathie larmoyante en faveur des « petits », donc des séparatistes, placés sans ambiguïté du côté du Bien, héritiers directs de la Seconde République espagnole, continuateurs d’une œuvre émancipatrice, quand l’Espagne monarchique actuelle serait le membre fantôme d’un vieux et sombre monde, celui du franquisme, des conquistadors, d’Isabelle la Catholique l’inquisitrice, des mises à mort de « toros » dans les arènes andalouses, rouge sang comme une toile de Goya.

Un referendum inconstitutionnel

L’inconstitutionnalité manifeste du référendum d’indépendance, rompant les engagements pris par tous les Espagnols, y compris les Catalans, ne pouvait être un argument pour une élite politique fanatisée, niant toute légitimité à la nation espagnole. Procédant de la même manière que les Kosovars, qui furent reconnus indépendants par l’ensemble de l’Europe occidentale, hors le Vatican et l’Espagne qui ne s’y était pas trompée, la coalition Junts pel si a tenté un véritable coup de force, une insurrection sans autre armée qu’une opinion publique internationale sidérée, méconnaissant tout de l’Histoire, du droit et de la culture espagnole. En dépit de trésors de malice, d’images falsifiées et de soutiens étonnants, de Julian Assange aux partis populistes européens, animés par un euroscepticisme pavlovien, en passant par des dictatures communistes sud-américaines, les Catalans ne rompront pas l’Espagne car leur principal argument est un mensonge : ils n’ont pas le soutien d’une majorité des Espagnols vivant en Catalogne.

Les sécessionnistes perdent du terrain

En outre, contrairement à une idée tenace, la Catalogne n’a jamais été un Etat ou une nation souveraine dans ses limites actuelles, au mieux un comté. La Catalogne est bien un élément de l’Espagne, dont l’unification politique signa la fin du Moyen Âge et le début de l’ère moderne. Un si grand pays ne se défait pas facilement, pas sans la force. Les immenses rassemblements patriotiques du dimanche 8 octobre dernier, réunissant entre 350 000 et 1 000 000 de personnes pour la seule ville de Barcelone, l’ont démontré. Cette sensation diffuse d’un réveil de l’orgueil espagnol a été d’ailleurs confirmée par des sondages expressément commandés, témoignant du recul des sympathies pour les sécessionnistes, probablement alimenté par les départs de grandes entreprises, le discours solennel du roi Philippe VI ou la perspective d’un conflit plus grave.

Carles Puigdemont en avait-il conscience quand il a prononcé son discours, retardé d’une heure, devant le Parlement de la Généralité ?

Confus, tétanisé par le moment, il a vainement tenté de défendre le droit à l’indépendance, ce qui lui est interdit, tout en renonçant à prononcer instamment l’indépendance de la Catalogne.

Puigdemont, combien de divisions ?

À lui aussi s’est posée la question suivante : combien de divisions ? Car, pour passer en force, dans l’illégalité, il faut se préparer à la guerre. Il ne pouvait pas plus l’ignorer que s’y préparer. En coulisses, la très hétéroclite union formée par les séparatistes s’est probablement déchirée. Anna Gabriel, représentante de la Candidature d’unité populaire, mouvement radicalement de gauche ayant des liens avec les organisations antifas  européennes, a dû presser pour qu’une déclaration unilatérale d’indépendance soit prononcée. Elle n’aura pas eu gain de cause. On l’a vu en Catalogne, un pays tout entier peut être pris en otage par une minorité agissante bien organisée, suffisamment convaincante pour s’agréger une partie importante du peuple et donner l’illusion de la légitimité. Madrid, l’Espagne et les Espagnols ont gagné la première bataille, mais la guerre contre les forces de la division n’est pas finie.

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Gabriel Robin est attaché au groupe "Europe des nations et des libertés" du Parlement européen.