Marsault est un jeune dessinateur (28 ans), selon nous promis à un bel avenir. Comment résumer sa fantaisie dévastatrice, que l’on voit à l’œuvre dans les deux recueils de ses dessins publiés par les éditions Ring ? Comment rendre la terrifiante énergie qui anime les scènes où passent ses créatures ? De quel temps d’épouvante et de ricanement sont-elles d’abord les victimes ou les bourreaux, sinon de ce temps d’obscurité, mêlée de renoncement, de niaiserie, de complaisance, qui est le nôtre ? Il faut entendre ce garçon en colère, qui considère le chaos environnant, ni bof ni beauf, et non plus nigaud.

Ce colosse aux allures de bagnard hugolien 2.0 a d’abord connu un triomphe avant d’être lynché et banni des réseaux sociaux. Marsault n’a pas suivi la filière royale : « […] découpeur de vache en abattoir, défonceur de bitume au marteau-piqueur, ou encore porteur de trucs lourds d’un point A à un point B […], j’ai acquis ma technique seul, en lisant et relisant les maîtres […] de la BD […] Uderzo, Morris, Reiser et surtout Gotlib (que cet homme soit béni et adulé jusqu’à la fin des temps, putain !). » Constatant que ses délires entraînaient la bonne humeur, il les a publiés sur sa page Facebook à la fin de l’année 2015. Hilarité générale, on l’encourage, son public grossit, en demande encore. Il s’exécute, et tire sur tout ce qui bouge : les féministes hallucinées, les Kevin formés à l’orthographe par les « pédagogistes », les pétasses périphériques à bouche de canard, les égorgeurs d’Allah qui s’estiment injustement ostracisés…

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Cette satire amplifiée par la rage post-moderne peut déplaire, blesser, choquer. De ces planches hypno-réalistes surgit un peuple cauchemardesque, lâche, soumis, hagard, composé de misérables figurants pour télé-réalité.

Prenons l’un de ses héros, Eugène, un garçon colérique et, par surcroît, fortement burné, avec son torse de lutteur forain couvert sobrement d’un marcel impeccable, qui met en relief ses pectoraux. Eugène ignore le dialogue raisonnable ou toute autre initiative « citoyenne » ; il réduit la négociation au strict minimum, c’est-à-dire au silence définitif de la partie adverse. En cela, il est un adepte de la rude morale cimmérienne, que Conan le barbare a résumée par une formule restée fameuse ; au maître des gladiateurs qui lui demande ce qu’il y a de mieux dans la vie, il répond : « Écraser ses ennemis, les voir mourir devant soi, et entendre les lamentations de leurs femmes. » Bref, il ne faut pas irriter Eugène. Il résout donc les conflits de diverses manières : par les poings, par les pieds, juché sur le pont d’un half-track, ou encore sur un char d’assaut. On l’imagine ensuite s’éloigner en fredonnant de sa voix trempée de rogomme l’air favori des grands irritables momentanément apaisés : « Happiness is a hot machine gun » (le bonheur, c’est une mitraillette encore chaude). Mais la violence d’Eugène n’est en rien réaliste. Elle se signale elle-même comme impossible à atteindre et même à mettre en œuvre. Seuls les censeurs à front de bœuf peuvent feindre d’être les dupes de cette infâme « féerie ». Cela dit, ses œuvres ne sont sans doute pas destinées à tous les publics.

En 2015, le voilà donc installé chez Facebook, où l’ardeur avec laquelle il s’adonne au massacre des imbéciles lui attire des oppositions acharnées. Une campagne s’organise : on proclame sa griffe attentatoire à la dignité des femmes, puis on met au jour ses prétendues intentions racistes. On fait valoir que quelques-uns de ses dessins ont paru sur le site d’Alain Soral, Égalité et réconciliation, ce qui est vrai, mais on omet de préciser qu’ils ont été « partagés », c’est-à-dire empruntés, sans son autorisation. On fabrique une personnalité trouble, fascistoïde, dangereuse, alors que Marsault n’a même jamais été convoqué devant un tribunal. Un dessin, en particulier, lui a valu les foudres des nouvelles dames patronnesses :

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Pour contrer ce qu’elles assimilent au machisme criminel, elles mobilisent les victimes féminines bien réelles des brutes « de proximité » et décrivent l’ordinaire de certaines rues françaises, où l’on peut se faire agresser pour tenue provocante. Les contemptrices de Marsault ignoraient sans doute sa solution radicale, saturée de testostérone, pour les débarrasser de ces outrecuidants.

Ce fut la ruée des balances. Les cafardes du site Payetashneck, les délateurs assermentés, les affidés de la réclamation (un certain Albert Herszkowicz, par exemple), les plaintifs bondissants, tous se liguèrent comme un seul gender de la calomnie anonyme et de la bienséance numérisée. Devant l’outrage qui leur était fait, Facebook supprima sa page sans autre forme de procès au début du mois d’août dernier. Marsault répliqua à sa manière, la forte. Ses admirateurs se portèrent à son secours. On alla jusqu’aux menaces physiques. On dépassa les bornes. Depuis, un dessinateur remarquable subit une censure inadmissible, heureusement contrariée par les éditions Ring. Et par Causeur.

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