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Marco Berger: “Taekwondo” ou le beau au bois dormant

Christophe Despaux nous propose une série de six films à revoir pour l’été (5/6)

Marco Berger: “Taekwondo” ou le beau au bois dormant
"Taekwondo" de Marco Berger. Capture d'écran YouTube

Quand l’Argentin Marco Berger réinvente le cinéma gay, ça donne Taekwondo, un chef-d’œuvre et un parfait conte d’été. Loin, bien loin des clichés LGBT.


German, nouvel ami d’entraînement de Fernando, est invité par celui-ci pour des vacances entre garçons dans une grande maison de famille avec piscine et tennis en banlieue de Buenos Aires. Pièce rapportée, il découvre les amis d’enfance de son hôte, groupe soudé mais soumis à la compétition de jeunes hommes hétérosexuels. Or, German, surnommé Ger, homosexuel sous couverture, est attiré par Fer. Que va donner cette semaine de proximité en terrain hostile ?

Un Rohmer homosexuel ?

Nec plus ultra en matière de cinéma gay, l’argentin Marco Berger développe depuis une dizaine d’années une œuvre délicate et précieuse parvenue à maturation dans trois films en huis-clos dont le plus beau, Taekwondo, n’a curieusement jamais été distribué en France. C’est un conte rohmérien, à la fois moral et des quatre saisons, qui accorderait plus d’importance aux corps qu’au langage. Les jeunes hommes n’y sont que lentement différenciés, ils forment d’abord une masse presque indistincte qui semble pourvue d’un seul regard (cf. la scène du sauna).

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À de petites touches, on comprend que l’intrus – Ger – n’est pas de la même classe sociale et qu’il tire vraisemblablement le diable par la queue…. Avant même d’être rohmérien, le conte est conte, comme on le voit à plusieurs motifs : un amoureux est réveillé d’un baiser par sa belle, les amis sont sept comme les nains, et le motif du lit occupé par un étranger endormi revient avec insistance. Le sommeil dans Taekwondo est égalisateur : tous y sont sujets, et il permet le rapprochement comme le rêve. 

Une sérénade centrale donne lieu à un enchaînement de plans où se tisse un lien presque gémellaire entre Ger et Fer. La nature de ce qui se donne à l’écran – promenade, acrobatie, jacuzzi – interroge : fantasme ou réalité ?

Taekwondo est un grand film qui prend le spectateur dans le filet du point de vue. Il faut le voir deux fois pour comprendre qu’on s’est laissé abuser par le regard de Ger qu’épouse principalement Berger. La clef du film est peut-être ce plan du jeune maître de maison, Fer, rêvant dans la cuisine après la sérénade ; sa respiration profonde vient du ventre : se souvient-il, rêve-t-il ?

Mystérieux et précis

Taekwondo a l’extrême bon goût d’éviter les pièges du cinéma LGBT : pas d’homophobie criarde en parangon du mal, ni de chantage à l’identité et de militance rampante. Cette absence de revendication tient à la condition particulière de l’homosexualité en Argentine. La discrétion protège et donne ce cachet particulier aux films de Marco Berger, ils sont à la fois mystérieux et précis. Leur exaltation morcelée du corps masculin rappellerait presque les blasons érotisés qu’en a donnés le photographe brésilien Alair Gomes. 

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Taekwondo est un film remarquablement argentin, à l’image du repas où les participants s’inventent des nationalités européennes. La fiction s’y double d’un contenu documentaire. Celui-ci, amassé par le co-réalisateur Martin Farina dans Les Garçons du stade, film étrange et cruel sur une équipe de football professionnelle, est littéralement décanté dans Taekwondo qui en reprend plusieurs plans (par exemple une femme de ménage faisant gonfler un drap avant de le border). Les amateurs d’Adolfo Bioy Casarès pourront aussi y voir un décalque de son indépassable Invention de Morel, où un homme réunit tous ses amis pour vivre avec eux une semaine éternelle de distractions et de romance. Et comme chez Bioy, le ver est dans le fruit.

Ode à la patience

Berger enregistre la ruine qui menace, sans qu’on s’en aperçoive jusqu’à bien avant dans le film. La villa mitoyenne abandonnée où les hôtes déambulent à des moments de latence apparaît pour ce qu’elle est, dévastée comme par un cyclone. Et le spectateur ne réalisera qu’à la dernière scène l’état déplorable des installations sportives dans la propriété : le panier de basket réduit à un cercle, le filet détendu. Le terrain de tennis et son éclairage nocturne sont d’ailleurs filmés comme deux hauts lieux de conclusion antonionienne (Blow-up, L’Éclipse). La fin secrète et ambiguë confirme la morale du regard de Marco Berger : faire semblant de montrer beaucoup pour cacher le primordial, l’infime et souterrain mouvement des cœurs.

Taekwondo est une ode à la patience et à la constance plus que jamais nécessaire en temps de désastres annoncés.

Taekwondo de Marco Berger et Martin Farina (2016) : disponible en DVD/BR


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