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Marcel Jouhandeau, l’oublié

"De l’abjection" (1939)

Marcel Jouhandeau, l’oublié
L'écrivain Marcel Jouhandeau (1888-1979) D.R.

Les cartes postales de Pascal Louvrier (2/6)


Un après-midi de dédicace rue des Trois-Frères. L’envie de quitter Paris. Je fais un détour par la rue Girardon où vécut Céline, non loin de l’atelier de son pote Gen Paul. Il y a dix ans environ, les copropriétaires de l’immeuble firent retirer la plaque sur laquelle était indiqué que le docteur Destouches y avait habité. Je me suis rendu au cimetière de Montmartre pour trouver un peu de calme et saluer plusieurs amis. Le dialogue est parfois plus facile avec les morts que les vivants.

Le pont Caulaincourt surplombant le cimetière de Montmartre, 18e arrondissement de Paris. Wikimedia Commons

Une allée pavée, en pente, quelques marronniers au feuillage déjà grillé et l’insatisfaction de ne pas avoir trouvé la tombe de Marcel Jouhandeau (1888-1979). Alors j’ai relu l’un de ses livres où il parle beaucoup de lui, sans afféterie, dans un style clair comme l’eau de source, De l’abjection. L’ouvrage a paru en 1939, il n’était pas signé. Jouhandeau se met à nu. Pour l’époque, c’est osé et dangereux. C’est quand la guerre gronde et que la dislocation est imminente qu’il faut abattre ses cartes. Il raconte des bribes de son enfance à Guéret, qu’il nomme Chaminadour dans son œuvre, la boucherie de son père, la sale cour où le sang coule après le coup de couteau fatal dans le cou de l’animal. C’est une sorte d’éducation sentimentale obscène qu’il nous livre, même si cette violation du Bien lui noue le bas-ventre. L’hideuse angoisse dont il jouit malgré lui.

A lire aussi, du même auteur: Simenon, Depardieu, l’été

Apprentissage sans filtre

La province, c’est un monde clos. Le jeune Marcel découvre les différentes expressions de la sexualité. C’est un apprentissage sans filtre. « Les filles se contentaient de s’étendre, de relever leurs jupes, leur chemise ; elle écartaient les jambes et les garçons leur pissaient dessus, mais de façon que l’urine tombât juste sur le sexe qui béait et se répandit ensuite, ce qui le plus souvent les faisait pisser elles-mêmes en même temps. » Il regarde, la jouissance est profonde. Mais les sensations les plus intenses sont éprouvées au contact des garçons. À huit ans, il découvre son homosexualité qu’il ne sait nommer mais qui l’effraie. Jouhandeau : « Il me semblait que je portais dans ma chair le principe d’une fonction monstrueuse que je verrais se développer au milieu de moi, aux dépens de moi et que je ne pourrais rien contre elle, pas même la comprendre. » Déchirure du garçon élevé dans le respect de Dieu. Chair souillée. Pêché sans repentir possible. C’est l’expérience de la volupté honteuse. Jouhandeau analyse : « (…) un homme qui aime un homme n’aime que l’Homme et il est perdu, parce que c’est sa propre nature qu’il préfère à la Nature entière et que, méprisant le reste de la nature à l’avantage de la sienne, non seulement il se préfère à l’œuvre de Dieu, telle que Dieu l’a faite : il se préfère à Dieu, il préfère sa nature proprement humaine à la nature divine. »

La littérature est puissante quand elle est du côté du Mal.

Marcel Jouhandeau, De l’abjection, collection « L’Imaginaire », Gallimard.

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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