Photo : L’Organisation de la jeunesse islamique de Belgique et la Commission européenne des affaires islamiques vous présentent les conférences du cheikh Mahmoud al-Masri à Bruxelles

L’épineuse question des relations entre l’Etat et la religion a été réglée en Belgique par un arrangement plus proche de celui de nos voisins allemands que du nôtre. Au lieu d’une rupture claire et nette reléguant les cultes dans la sphère privée, l’Etat les prend en charge au nom de l’intérêt général. Selon la loi sur « le temporel du culte » votée en 1870, l’Etat belge paie les salaires des clercs, assure l’entretien des lieux de culte – d’ailleurs exonérés d’impôts-, finance les écoles du réseau d’enseignement libre confessionnel ainsi que l’enseignement des différentes confessions officiellement reconnues. Ce régime concerne aujourd’hui le catholicisme, le protestantisme, l’anglicanisme, le judaïsme, le christianisme orthodoxe, l’islam, le bouddhisme et même la laïcité, qui a le statut de mouvement philosophique.

Chaque religion reconnue dispose d’un organe représentatif, interlocuteur officiel de l’Etat, chargé de gérer l’argent public alloué au fonctionnement de la communauté. Depuis sa reconnaissance en 1974, l’islam – deuxième religion de Belgique par le nombre de ses croyants – bénéficie d’un financement public au même titre que les autres cultes, mais peine pourtant à se fondre dans le moule institutionnel de la loi de 1870.

A sa création il y a presque quarante ans, l’organe communautaire musulman officiel fut d’abord confié au Centre islamique et culturel de Belgique, la Grande Mosquée du Cinquantenaire, institution financée et dirigée par l’Arabie Saoudite. Cette décision politique peut sembler maladroite, sachant que les musulmans de Belgique, disséminés dans 295 mosquées, sont majoritairement d’origine marocaine et turque. Effectivement, ces derniers ont mal vécu la tutelle saoudienne sur leur organe représentatif, véhiculant par ailleurs une interprétation wahhabite plutôt radicale de l’islam. De surcroît, en confiant l’organisation institutionnelle des Musulmans à un pays tiers, la Belgique a fait entrer en son sein un véritable cheval de Troie. Avec l’émergence, depuis une vingtaine d’années, de l’islamisme politique sur la scène internationale, phénomène nourri essentiellement par le wahhabisme saoudien, l’Etat belge a pris conscience de son singulier manque de prévoyance. Pour résoudre le problème, le gouvernement belge a décidé en 1996 de créer une nouvelle institution, « l’Exécutif des Musulmans de Belgique » (EMB), avec l’idée de confier des responsabilités aux Musulmans nés et éduqués en Belgique. Quelques décennies après l’arrivée de vagues migratoires massives, il était tout à fait raisonnable de construire une communauté musulmane enracinée en Belgique afin d’imposer un nouveau rapport de forces au sein des institutions religieuses. Il aurait ainsi été judicieux de briser la gangue des « pays d’origine » pour que les fils et petits-fils d’immigrés s’émancipent de leurs racines familiales. Ce n’est pourtant pas ce qui s’est passé.

Quoique rappelant le « Conseil français du culte musulman », l’EMB dispose de compétences plus larges que son homologue français. On imagine aisément l’étendue du pouvoir des responsables de la reconnaissance des mosquées, de la création et la gestion des parcelles islamiques dans les cimetières ainsi que des budgets – et surtout des postes – liés à la nomination des imams, à l’inspection des enseignants de religion islamique, à l’aumônerie dans les prisons et hôpitaux, sans parler de la mine d’or de la gestion de l’abattage rituel. Le contrôle de tels leviers ont été l’enjeu d’âpres luttes qui ont déchiré la nouvelle instance. A ces problèmes d’ordre temporel, s’ajoutent d’autres difficultés comme le débat sur le port du voile islamique dans les écoles. Paralysées par des luttes intestines, les institutions musulmanes n’ont pas été en mesure de relever ces défis et de plus en plus de croyants, notamment les plus jeunes, se sont tournés vers d’autres sources d’inspiration.

En Flandre par exemple, le manque de maîtrise du flamand par les imams a incité de plus en plus de jeunes coupés de la langue de leurs ancêtres à se tourner vers Internet et les programmes TV islamiques, lesquels constituent de réels vecteurs de radicalisation. Et pour compléter le tableau, les ingérences permanentes du Maroc et de la Turquie par le biais de leurs ambassades respectives n’ont fait qu’empêcher la stabilisation de l’Exécutif communautaire. La situation s’est tellement dégradée au sein de l’EMB qu’en 2005, Laurette Onkelinx, ministre socialiste de la Justice, a dû organiser de nouvelles élections communautaires. Celles-ci ont été remportées par Coskun Beyazgül, un fonctionnaire du ministère turc des affaires religieuses. Au lieu d’accepter le résultat du scrutin, les responsables sortants, d’origine marocaine, ont savamment organisé le boycott de l’institution. Désormais, la communauté musulmane belge se scindait en deux parties adverses : « Marocains » contre « Turcs »[1. Communautés qui représentent à elles deux près de 85 % des 400 000 Musulmans belges]. Pour ne rien arranger, le quotidien de l’Exécutif Coskun a été émaillé de scandales : perquisitions, inculpations pour mauvaise gestion, démissions en bloc qui ont délégitimé et discrédité l’institution. Confronté à une gestion aussi calamiteuse, le gouvernement belge a décidé en 2008 de réduire au strict minimum sa coopération avec le nouvel Exécutif jusqu’à ce qu’un nouveau président, également d’origine turque[2. Notons que le nouveau président Ugurlu Semsettin, est un opposant actif à la reconnaissance du génocide arménien, sans doute très lié à Ankara.], ne présente un projet cohérent permettant aux autorités de lui confier provisoirement la responsabilité des affaires courantes, en attendant l’élection d’un nouvel exécutif.
Dans ces conditions, rien de surprenant à ce qu’un rapport de la sûreté dénonce la prise de contrôle de l’Exécutif musulman par des
individus au service d’Etats étrangers et pointe l’émergence d’un certain radicalisme islamique.

Et si le seul remède à cet « islam des ambassades » était justement un islam « à la belge » ? Selon différentes sources, les équilibres traditionnels de la communauté musulmane belge se trouveraient bouleversés par le nombre de belges convertis à l’islam (entre 15 000 et 40 000, soit presque 10% des Musulmans du pays). Certains, au sein de l’Exécutif musulman, ont tenté de promouvoir un islam couleur local, libre de toute influence extérieure, incluant également une forte présence féminine. Dès 2010, la vice-présidente de l’Exécutif, Isabelle Soumaya-Praile, ainsi que Zehra Gunaydin et Mohamed Fatha-Allah créent ainsi un nouveau courant réformiste : l’« Alternative démocratique des musulmans de Belgique » (ADMB). Ce nouveau courant n’a pas hésité à mettre le doigt sur des problèmes sensibles. Ainsi, dans un communiqué de presse diffusé le 15 janvier dernier, l’ADMB constate sans tourner autour du pot que « Les instances musulmanes belges sont définitivement sous le contrôle des Etats étrangers (…). L’Exécutif des Musulmans de Belgique » (EMB) n’est désormais plus dirigé que par des individus qui feront primer les intérêts de leur Etat d’origine sur ceux des musulmans de Belgique ». Aux dires même de cette association islamique, il y aurait donc des états (musulmans) dans l’Etat (belge).

Expiré le 31 décembre 2011, le mandat de l’Exécutif musulman n’a pu être renouvelé, faute d’accord entre les courants musulmans représentés. Ainsi, pour ceux qui espéraient voir l’« Alternative démocratique des musulmans de Belgique » jouer un rôle plus important, la déception a été grande, car l’assemblée générale, avec seulement 11 membres présents en séance sur 44, a inopinément éjecté les trois trublions rénovateurs ! Isabelle Soumaya-Praile et ses camarades peuvent donc s’égosiller à promouvoir « un islam de transparence, citoyen, démocratique et surtout débarrassé de toute ingérence étatique », cela n’empêche pas les institutions musulmanes belges de se retrouver dans l’impasse. Cette situation devient de plus en plus intenable face à la forte poussée démographique de la communauté musulmane belge, notamment à Bruxelles, et à la montée de revendications communautaires de plus en plus radicales.

Pour le moment, on constate un triste paradoxe : les dirigeants de l’Exécutif s’acharnent à prôner un islam de tradition alors que dans leurs pays d’origine, certains risquent leur vie pour défendre une lecture du Coran plus moderne. L’Exécutif « turco-marocain » a par exemple refusé la nomination d’une femme « imame », dans la ville de Verviers (sud de la Belgique) alors que les instances locales y étaient favorables. Au lieu de servir de laboratoire pour un islam européen adapté à la laïcité et aux cadres de la démocratie libérale, les institutions musulmanes belges sembles engagées sur une voie rétrograde fort populaire parmi des populations mal intégrées, peu instruites et en quête d’identité.

Au-delà des différences de situation, l’institutionnalisation des musulmans belges et français pose des difficultés semblables : on observe les mêmes tendances à la parcellisation, au service d’intérêts claniques, des pays d’origine et de certains courants religieux. Des difficultés similaires à celles qu’éprouvent certaines sociétés maghrébines et moyen-orientales pour construire une nation. Ici comme là-bas on attend toujours un printemps, un vrai.

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