Les journalistes progressistes pensent que les récits médiatiques ont le pouvoir de changer le cours de l’histoire et la place des femmes dans la société. À Rouen, le nouveau maire leur emboite le pas et est bien décidé à agir dans le monde réel.


« A part Jeanne d’Arc, citez-moi une grande héroïne femme, (…) On a besoin de modèles féminins« , s’indignait mercredi soir Léa Salamé sur le plateau de Yann Barthes, visiblement ravi.

La France, patrie féminine par excellence, ne manque pourtant pas d’exemples : des jeunes filles du peuple comme Sainte Geneviève, Lucie Aubrac, Blandine et Charlotte Corday et bien sûr des grandes reines comme Catherine de Médicis, Blanche de Castille, Marie-Antoinette, Clotilde, Radegonde, Aliénor et pourquoi pas Joséphine de Beauharnais, jeune Martiniquaise devenue princesse et Impératrice. Côté littérature, on pense immédiatement à Mesdames de La Fayette, de Sévigné et de Staël mais aussi à Yourcenar, Sand et tant d’autres.

Féminisme de comptoir

Piquée au vif sur les réseaux sociaux, la compagne de Raphaël Glucksmann réplique le lendemain sur Twitter. Ce qui pouvait s’apparenter jusque-là à une maladroite sortie en direct se révèle alors simple féminisme de comptoir: « Bien sûr qu’il y a Olympe de Gouges, Marie Curie et Louise Michel, mais combien d’héroïnes femmes dans l’Histoire de France pour combien d’hommes? »

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Nicolas Mayer-Rossignol regarde-t-il Quotidien sur TMC tous les soirs? L’histoire ne le dit pas mais le lendemain matin, lors d’une conférence de presse, le nouveau maire socialiste de Rouen proposait de dégager manu militari la statue équestre de l’empereur qui fait face à son bureau: « Je trouverais formidable que Rouen soit la toute première ville de France à accueillir, sur la place de l’Hôtel de Ville (…) une statue ou une œuvre d’art dédiée à Gisèle Halimi, figure de la lutte pour les droits des Femmes. » La presse locale relaie la nouvelle, saluant l’esprit démocratique d’une telle initiative citoyenne. La présentation de la consultation intervient à l’occasion des « journées du patrimoine et du matrimoine 2020« (Sic).

Nicolas Mayer-Rossignol, maire gagnant

Élu confortablement avec l’aide d’Europe Écologie Les Verts, l’édile sait qu’il ne risque pas de choquer ses électeurs. En attendant le choix des Rouennais, il propose d’ores et déjà de remiser le général Bonaparte sur la pointe de l’île La Croix, sur la Seine. Cette figure patriarcale à cheval y sera nettement plus discrète. Après l’île d’Elbe et Sainte Hélène, un troisième exil pour l’ogre corse? Même les nazis n’avaient pas osé déboulonner sa statue en 1940. Mais, alignée sur un des axes principaux du centre-ville de Rouen, la figure impériale éclipse les vertus féministes du conseil municipal.

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« Je ne dis pas que ce sera facile, mais nous avons besoin d’actions fortes », a expliqué Nicolas Mayer-Rossignol, qui fait de l’égalité homme-femme « un enjeu fondamental, y compris au niveau local ». Déplacer Napoléon pour statufier Gisèle Halimi : les Rouennaises vont se sentir nettement plus libres de circuler dans les rues du centre-ville… Et puis ça coute moins cher que d’embaucher des policiers municipaux.

Gisèle Halimi, c’est pas Jeanne d’Arc non plus!

À l’origine de cette affaire, une mystérieuse étude aurait identifié une fissure menaçant la stabilité de l’œuvre. Il a donc été décidé d’envoyer la statue équestre à la fonderie de Coubertin, à Saint-Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines. « Elle n’avait jamais bougé depuis son inauguration. Mais là, c’est une question de sécurité », expliquait Aurélien Guilmard, le directeur du patrimoine bâti de la ville. Et pourtant, lorsque fin juin, les services techniques viennent enlever la statue, elle est si solide qu’ils doivent renoncer. Un système de fixation est alors découvert, preuve que l’expertise de la mairie était un peu légère. Ils parviendront finalement à retirer la statue, le 2 juillet, après avoir décapité la statue. Certains s’émeuvent mais on les rassure aussitôt. Ce n’est qu’une restauration, il n’est pas question de retirer Napoléon de la place du général de Gaulle. En période de pandémie iconoclaste, on avait quelques raisons de s’inquiéter.

Heureusement, comme on est à Rouen, Léa Salamé proposera qu’on élève, pour le centenaire de sa canonisation, un monument à la gloire de la seule héroïne française qu’elle connaisse: Jeanne d’Arc. Une femme puissante, une vraie.

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