« Au printemps, ils étaient des centaines de milliers dans les rues de France contre le mariage pour tous. Combien sont-ils encore aujourd’hui à adhérer aux valeurs de La Manif pour tous ? » s’interrogeait le Huffington Post il y a quelques jours alors que le mouvement lançait ses premières universités d’été en même temps qu’une campagne d’adhésion. Quelques mois plus tôt, c’est une Christine Taubira manifestement excédée et pour le moins inquiète qui, s’adressant à un veilleur de la place Vendôme venu à sa rencontre, y allait de sa petite pique : « Quand allez-vous donc vous arrêter ? Dans 10 ans, dans 20 ans, vous manifesterez encore ? ». La loi sur le Mariage pour tous devait être une formalité, elle aura été tout l’inverse, réveillant une France invisible qui était jusque-là reléguée au rang des étoiles mortes, de celles qui ne réagissent plus. Ce phénomène inédit est désormais sous la loupe des observateurs politiques. L’irruption terminée, le volcan s’est-il rendormi ou le magma continue-t-il sa fusion ?

Dans un ouvrage détonnant, deux confrères du Figaro, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville tentent de décortiquer les dessous de cette « révolution des valeurs ». Des prémices de l’aventure à son apothéose, des énormes mouvements de foule aux lendemains de la défaite, les deux journalistes racontent avec précision et sans complaisance l’incroyable épopée d’un soulèvement auquel personne ne croyait. La Manif pour Tous trouve ses fondements bien avant l’arrivée des socialistes au pouvoir, du temps du quinquennat précédent lorsque Nicolas Sarkozy tentait de promouvoir une « laïcité positive » et d’allier libéralisme et conservatisme. Mais le spectre de l’analyse ne s’arrête pas là. Il y a la place de l’Eglise et des catholiques en France (cette fameuse génération JMJ initiée par Jean-Paul II et entretenue par Benoit XVI), les conceptions radicalement opposées de la société entre les hérauts du progrès qui ont prêté allégeance au « testament de Ferrand[1. Du nom du fondateur et Président du think-tank Terra Nova, décédé l’année dernière] » et les tenants du réel ; les partis politiques aussi, les associations, ces hommes, ces femmes, connus ou inconnus qui, dans l’ombre ou la lumière, ont  tenu les ficelles de ces longs mois de contestations.

À l’heure du bilan, ce livre est le premier à émettre des hypothèses sans toutefois s’autoriser à qualifier un mouvement polymorphe que ni la sociologie, ni la politique ne sont parvenus à faire entrer dans leurs catégories. Sur ce point, Trémolet de Villers et Stainville insistent : Ce n’est pas un Mai 68 à l’envers (« Où sont les pavés, les grillés arrachées, les blessés et les morts ? »), ce n’est pas plus la reconstitution des ligues (« Y a-t-il un évêque, un général, un tribun populiste dans lequel les manifestants placent tous leurs espoirs ? »), ni même la réincarnation de Solidarnosc (« François Hollande n’est pas Jaruzelski ») mais le sursaut d’une génération qui trente ans plus tôt était à peine née pour entendre une voix slave scander « N’ayez pas peur » et qui se dresse désormais contre un système dans lequel elle ne se reconnaît pas. Des jeunes qui ont « tourné le dos à Plus belle la vie et à la réalité virtuelle […] et qui songent à Antigone et aux gamins de la Rose blanche […] qui vont puiser chez Saint-Exupéry, chez Camus, chez Bernanos […] qui se souviennent de Walesa, de Vaclav Havel ».

Au fil des pages, bon nombre d’hommes politiques reconnaissent qu’ils devront composer avec cette nouvelle donne et qu’un réexamen de la loi Taubira serait pour eux un passage obligé s’ils entendaient agréger les voix et réconcilier les Français. Ils savent aussi qu’ils auront à répondre de leur opinion sur bien d’autres sujets, à commencer par la PMA et la GPA. Au sein même de la gauche, certains ont consenti à un examen de conscience que les deux auteurs ont consciencieusement retranscrit. Car si le passage de la loi a été une victoire pour le camp du progrès, elle n’est que de courte durée. Le retournement culturel, au sens gramscien du terme, est en marche et qui sait si un jour il ne viendra pas inverser l’ordre établi par les élites culturelles depuis plus de quarante ans ? Conscient de la victoire légale mais de la défaite réelle, Jean-Christophe Cambadélis, en oiseau de mauvaise augure, ose une comparaison phénoménale: « On avait appelé la génération SOS racisme “Génération morale”, on pourrait appeler celle de la Manif pour tous “Génération identité”. »

Quoiqu’on en pense, il y a au moins deux bonnes raisons de lire ce livre. D’abord parce qu’il est le premier à reprendre une épopée qui imprimera sans aucun doute une partie de l’avenir. Ensuite et surtout parce qu’on y retrouve des noms qui sentent bon les copains : Frigide Barjot, Basile de Koch, Marc Cohen, Jacques de Guillebon, et bien sûr la patronne. Quand on vous disait que Causeur était au centre de tout…

Et la France se réveilla, Vincent Trémolet de Villers et Raphaël Stainville, Toucan, 2013.

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