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La gauche réconciliable

L'édito politique de Jérôme Leroy

La gauche réconciliable
Jean-Luc Mélenchon devant ses soutiens à Paris, 10 avril 2022 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

Les résultats de l’élection présidentielle ont démontré que la gauche n’est pas si moribonde que ça. Jérôme Leroy se réjouit des perspectives s’offrant à elle pour les législatives.


La gauche se parle, incroyable, mais la gauche se parle !

Pendant cinq ans, ses composantes ont coexisté dans le meilleur des cas ou, dans les pires, ils se sont bouffé le nez. Mais voilà qu’après ce second tour, La France Insoumise, Europe écologie, le PCF et les Socialistes se réveillent avec une gueule de bois moins forte que prévue. C’est que la situation, à l’issue du premier tour, puis du second, a dessiné un paysage inattendu où, comme on ne cesse de nous le répéter, on retrouve trois blocs de forces à peu près équivalentes. La droite centriste et libérale de Macron avec quelques appoints socio-démocrates, la droite nationale et puis la gauche.

Un peu plus compliqué que ce qu’on vous a dit

Depuis une phrase célèbre de Manuel Valls, homme de droite sous étiquette PS pendant des années, on la disait irréconciliable, la gauche. Opposition insurmontable entre les réformistes et les partisans de la rupture, les productivistes et les décroissants ou, vu depuis la droite, entre islamogauchistes et républicains. Cette grille de lecture arrangeait beaucoup de monde. Elle condamnait la gauche à ne plus exercer le pouvoir ad vitam aeternam. Un monde sans gauche, quel bonheur ! Il est vrai que cela faisait des années, voire des décennies que l’on feignait de croire, sur la foi d’un rapport de Terra Nova, que la gauche commettait une erreur mortelle en oubliant les classes populaires et en tentant de se créer un électorat de substitution avec les minorités qui se seraient alliées à une petite bourgeoisie diplômée des centre-ville, laissant Marine Le Pen gagner le prolo.

Mais voilà, c’est un peu plus compliqué que cela. Si la gauche a repris langue et quelques couleurs, c’est que, tout de même, les programmes convergent sur l’essentiel. Pas au point de parler d’un programme commun, mais tout de même de quoi lister une dizaine de réformes urgentes en cas de victoire aux législatives : la retraite à 60 ans, l’abrogation de la loi travail El Khomri et des ordonnances Macron, le blocage des prix pour les produits de première nécessité,  la planification écologique et une VIème république. On évitera dans un premier temps les sujets qui fâchent : les contours à donner à la laïcité, le rôle du nucléaire dans le mix énergétique, le rapport à la construction européenne.

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Mais après tout, il y a urgence, ne serait-ce qu’électoralement. Le délai plus long que d’habitude jusqu’aux élections législatives ne laisse pas le temps d’entrer dans le détail, mais somme toute, peut laisser entrevoir la possibilité d’une coalition victorieuse en juin, si l’on en croit le célèbre axiome de Jean-Claude Dusse dans les Bronzés, « sur un malentendu ». Il y aura de facto 577 mini-présidentielles dans chaque circonscription à cette différence que les triangulaires entre macronistes, lepénistes et candidats de gauche pourraient se multiplier et que dans une triangulaire, tout est possible comme vous le diront les vieux routiers des cartes électorales.

Mélenchon, recordman national du boulard

Mélenchon, qui a comme pire ennemi lui-même, propose même aux Français de l’ « élire » Premier ministre. C’est autant culotté que prématuré. Mais, après tout, pourquoi pas ? Pas loin de 60% des Français ne souhaitaient pas, le soir du scrutin, que le président dispose d’une majorité à sa botte. On avouera que c’est tout de même un signe étonnant sous la Vème république.

On a beau présenter Macron comme le premier président réélu hors cohabitation, face à une Marine Le Pen qui n’a jamais autant obtenu de suffrages, on vit une situation paradoxale où les deux finalistes ne peuvent même pas se permettre de dire qu’ils ont bénéficié d’un vote d’adhésion. Combien d’électeurs macronistes du deuxième tour ont eu ce fameux réflexe du castor pour faire barrage au Rassemblement National ? Bien malin qui peut le dire. Et combien des électeurs lepénistes ont avant tout voulu exprimer leur rejet viscéral du macronisme ? Quand vous ne savez plus, dans votre propre électorat, la proportion de gens qui ne vous aiment pas mais qui vous préfèrent quand même à l’autre, ça peut donner des sueurs froides.

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On pourra objecter que pour la gauche, c’est la même chose. Que les socialistes, les communistes, les écolos et même les trotskystes qui ont tous fait des scores historiquement bas ont vu en fait leurs électeurs voter par défaut pour un Mélenchon mieux placé, et d’ailleurs bien aidé en cela par des sondages d’avant premier tour qui ont fonctionné comme des prophéties autoréalisatrices. Ses 22% ne lui appartiennent pas en totalité, il ferait bien de ne pas l’oublier, mais il peut tout de même se consoler en disant que ceux qui ont voté pour lui, au sens large, appartiennent à la même grande famille qui s’appelle la gauche et qui est toute étonnée de se voir finalement loin d’être moribonde.

Jérôme Leroy : « j’ai fait un rêve »

Je ne sais pas si les négociations en cours réussiront. Il y en a qui ne veulent apparemment vraiment pas de Mélenchon. Mais ils ne sont pas non plus pléthore. Jadot, pour les Verts et, au PS, la vieille garde hollandiste constituée par des Le Fol ou des Cambadélis. Pour les autres, finalement, ce qui prévaut pour l’instant, c’est qu’à cheval donné, on ne regarde pas la bride. Il se trouve que le cheval s’appelle Mélenchon. C’est l’homme de gauche qui plait le moins à la droite, ce qui finalement est un atout dans un choc frontal.

Dans un autre temps, quand est né en 1972 le Programme commun, le cheval s’appelait Mitterrand. Ca n’enchantait pas Marchais le communiste ni Robert Fabre le radical de gauche. Il n’empêche, moins de dix ans plus tard, arrivait le 10 mai 1981, alors qu’on donnait Giscard favori.

L’époque a changé, direz-vous. Tout va plus vite. Justement, ce coup-ci, ça pourrait très bien mettre moins de dix ans et même moins de dix semaines.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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