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La croix et la manière

La croix et la manière

Des hommes et des dieux, reconstitution historique du processus qui a amené au massacre des moines du monastère de l’Atlas pendant la guerre civile qui déchirait l’Algérie en 1996, fait entrevoir, à travers l’esthétisme épuré de la vie monacale et l’harmonie du clair-obscur qui reflète parfaitement la présence invisible de Dieu, le dépassement des limites de la condition humaine. Cette démarche ne va pas sans souffrance, sans une mise à l’épreuve continue de la foi parce qu’aussi grande et forte soit celle-ci, elle reste précaire.

Ecoute silencieuse

La caméra de Xavier Beauvois filme avec délicatesse ces moines qui la vivent, au début du film, dans la pleine sérénité. Dans l’écoute silencieuse de la salle de prière, éclairée par la chaude lumière des bougies, qui n’est pas sans rappeler certains tableaux de George de la Tour, leurs voix chantent gloire à Dieu. L’enchaînement des plans fixes montre les moines de dos et invite le spectateur à rentrer en communion avec eux, à oublier l’épuisant tumulte extérieur et à faire taire le vain bavardage intérieur pour se tourner vers quelque chose d’incommensurable qui le dépasse infiniment.

Xavier Beauvois filme l’invisible. Il filme cet appel à écouter des paroles et à voir des visages qui éveillent notre intériorité crispée par trop d’impatience et de reconnaissance. Les moines nous précèdent pour nous montrer le chemin de la grâce sur lequel notre sensibilité se convertit en s’ouvrant à une signification qui excède la réalité sensible.

La vie monacale vue par Xavier Beauvois est bien cette vie sublime où la transcendance est lovée dans l’immanence, où le quotidien est béni par le Verbe divin et où la lumière oriente le regard des moines, mais également le nôtre, sur la beauté de la nature comme sur la misère humaine.
Chaque moine assume un rôle bien précis au sein de la communauté, du travail de la terre à l’aide médicale et administrative apportée à cette population locale démunie et vivant dans la peur des représailles.

Explosion de violence

Or, cette vie rythmée par le silence de la méditation et le dynamisme du dévouement, est bouleversée par l’irruption du Mal. Sans transition, le spectateur est projeté dans la violence qui se déchaîne par une véritable agression sonore et visuelle. Xavier Beauvois filme avec les mêmes plans saccadés les attaques des terroristes et les interventions de l’armée.

Mais c’est justement à partir de cette explosion de violence que le film révèle toute sa grandeur. Une question se pose. Comment rester fidèle à l’engagement envers Dieu et à la pratique de l’enseignement du Christ, l’amour du prochain, lorsque sa propre vie est menacée ?

Ces moines sont confrontés à un dilemme qui met en présence deux amours, qui vont s’avérer inconciliables parce que de nature opposée. Ils sont tiraillés entre l’amour de soi, qui se concentre sur la préservation de sa vie et de sa personne, et l’amour de Dieu qui s’offre dans le don inconditionné de soi à l’autre. En réalité, cet antagonisme découle de la nature complexe et contradictoire de l’homme, ontologiquement hétérogène, composé d’un corps, habité par des désirs et des intérêts, et d’une âme, capable de penser et d’aimer universellement. Par leur refus de la présence de l’armée dans le monastère comme par leur décision finale d’y rester, en dépit des avertissements du gouvernement algérien, ces moines luttent contre la tentation irrésistible de sauver leurs vies pour conserver l’intégrité de leur foi.

Plus le Mal se propage et plus le doute s’immisce dans les cœurs, plus la tentation de retourner à leurs vies passées, de revoir leurs familles aimées et délaissées, et donc d’échapper à la mort, se fait sentir et tend à éclipser la présence du divin en eux.

On est saisi par la détresse de Frère Christophe, interprété par Olivier Rabourdin, qui rappelle celle de Jésus sur la Croix, et de son cri d’effroi adressé à son Père « Mon dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? ». La foi, comme dit Pascal, d’ailleurs cité dans le film, c’est « Dieu sensible au cœur ». Mais lorsque la peur de la mort s’accapare de ce cœur, trop humain, la parole divine se retire, l’amour de Dieu finit par être éclipsé par l’amour de soi. Plongé dans la pénombre de sa cellule, Frère Christophe verse des larmes de désespoir et crie son angoisse, lui dont le visage était illuminé, au début du film, par la joie éprouvée devant le spectacle de la nature cultivée par ses mains.

Dieu n’est pas interventionniste

Alors, d’où viendra le salut par lequel la foi bannit toute peur et prive la mort de sens ?
De l’appel du prochain. De cette vulnérabilité désarmante des habitants du village, menacés comme eux par la violence terroriste, qui oblige les moines à se demander ce qui leur adviendra s’ils font défection. Comme leur fait remarquer l’une des femmes du village, les moines sont la branche sur laquelle les villageois se posent comme des oiseaux. À travers cette image, résonne le commandement divin d’être le gardien de son frère. Parce que Dieu, lui, ne le fait pas. Dieu n’est pas interventionniste. Il ne sauve pas les bons et ne punit pas les méchants. Il laisse les hommes libres pour qu’ils puissent assumer leur responsabilité.

Tous les moines répondent finalement présents à cet appel et restent. Parce que fuir, comme dit l’un des Frères, c’est mourir, c’est renoncer à être à l’image de Dieu, c’est-à-dire à faire descendre l’amour, la justice et la paix sur terre. Devant cette vulnérabilité, les moines ressentent de nouveau l’Infini qui les habite. La scène où ils se mettent à chanter, au moment où l’hélicoptère de l’armée survole le monastère, souligne, de façon éclatante, l’immense puissance de l’amour de Dieu qui les unit au-delà de toute crainte.

On comprend, alors, le sens du titre. Comme Jésus-Christ, Homme-Dieu, les moines sont hommes et dieux, hommes par leur chair et Dieu par leur foi, par cet amour inconditionné, du frère comme de l’ennemi dont ils soignent les corps et prient pour les âmes.

Ce n’est pas pour faire du remplissage si Xavier Beauvois filme Frère Christian (Lambert Wilson) faisant une longue marche dans les montagnes. Dans la Bible, le chemin est, à la fois, le chemin des révélations et celui de la mise à l’épreuve. Alors, comme Abraham, Frère Christian marche au-devant de lui-même, face à Dieu, parce que ce n’est que dans le mouvement que la séparation avec tout ce qui retient s’accomplit et que la parole divine se révèle.

La foi religieuse est cette confiance en Dieu, fondée sur l’absence de preuves empiriques, qui se vit, non pas dans la sécurité, à l’abri dans les murs du monastère, mais bien dans le risque de l’ouverture vers l’autre. Voilà ce que ce film rappelle.

Quant à la fin, au-delà du parallélisme un peu trop évident entre la Cène et le dernier repas des moines, on regrettera l’utilisation du Lac des Cygnes qui joue sur un dolorisme sentimental inutile, alors que Xavier Beauvois a pourtant compris le scandale de la Croix en choisissant de ne pas représenter la mort tragique des moines. Comme il a compris que les moines se font massacrer non pas parce que les négociations n’ont pas abouti, mais plutôt parce que leur modèle de bonté est devenu insupportable aux yeux des terroristes.
Leur amour inconditionné dénonce ainsi indirectement l’incapacité des islamistes à entrer en relation avec le peuple algérien, ce que ces moines, eux, ont su pleinement mettre en œuvre.


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