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Je suis Bart Cordell!

« L’Héritier » de Philippe Labro, à voir sur C8

Je suis Bart Cordell!
Jean Rochefort, Jean-Paul Belmondo, Michel Baune et Carla Gravina dans "L'heritier" de Philippe Labro (1973) © SIPA

Pourquoi faut-il absolument regarder « L’Héritier » de Philippe Labro ce soir à 21h10, sur C8 ?


Il y a, dès le générique, ces quelques notes planantes de Michel Colombier qui deviennent glaçantes à mesure que le tempo s’accélère. Intimes variations d’un jazz poétique qui se mue en froideur automnale. Bart Cordell (Jean-Paul Belmondo) en costume à rayures tennis et large cravate fixe l’objectif. Il ne sourit pas. Il n’a pas besoin d’être aimable, c’est la marque des faibles. Que sait-on de lui ?

En ce moment-même, il traverse l’Atlantique à bord d’un vol Alitalia accompagné de David Loweinstein (Charles Denner), son plus fidèle collaborateur. Ils se sont rencontrés sur les bancs d’Harvard. Ils ne se quittent plus depuis. Bart Cordell pèse 150 millions de dollars. Il est la vingtième fortune du monde occidental. Il roule en Jaguar XJ6 rouge. Il possède une banque, des aciéries, un groupe de presse, un portefeuille d’action à Wall Street et un chantier naval déficitaire. On dit de lui que c’est un playboy, une tête brulée, un battant, un gagnant, un fonceur, il a été un joueur de rugby féroce au Racing et puis, il y a eu cette sale affaire algérienne qui s’est terminée en conseil de discipline. Au grand désespoir de son père, Bart Cordell s’est marié avec la fille Galazzi, l’homme qui monte dans la nouvelle droite italienne. Les femmes lui trouvent ce charme vénéneux et cette âpreté gourmande des hommes qui ne connaissent pas la contrainte. Bart Cordell est libre de congédier quiconque et d’acheter tout ce qui est à vendre, voire au-delà.

Philippe Labro, efficace et sans complexe

Son extension du domaine du désir n’a pas de limite humaine. Il est décomplexé, par essence; jupitérien par piété filiale. La soumission lui est totalement étrangère. Il avance dans la vie sans se soucier du regard des autres. Il est l’élu, de la Ruhr à la plaine du Pô. L’argent coule dans ses veines comme la limaille colle à ses richelieus vernis. Son extra-territorialité fait partie de son sex-appeal. Il a ses entrées au Vatican et chez Madame Claude. Même le nonce (Jean Rochefort) plus jésuitique que casuistique se méfie des humeurs de son patron. Le détective privé Brayen (Maurice Garrel) ne prononce pas un mot durant toute l’enquête. Pourquoi paye-t-on un détective pour détecter pas pour bavarder ? Répartie imparable. Bart se moque des frontières et des contingences matérielles, des besogneux et des politiciens en marche. Il survole l’existence tel un aigle qui régente son espace aérien et distribue, à sa guise, la liberté de se mouvoir aux autres espèces animales. « Tu n’es pas un enfant comme les autres, tu es l’héritier » lui répétait son père, magnat du roulement à billes disparu dans un accident suspect. En 1972, lors du tournage, Philippe Labro ne lésinait pas sur les stéréotypes et la dramaturgie à grosses facettes. Il ne travaillait pas dans l’obscur et le sous-entendu pour intellos décadents. Son héros est transparent, ce qui lui procure une force tellurique inimaginable à notre époque du virtuel et du sous-dimensionnement.

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Bart ravage tout sur son passage, les cœurs, les fortunes, les Unes de magazines et les ministères. On est happé par son aura car il est le concentré de ce que nous ne serons jamais. Il nous venge de nos errements et de nos hésitations, de nos peurs et de notre manque cruel de courage. Bart est né pour diriger, commander, briller et imposer sa volonté.

Belmondo, un rôle à sa démesure

Au lieu de se révolter contre cette injustice et pétitionner à tout-va, nous sommes reconnaissants d’avoir croisé sa route au cinéma. Il a élevé notre degré de conscience non pas politique mais stylistique. Nous serons toujours ses admirateurs serviles, tentant de l’imiter maladroitement. Car, sans lui, sans sa classe naturelle, sa brutalité réjouissante, sa manière d’offrir des centaines de roses à une call-girl et de blesser son amour-propre, le pouvoir véritable n’aurait eu qu’une vague incarnation dans notre esprit. Nous n’avons connu que des truqueurs aux manettes, des capitaines d’industrie timorés et roublards, de si minces personnalités. Une promotion Bart Cordell à l’ENA ou à HEC aurait certainement motivé nos futures élites en manque d’un modèle inspirant. Quand la caricature dans le portrait atteint un tel niveau de sophistication, on ne peut qu’adhérer à ce projet. Labro ne perd pas son temps à filmer des gens laids, empêtrés dans leur médiocrité. Labro ne se nourrit pas de la misère sociale pour attirer la critique cafardeuse.

Il donne à Belmondo un rôle à sa démesure, sensuel et mordant, flamboyant et débonnaire, joueur et blessant. Labro filme les puissants comme nous aimerions qu’ils soient dans la vraie vie. Labro se moque des technocrates à attachés-cases et des pousse-papiers. Grâce à lui, le capitalisme sauvage trouvait enfin des vertus pacificatrices dans le tourbillon de notre adolescence. Il a participé à notre éducation. Et puis, nous voulions tous devenir Bart Cordell pour embrasser Maureen Kerwin, figure corsetée et lointaine de cet érotisme disparu des années 1970, inaccessible quête d’un amour amer et ravageur. Longtemps encore, les cheveux courts de Carla Gravina et sa voix doublée par Dominique Sanda ont alimenté le trouble des jeunes hommes dans les provinces de France.

L’Héritier de Philippe Labro – Diffusion dimanche 8 mai à 21h10 sur C8.


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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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