Lundi 10 février, Causeur a publié un texte intitulé « Quand KTO explique à vos enfants que les athées sont nazis », qui critique une courte vidéo diffusée par la chaîne catholique s’interrogeant sur les conséquences morales de l’athéisme. Gabrielle Périer a souhaité y répondre. Selon elle, la vidéo n’est que la vulgarisation d’une position philosophique classique. En revanche, l’article d’Aurélien Marq appelle à s’interroger sur ce que peut apporter aujourd’hui l’Eglise, dans le cadre de la montée en puissance de l’islamisme.


 

Le titre avait de quoi faire bondir. A coups de petites vidéos pédagogiques, « KTO explique à vos enfants que les athées sont nazis ». Ouah ! Apparemment, cela a donné du grain à moudre à certains, satisfaits de voir confirmés leurs présupposés selon lesquels les catholiques (et surtout ceux qui osent le manifester) seraient des rétrogrades stupides, avec une connaissance de l’histoire embrumée par leurs fictions théologiques. Comme si les catholiques n’avaient pas collaboré comme les autres, et comme si il n’y avait pas eu de résistants athées ! s’insurge-t-on, croyant ainsi éclairer les pauvres équipes de KTOTV, qui se seraient terrées pendant des décennies dans leur bunker aspergé d’eau bénite.

Ceci dit, si l’intitulé est outrancier, le texte est, comme toujours, plus subtil ; notamment quand il s’agit des textes d’Aurélien Marq – pour qui j’ai beaucoup de respect. Croyant lui-même, il n’adopte pas du tout le positionnement grotesque que je viens de résumer. Il me semble cependant que, focalisant l’attention sur une vidéo dont la diffusion est minime, et qui est bien moins « odieuse et stupide » qu’il ne le dit (quoique d’une finesse douteuse), il l’interprète faussement au prisme de ses propres inquiétudes, c’est-à-dire la montée en puissance de l’islam radical. Et la position qu’il exprime, qui se veut « républicaine », sur la place que doivent prendre les catholiques à ce sujet, me semble contestable et devoir faire l’objet d’un débat de fond.

Une vidéo de vulgarisation

Revenons d’abord sur la vidéo de KTO. Manifestement destinée à un jeune public, elle suit un raisonnement simplifié, mais assez classique : si Dieu n’existe pas, il n’y a plus rien pour imposer un système moral qui mette tout le monde au même niveau devant lui ; « le plus fort seul saura imposer sa loi sur les autres », « et ce qui est bien aujourd’hui sera peut-être considéré demain comme mauvais ». Examinant, sans énoncer bien sûr ces termes, successivement contractualisme (« le regard sur la nature démontre que la coopération est une stratégie plus utile pour la survie que l’agression ») et utilitarisme (« est bon ce qui est utile à l’humanité »), la vidéo affirme que l’organisation politique qui ne serait pas fondée sur la transcendance, mais sur ces idées rationnelles, dégénèrerait forcément en conflits voyant toujours émerger « le plus fort ». Ainsi sont donnés les exemples du « culte du Führer », de la « folie raciste », ou du « prolétariat » vengeur. Si rien n’est là pour donner un sens et une valeur à toute vie humaine, conclut la vidéo, triomphe le « matérialisme », et « l’homme sans Dieu perd toute son humanité ».

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On conviendra que ce discours n’est pas d’une subtilité frappante – la vidéo dure, on le rappellera, 4 minutes. Mais l’argumentation sommaire se fait au fond l’écho d’une réflexion philosophique majeure, lancinante, incontournable : peut-on vraiment fonder la morale en raison sans recourir à Dieu ? Depuis qu’il y a des athées, les philosophes essaient de trouver un moyen de répondre « oui ». On connaît par exemple la tentative sartrienne de L’existentialisme est un humanisme ; nombre d’autres s’y sont bien sûr essayés. Mais sans jamais, je crois, faire montre d’autre chose que leur plus ou moins grande impuissance à résoudre le problème. Au bout du bout, on est quasiment toujours amené à faire au moins appel à la transcendance, à énoncer que « quelque chose nous dépasse » – pensons à l’interdit du visage énoncé par Levinas. C’est pourquoi dans un petit livre récent, Etre quelqu’un de bien, Laurence Devillairs peut dire avec justesse que le méchant est celui qui est « moralement athée », c’est-à-dire celui qui nie, non l’existence de Dieu qui est un autre problème, mais la transcendance de la morale, et qui « refuse la réalité concrète du bien et du mal », au profit d’une « zone grise, où bien et mal seraient prétendument indistincts » (1).

Lier le totalitarisme à l’athéisme n’a donc rien d’une « malhonnêteté crasse », comme l’avance Aurélien Marq. Il n’est évidemment jamais dit, dans la vidéo en question, que tous les athées sont des nazis en puissance. Il reste cependant que s’il n’y a pas Dieu, c’est-à-dire la source première de transcendance, les raisons pour lesquelles le meurtre, l’extermination ou les abus contre l’humanité de toutes sortes devraient être interdits deviennent tout de suite moins évidentes. Dans cette perspective, le problème philosophique, et de taille, qui se pose aux athées est donc de poser une transcendance satisfaisante qui ne soit pas Dieu. Aujourd’hui, on invoque le plus souvent la « dignité humaine » – notion kantienne, largement développée après la seconde guerre mondiale – et divers autres principes d’inspiration tout aussi religieuse.

Certes, « Le Vrai, le Beau, le Bien » qu’Aurélien Marq invoque sont une triade énoncée dans l’Antiquité grecque, mais elle souffre immanquablement de problèmes de définition et d’interprétation. Il ne suffit pas de brandir les noms du bien et du juste : il s’agit aussi de les reconnaître, de les interpréter, de les transmettre. Qui s’en chargera ? Et qui peut avoir l’autorité pour le faire, de telle sorte que ces principes soient admis par la majorité – dans l’objectif de former une société ?
Sont-ce les législateurs, qui prétendent déjà déterminer, via le droit international public ou les lois de bioéthique, ce qu’est une personne et ce qu’est sa dignité ? Sont-ce les juges ? Sont-ce les associations qui se font fort de protéger les « droits humains » ? Les médias qui attribuent les bons points et les fautes ?…

La vocation de l’Eglise

Ce n’est en rien rejouer une « vieille tentation théocratique chrétienne » que de se permettre, chez les catholiques, de proclamer aujourd’hui que c’est la vocation de l’Eglise. Cette position a grosso modo, après tout, les 1500 dernières années de l’Europe pour elle. Elle découle en outre de la constatation qu’à notre époque, l’impuissance à penser la transcendance rend difficile la possibilité de donner des bases morales claires et agissantes aux individus pour conduire leur vie – l’attitude générale étant donc à l’individualisme, professant de « respecter tout le monde et toutes les opinions » et non de « se tenir soi-même en respect ». Chacun est alors invité à élaborer sa petite tambouille « éthique » (le remplacement du mot de morale par celui d’éthique étant très significatif) faite d’épicurisme, de véganisme et de bouddhas pour les novices, mais aussi, pourquoi pas, d’admiration pour l’orthodoxie ou les sorcières de l’époque moderne.
Face à ces tentatives dérisoires, l’Eglise catholique se dresse encore, portant avec elle le péché et le pardon, la culpabilité et le réconfort, en même temps que le souvenir de ses siècles de majesté.

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La vidéo de KTO sur l’athéisme est donc une faible émanation destinée au catéchisme d’une réflexion morale en vérité extrêmement profonde et structurée. La vidéo n’a absolument rien d’un événement, elle n’a rien de choquant si ce n’est, à la rigueur, dans le fait qu’elle vulgarise à l’extrême. C’est pourquoi les distinctions que fait Aurélien Marq entre droit divin, droit naturel et droit positif, bien que tout à fait justes, paraissent simplement déplacées pour critiquer une présentation destinée selon toute apparence aux enfants de moins de dix ans.
A la vérité, on ne trouve que peu de raisons d’avoir décidé que cette vidéo, datant de surcroît de deux ans, était une « information » digne de faire l’objet d’un article. Pourquoi Aurélien Marq s’en est-il donc saisi ?

Il donne en fait la réponse lui-même : « l’actualité récente nous rappelle douloureusement que des menaces planent sur la liberté de conscience, et que trop de gens tendent à la confondre avec la liberté de culte, et à les faire passer l’une et l’autre pour le droit de s’affranchir de la loi commune au nom de la religion ». Autrement dit : à cause de la montée en puissance de l’islamisme, et de ses prétentions à réorganiser la sphère publique (l’affaire Mila étant clairement en cause, mais il s’agit depuis plusieurs années d’une inquiétude majeure pour Aurélien Marq), ce ne serait vraiment pas le moment pour les chrétiens de menacer la République (invoquée quelques lignes plus tard). Aujourd’hui, il conviendrait de se ranger sans réserve derrière l’étendard de la laïcité, et de combattre ensemble avec la raison contre l’obscurantisme.

Voilà le vrai débat intellectuel qu’il y a à mener autour de cette histoire. Il est d’une importance capitale. Le prisme interprétatif d’Aurélien Marq, qui le conduit à monter en mayonnaise une banale vidéo de catéchisme, est évidemment très solide, et absolument majoritaire chez les « laïcards ». Il a cependant de quoi être contesté ; s’il s’agit de rejouer « La rose et le réséda », je doute que ce soit de la manière dont ils l’imaginent.

L’image d’Epinal du curé contre l’instituteur

Si on prend un minuscule pas de recul, on ne peut que convenir du fait que la République, tout au long du XIXème et du début du XXème siècle, a été l’adversaire et la partenaire de l’Eglise au sein d’un jeu d’oppositions qui était la trame fondamentale de la politique française. On a retenu de la Troisième l’image d’Epinal du face-à-face entre le curé et l’instituteur du village. C’est dans cette opposition encore vivace, qui est au fond une interdépendance, que se place, justement, le poème d’Aragon.

Le véritable reflux de l’Eglise, hors de tous les espaces d’encadrement et d’influence, est finalement très récent : trente, quarante ans. Or, on note trop peu qu’il correspond assez exactement au reflux de l’école dite républicaine (ou du républicanisme dans l’école), à propos duquel cependant les pleureuses se font largement plus entendre. Peut-être ne serait-il pas fortuit de leur suggérer qu’il y a sans doute un lien entre les deux. Péguy a à ce propos une phrase célèbre dans Notre jeunesse : « Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble, un même, un seul mouvement profond de démystification… C’est la même stérilité moderne ». Ainsi, la « mystique républicaine » ne fonctionne plus sans le christianisme pour être son inspirateur et son miroir inversé ; ainsi, la déroute de la transmission des idéaux d’exigence et de civisme s’est faite dans le même mouvement que l’évacuation du regard ferme de Dieu sur les hommes – les catholiques et tous les autres.

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Il est donc à mon sens absolument erroné de faire du combat actuel contre l’islamisme l’occasion de ressusciter les vieilles marottes anticléricales. La France, nous dit-on, c’est l’émancipation, la liberté, la galanterie et le rire blasphémateur. Ce sont de grands héritages qui font partie de la France, bien sûr. Mais sans le premier terme de la dialectique ; sans la substance, les institutions sociales – l’Eglise au premier chef – qui donnaient un cadre et du sens à la vie des individus et posaient les bases d’une morale solide, sans les lois et les mœurs se perpétuant tranquillement, tout cela n’est que liberté négative – « furie du disparaître », selon l’expression de Hegel.

Or, et comme on le répète constamment depuis des années dans les cercles intellectuels de droite, ce qui manque aux jeunes générations, c’est qu’on ne leur a pas transmis assez. Nous n’avons, collectivement, pas besoin d’une dose de plus de « furie du disparaître ». Sans doute est-ce là une des raisons profondes pour lesquelles le récent sondage réalisé pour Charlie Hebdo montre que ce sont les 18-25 ans qui sont le moins favorables au droit au blasphème (à 59%). C’est ce que les vieux et jeunes soixante-huitards ne sont, au fond, pas formés pour comprendre : l’émancipation, c’est très bien, mais il faut un ordre duquel s’émanciper.

Eux l’avaient. Mais dans une situation de désordre et de confusion, je comprends (sans en être) tous ceux qui, pour reprendre une expression récente d’Elisabeth Lévy, sont tentés de « jeter la liberté avec l’eau du bain ». En tout cas, les laïcards d’aujourd’hui feraient bien d’y réfléchir : peut-être est-il contreproductif, dans le combat qu’ils mènent, de s’obstiner à pointer d’un doigt accusateur les timides tentatives du catholicisme de proposer, à nouveau, sa propre substance.

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