Jean-François Colosimo, théologien et directeur général des éditions du Cerf, échange avec Elisabeth Lévy pendant plus d’une heure dix sur REACnROLL. 


Causeur vous propose ce matin de lire un extrait du débat où sont évoqués le pontificat de François et la pédophilie dans l’Église. Les abonnés peuvent retrouver l’émission complète ici.

Elisabeth Lévy. J’ai une question à vous poser sur le statut qu’a aujourd’hui le pédophile ou le criminel sexuel, et, dans une moindre mesure, le criminel fiscal. J’ai été frappée de voir qu’après l’attentat du Bataclan, le mari d’une des victimes avait écrit Vous n’aurez pas ma haine, et que tout le monde avait salué cela comme étant une merveille de tolérance. Mais si quelqu’un osait écrire ces jours-ci un livre adressé au père Preynat – ou à d’autres prédateurs comme Harvey Weinstein – en disant également « vous n’aurez pas ma haine », je pense que cela serait un scandale terrible. Qu’est-ce qu’il se passe ?

Jean-François Colosimo. Dans le cas du père Preynat, c’est assez simple. Ces affaires de pédophilie touchent à l’ultime tabou moral qui soit universel et partagé : l’inceste. La pédophilie se rapproche de l’inceste. Cette transgression des générations reste le seul et ultime péché. Vous avez donc une concentration de la morale qui fait que le bannissement du coupable doit être absolu. C’est le mal avec lequel on ne peut pas discuter. Il n’y en a plus beaucoup d’autres.

Mais n’oublie-t-on pas une chose ? Si c’est un crime, c’est aussi une maladie. Les abuseurs ont souvent été abusés durant leur enfance et passent ainsi d’abusés à abuseurs. N’oublie-t-on pas qu’ils sont passés de victimes à coupables ? Dans la religion chrétienne j’avais compris qu’on prêche le pardon, ou a minima la pitié. Je m’étonne de l’absence totale de pitié qu’il peut y avoir à l’égard de ces criminels… et aussi encore plus envers les criminels fiscaux. Regardez ces réactions euphoriques, quand on a appris l’arrestation ou la maladie de Patrick Balkany. C’est franchement un peu indécent.

Tout d’abord on a du mal à comprendre comment ces affaires de pédophilie se passent véritablement. Quelqu’un nommé évêque arrive dans un diocèse, il fait avec les prêtres qu’il a, on lui parle de rumeurs, il convoque la personne, mais si la personne nie, il n’a aucun moyen ou service lui permettant d’enquêter.

Plus d’une heure d’émission avec Jean-François Colosimo
– L’affaire Mila
– La pédophilie dans l’Eglise catholique
– Le pontificat de François
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Sauf que Preynat n’a pas vraiment nié il me semble ! 

Ensuite il y a ceux qui disent « c’est vrai mais c’est fini, je me suis fait soigner ». Là se pose la question du pardon, de la conversion, du renouveau possible. Enfin, il y a ceux qui disent « c’était il y a longtemps, ça ne s’est jamais reproduit », c’était le cas de l’affaire Barbarin.

On demande aujourd’hui de la part des évêques une puissance d’information que même l’État n’a pas. Sans compter qu’on leur prête un pouvoir qu’ils n’ont pas forcément, puisque l’évêque doit faire avec un conseil presbytérien sur lequel il ne peut pas forcément mettre la pression, sachant qu’il y a de moins en moins de prêtres, sachant qu’ils sont de plus en plus vieux, sachant qu’ils tiennent de plus en plus de paroisses etc. Dans cette configuration, l’évêque ne peut que difficilement montrer qu’il est prêt à lâcher l’un de ses prêtres sur une simple rumeur. Il n’y a donc pas que l’omerta, il y a aussi ce problème qui est structurel  (…)

Sur la question du pardon, je vous rejoins, on vit aujourd’hui dans une société sans pitié, qui administre l’absolution immédiate d’un côté sans même s’attarder et qui d’un autre côté refuse le pardon. (…) Dès lors que vous vous mettez à découdre le monothéisme sous prétexte de faire reculer le patriarcat, vous retournez à des formes néo païennes dans lesquelles la dimension matricielle de la fusion compte plus que la règle de la loi.

(…)

Certains catholiques « bouillonnants » autour de moi sont inquiets des prises de position du pape François, pour ne pas dire plus. De façon générale, il leur semble être un pape un peu “gauchiste” et laxiste. Enfin, comme l’a dit Pierre Manent, il concentre en permanence ses critiques sur les nations européennes, il les somme de renoncer à leurs frontières. Si je ne peux pas parler en tant que catholique, n’ont-ils pas raison de dire que c’est un peu fort de café ?

(Ironique) J’aimerais être sûr qu’on croise quelquefois les jeunes catholiques dont vous me parlez à l’Église, et pas seulement sur internet… Ce ne sont pas ces catholiques « bouillonnants » qui font le catholicisme, ni à l’échelle universelle, ni à l’échelle européenne ni même à l’échelle française. Benoit XVI est notre dernier pape européen, parce que l’Europe est en voie de déchristianisation complète. Ceux qui se sont réjoui de la disparition du culte n’ont pas vu qu’elle allait s’accompagner de la disparition de la culture. Benoit XVI avait une théorie, celle du « petit reste », d’une église minoritaire qui se relevait de la difficulté de l’absorption de Vatican II et qui renouait avec la verticalité, la spiritualité et la liturgie, etc. Ce n’est visiblement pas du tout l’option retenue par François. Il est le premier pape non-européen. Aujourd’hui, plus d’un catholique sur deux est dans l’hémisphère Sud. L’avenir du christianisme se joue en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Plus d’un catholique sur quatre vit en Amérique latine. Vous avez donc un déport fondamental. La question est de savoir si l’Église catholique est universelle, ou si c’est une Église européenne qui continuerait à administrer des succursales à travers le monde…

Il y a un croisement de destinées, à savoir que Benoît XVI est initialement théologiquement un progressiste, alors que François est originellement un conservateur. Attention, on doit donc faire l’histoire de leurs théologies respectives et ne pas appliquer une simple lecture politique ou mondaine, sinon on va dire des bêtises ! 

(…)

Le pape François prend des positions qui sont des adresses directes aux gouvernements européens, leur demandant de cesser d’avoir une politique migratoire, donc il est bien sur ce terrain que vous appelez « mondain » !

Premièrement, ses positions ont un peu varié. Deuxièmement, même si c’est peut-être vrai, ceux qui en France lui font ces reproches sont minoritaires. Il faut aller dans les paroisses, là où se réunissent les catholiques. L’opinion catholique française, celle qui paie le denier du culte et va communier le dimanche, est solidaire de son pape. Elle n’est pas du tout dans cette espèce de déploration sur la perte d’un grand pape et l’avènement d’un très mauvais… Ces considérations là n’existent pas chez un catholique normalement constitué ! (…) François considère que l’Europe n’a plus voix au chapitre parce qu’elle n’est plus rien. Il considère que ce n’est pas en Europe que les choses se jouent et encore moins en France. Je vous rappelle qu’il n’a d’ailleurs programmé aucun voyage officiel en France.

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