Un blockbuster illustrant la radicalisation d’un individu en régime capitaliste


C’était l’un des films les plus attendus de 2019: enfin sur les écrans en France, Joker déclenche une pluie de critiques les plus bigarrées. Le synopsis: incarné par un Joaquin Phoenix au sommet de son art, un adulte déséquilibré vivant avec sa mère finit par se «radicaliser» au contact de la société environnante. Dans les années 80, Arthur Fleck vit dans la fameuse Gotham City en tentant de gagner sa vie comme clown. Lorsqu’il perdra son travail, il tentera sa chance comme humoriste dans un stand-up comic. Le problème, c’est qu’il n’a aucun talent. Avec les femmes comme avec le public.

C’est dans une société profondément triste aux teintes grisâtres que le réalisateur Todd Phillips nous plonge durant 123 minutes.

La violence dont fait preuve le Joker n’est donc jamais vraiment la sienne, mais celle de la société qu’il a emmagasinée.

Les couloirs des immeubles sont sombres et lugubres, nous sommes loin des blockbusters américains à l’esthétique étincelante. De fait, la beauté n’est pas à l’honneur, la laideur de la modernité l’emportant largement sur le reste. On veut nous montrer l’envers du décor. Le masque même du Joker incarne la superficialité du monde. Le bonheur est un secret bien gardé par l’élite.

Du prolétariat économique au prolétariat psychologique

Malgré le jeu spectaculaire de Phoenix et une réalisation irréprochable, le caractère subversif de l’œuvre –maintes fois annoncé dans les médias– n’est pas tellement au rendez-vous. Nous sommes plutôt devant un recyclage mythologique dont l’originalité est d’amalgamer le désir de révolte ambiant avec la crise psychologique des sociétés actuelles. Nous vivons dans un monde ravagé par les problèmes de santé mentaux, ce que ne manque pas de nous rappeler constamment le personnage principal. En ce sens, le film s’inscrit parfaitement dans l’air du temps, prenant des airs houellebecquiens pour illustrer le vide spirituel dans lequel nous baignons. Joker est d’abord un film sur la dépression.

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Contrairement à ce qui est machinalement répété, Joker fait moins l’apologie du «nihilisme» qu’il ne propose un renversement de la société libérale, vue comme hypocrite et faussement méritocratique. Cette société malsaine est à la fois incarnée par Thomas Wayne, homme d’affaires confiant et droit aspirant à la mairie de Gotham, mais aussi par les trois jeunes financiers s’en prenant gratuitement à Arthur dans le subway. Malgré quelques nuances, le film s’articule autour d’un combat plutôt manichéen entre les forces de l’ordre capitaliste et du désordre nécessiteux.

Joker est un film anti-système aux accents marxistes et foucaldiens. Il met en scène un combat entre les faibles et les puissants, les pauvres et les riches, les laids et les beaux, mais surtout entre les malades et les chanceux. Joker incarne une sorte de messie des déshérités: le prolétariat est représenté sous les traits de la dépression. Le génie de l’œuvre est de procéder à un changement d’échelle: la misère psychologique se substitue à la misère économique sans perdre de vue les rapports de pouvoir qui seraient aussi à l’origine de celle-ci. Par son sacrifice suprême, Joker en viendra même à susciter une sorte de révolution masquée rappelant le film V for Vendetta (2005).

Joker, messie des déshérités

La violence dont fait preuve le Joker n’est donc jamais vraiment la sienne, mais celle de la société qu’il a emmagasinée. Les individus sont des réservoirs d’émotions manipulés par le système, ils ne sont jamais complètement responsables de leurs actes et de ce qui leur arrive. Comme dans le scénario du film The Purge (2013) (American Nightmare titre français), où le meurtre est autorisé par l’État une nuit par année, la violence reste toujours celle d’un système appelé à se retourner contre lui-même. C’est aux opulents fabricants d’armes que finissent par profiter tous ces crimes. Le futur grand rival du Joker, Batman, voudra incarner la justice, mais restera un riche pouvant se payer le luxe de l’équilibre mental.

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Il est phénoménal que certains y aient vu le triomphe du machisme, de la «blanchitude» et de la société libérale. Pour le «philosophe de la race» Lawrence Ware, Joker n’est rien de moins qu’une «représentation de ce qui se passe lorsque la suprématie blanche n’est pas contrôlée» (New York Times, 9 octobre 2019). Un summum de mauvaise foi.

Bien au contraire, dans un sens, le film peut s’accorder aux nouvelles thèses de Démocrates américains comme Alexandria Ocasio-Cortez, dont le but est de déconstruire le système tout en trônant au sommet. Joker ne propose pas de «décoloniser» les États-Unis, mais s’approche de cette logique en mettant l’accent sur le «systémique» derrière tout phénomène. Un film qu’il faut absolument voir pour prendre le pouls de l’époque.

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Jérôme Blanchet-Gravel
Jérôme Blanchet-Gravel est essayiste, journaliste et chroniqueur québécois. Spécialiste des idéologies, il est l'auteur de plusieurs essais et a collaboré à différents médias dans les dernières années, tant au Québec qu’en France. Son dernier ouvrage, La Face cachée du multiculturalisme, a été publié en février ...
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