Dans son savoureux Même les légumes ont un sexe, la journaliste Nathalie Helal explore les liens étroits entre habitudes alimentaires et pratiques sexuelles. En ces temps d’hygiénisme généralisé, les plaisirs des sens suscitent la méfiance coalisée des chasseurs de porc et de calories.


« Dis-moi comment tu manges, je te dirais comment tu aimes » : telle est la promesse de Nathalie Helal dans l’introduction de son livre Même les légumes ont un sexe : petite(s) histoire(s) entremêlée(s) de la nourriture et du sexe (Solar éditions, 2018). Qui n’a jamais cherché à comprendre ce que disent de nous, individuellement et collectivement, nos modes alimentaires et nos pratiques sexuelles ? Chaque jour voit fleurir de nouvelles recettes miracles susceptibles de nous faire atteindre en quelques clics le nirvana gustatif ou le septième ciel, voire les deux à la fois. Et l’état de vertige permanent, accompagné d’attentes démesurées d’un côté et, de l’autre, de la frustration non moins tenace de ne pas savoir cerner nos propres envies, incite à prendre en considération tout effort d’exégèse. Bonne raison pour commencer l’ouvrage de Nathalie Helal par le dernier chapitre, qui analyse l’évolution des comportements alimentaires et sexuels depuis la révolution sexuelle de la fin des années 1960 jusqu’au mouvement #balancetonporc ; il aboutit à une conclusion qu’on ne contestera pas : « Aujourd’hui, plus que jamais, les pulsions sexuelles et alimentaires sont canalisées, catégorisées, quasi déshumanisées, et la pornographie se fait, elle aussi, le reflet de cette société étiquetée à l’extrême. »

L’auteur établit finement un parallèle entre les obsessions des amateurs de MILF (« Mother I’d like to fuck »), de bondage ou de tiny breast et celles des adeptes des innombrables chapelles de la religion de la nutrition ultra sophistiquée et ultra restrictive : les « no gluten », les « no sugar », les vegans et on en passe. Mais si tout est à portée d’ordinateur, l’humain d’aujourd’hui réalise-t-il plus facilement ses fantaisies, sinon ses fantasmes ? Pas sûr. « Que leur chariot soit réel, chargé de nourriture, ou virtuel, rempli de fiches signalétiques d’objets sexuels, les consommateurs ne sont plus acteurs de leurs choix : dindons de la farce consumériste, ils sont tour à tour les macs et les michetons d’un réseau gigantesque, où la publicité est omniprésente. », conclut Nathalie Helal. Libération sexuelle, dites-vous ? Houellebecq n’a pas été le premier à comprendre le cercle vicieux de la recherche toujours plus effrénée de nouvelle chair où elle nous a enfermés, la nouveauté se substituant à l’essence du plaisir. En 1973 déjà, rappelle l’auteur, Marco Ferreri a pointé nos appétits morbides dans La Grande Bouffe.

Reste qu’à l’époque nous nous goinfrions avec insouciance de produits du terroir. La France ne comptait même pas une centaine de supermarchés. Le mot « sida » ne figurait dans aucun dictionnaire. Les filles qui s’adonnaient sans retenue aux ébats charnels ne possédaient pas de blender ou de germinateur de graines. Étions-nous moins narcissiques ? Peut-être l’étions-nous différemment. D’une façon qui permettait de célébrer le corps, sans le transformer en objet de culte. Certes, la réputation hautement aphrodisiaque du chocolat chaud a dû pâlir depuis le temps où Casanova en prenait une tasse chaque matin, de préférence apportée par une jeune fille. Mais la mise en place des sanisettes est survenue seulement en 1980. Elle a freiné une freinant la pratique répandue dans le milieu homosexuel, notamment à Paris et Marseille : « Baptisés “soupeurs”, ou encore “croûtenards” au siècle dernier, ils abandonnaient volontairement des croûtons, les plus souvent rassis et attachés à l’aide d’une ficelle, dans des urinoirs publics, les fameuses vespasiennes. Et les récupéraient le soir pour les consommer avec gourmandise… » Autant dire que l’invention de stimulants érotiques les plus extravagants ne date pas de la publication de 50 nuances de Gray. Nathalie Helal cite un extrait délicieux de Madame Billy, tenancière d’un bordel célèbre, l’hôtel Kleber, situé rue Paul-Valéry : « Un milliardaire hollandais a voulu enterrer chez nous sa vie de garçon. Nous avions commandé chez Maxim’s des plats “humains”. Les jeunes filles étaient étendues sur des plats en argent. Elles avaient du caviar et de la crème au chocolat dans les oreilles et entre les orteils. » Imaginez la vague d’indignation planétaire, si l’évènement avait lieu aujourd’hui. À supposer qu’il y ait eu un chef assez suicidaire pour le préparer.

Lentement mais sûrement, les femmes prennent les commandes dans les cuisines étoilées. Une prémisse ? « Dieux et déesses descendus de l’Olympe pour nourrir les mortels de nectar et d’ambroisie, ces chefs, hommes ou femmes, maîtrisent parfaitement leur image. Aussi à l’aise sur un plateau télé que devant un micro, ils véhiculent un érotisme nouveau, mélange de simplicité, d’accessibilité et de convivialité » note Nathalie Helal en spécialiste reconnue de la gastronomie et, elle-même auteur de livres de recettes. Quant aux produits mis en avant dans nos assiettes, ils font l’éloge du naturel, du non transformé, de l’« authentique », à l’instar de ces variétés de tomates « à l’ancienne », qui n’ont subi ni la crise de la vache folle ni la contamination à la dioxine.

Le nouveau puritanisme s’immisce en même temps dans les cuisines et dans les chambres à coucher. En dépit des publicités des sites de rencontres extraconjugales qui tapissent les couloirs du métro parisien, l’infidélité paraît moins acceptable qu’il y a trente ans, tout comme la crème fraîche et les plats en sauce. PÉTA, une association de défense des droits des animaux, a réussi un manège extraordinaire en prêtant à la courgette un effet très positif sur la performance sexuelle par le biais d’une campagne publicitaire qui montre des hommes dotés d’attributs végétaux de taille XXL réunis sous le slogan, « Restez fermes et frais. Augmentez votre endurance sexuelle. Allez les vegan ! ». Dire que le porc n’a plus la côte, c’est peu dire. On a commencé par l’expulser avec dégoût de nos casseroles pour finir par l’effacer de notre espace vital : « Cousin mal aimé, humilié et toujours rejeté, il est méprisé pour sa voracité. Or, dévorer sans pouvoir maîtriser sa gourmandise, c’est aller à contre-courant de l’idéologie ambiante du « bien dans son corps”. C’est manger “comme un cochon”, se nourrir salement, en se tachant soi-même ainsi que la nappe, en laissant plein de déchets autour de l’assiette. Mais aussi, manger gloutonnement, énormément et vite. » Bienvenu dans le plus hygiénique des mondes.

Nathalie Helal, Même les légumes ont un sexe : petite(s) histoire(s) entremêlée(s) de la nourriture et du sexe, Solar éditions, 2018.

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