Le « Socrate de la critique » nous a quitté à 90 ans. Sa profession de foi était de “faire voir ce que tout le monde a vu mais n’a pas regardé”.


Né le 19 janvier 1929 à Arras dans le Pas-de-Calais, Jean Douchet, critique, historien du cinéma et cinéaste, est décédé le 22 novembre à Paris. Il avait 90 ans. C’était sans nul doute avec André Bazin, Michel Mourlet, Eric Rohmer et Serge Daney, l’un des penseurs les plus pertinents et perspicaces du septième art.

Il a collaboré à la Gazette du cinéma puis aux Cahiers du cinéma à partir de 1957. Très lié d’amitié avec les cinéastes de la Nouvelle Vague, Eric Rohmer, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol ou encore François Truffaut, il a joué dans plusieurs films de ces réalisateurs et aussi dans ceux de Jean Eustache, Jacques Rivette, Jean-Pierre Lefebvre, Joao César Monteiro, Patrice Chéreau, Xavier Beauvois… Il a lui-même réalisé plusieurs films dont Saint-Germain-des-Prés en 1965, l’un des courts-métrages du Paris vu par (long-métrage collectif de Jean Douchet, Jean Rouch, Jean-Daniel Pollet, Eric Rohmer, Jean-Luc Godard et Claude Chabrol) et le splendide La Servante aimante en 1996 d’après la pièce de Carlo Goldoni mise en scène par Jacques Lassalle à la Comédie-française.

Il est l’auteur de plusieurs livres sur le cinéma dont Nouvelle Vague, un livre somme qui fait référence sur le sujet par son parti pris focalisé sur la mise en scène et un excellent ouvrage Alfred Hitchcock paru en 1967 aux Editions de L’Herne. En France, Jean Douchet fut dans les années cinquante et soixante, l’un des premiers à reconnaître avec Eric Rohmer et Claude Chabrol, la place importance d’Alfred Hitchcock dans l’art cinématographique. Dans cet essai, il démontre magistralement, pourquoi et comment Hitchcock est un auteur de cinéma incontournable. Pour Jean Douchet « Il s’agit de regarder le cinéma comme la mise en forme d’une pensée par la mise en scène de ceux qui font le film. Car ce n’est pas l’intrigue qui fait le film, qui énonce le film – même si elle le fait un peu –, mais la mise en scène, la façon de présenter les choses. »

En 1987, il a publié L’Art d’aimer, un ouvrage pertinent, précis et très personnel sur ses goûts de cinéma et sur sa manière d’appréhender les œuvres, de les voir et de les regarder les yeux grands ouverts, d’exercer son regard critique. Il a par ailleurs enseigné l’analyse filmique à l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec) puis à la Fémis, marquant de nombreux réalisateurs comme François Ozon, Emilie Deleuze ou encore Xavier Beauvois.

Excellent analyste et très bon orateur, surnommé le Socrate de la critique par ses aficionados cinéphiles les plus fidèles, il avait le don de savoir décortiquer un film avec finesse et brio, sachant faire participer très activement son auditoire. Il a fait le bonheur de milliers de spectateurs en animant de nombreux ciné-clubs, à la Cinémathèque française chaque semaine, au Cinéma du Panthéon, un cycle intitulé « L’art d’aimer », ainsi que dans de nombreux cinémas en France. Sa profession de foi était de “faire voir ce que tout le monde a vu mais n’a pas regardé”. Cette idée simple mais lumineuse éclairait parfaitement sa démarche. Son but était d’amener les cinéphiles et spectateurs à réfléchir par eux-mêmes sur la mise en scène et le sens d’une œuvre cinématographique. Le regard vif et aiguisé, cultivé, mais jamais docte, Jean Douchet par ses discussions informelles et passionnantes arrivait à faire penser et parler les amateurs de cinéma.

C’était un homme chaleureux et drôle, d’une élégance folle et d’un goût exquis, possédant une culture et une intelligence rare. Il aimait la vie comme le cinéma, toujours prêt à partager un bon repas et un excellent vin. J’aimais assisté à son ciné-club à la Cinémathèque française. Je l’avais souvent invité à venir présenter des films dans les cinémas que j’ai dirigé. Sa passion et son sens de l’analyse enchantaient les spectateurs. Je me souviens de sa brillante présentation et analyse de Ferdydurke de Jerzy Skolimowski au Studio 43 lors des Rencontres cinématographiques de Dunkerque, de son analyse pertinente de Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick au Fresnoy à Tourcoing, de ses subtiles discussions avec le public au Cinéma Jean-Vigo à Gennevilliers autour de L’Innocent de Luchino Visconti, de Passion de Brian de Palma, de Démineurs de Kathryn Bigelow ou de Miami Vice de Michael Mann. Un grand monsieur nous quitte ce jour, le cinéma perd un passeur infatigable, l’un des ses plus fins et amoureux exégètes.

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Jacques Déniel
est directeur de cinéma.est directeur de cinéma.
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