Consacrer un documentaire à Jean Douchet, qui approche des 90 ans, n’était pas un petit défi tant l’homme incarne à lui seul tout un pan de l’histoire du cinéma et de la cinéphilie. Plusieurs angles d’attaque étaient envisageables et les trois jeunes cinéastes évitent celui qui paraissait le plus évident : l’angle historique.

Le clan Rohmer

En effet, en tant qu’ancien critique des Cahiers du cinéma, Douchet est un contemporain de la nouvelle vague, très proche d’Eric Rohmer et Barbet Schroeder avec qui il sera associé lors de la création des  Films du losange. Il fit partie du « clan Rohmer » au moment où Jacques Rivette prit les rênes des Cahiers jaunes et évinça l’équipe précédente. Il y avait là matière à un long film pour un Douchet témoin de cette histoire du cinéma comme il y avait matière à interroger sa cinéphilie qui fut celle d’une génération qui connut l’âge d’or des ciné-clubs que Douchet continue de perpétuer et les grandes batailles d’Hernani de l’époque.

Mais Hagege, Namur et Haasser ont choisi une autre approche et privilégié un aspect fondamental de la personnalité de Douchet : son goût pour la transmission et pour l’oralité. Si le terme n’était pas aussi galvaudé, le critique pourrait symboliser la quintessence du « passeur » cher à Serge Daney. Il est d’ailleurs fort remarquable que les trois jeunes cinéastes qui rendent aujourd’hui hommage à Douchet soient tous très jeunes (autour de 25 ans) et qu’ils ont rencontré le « commandeur » alors qu’ils étaient encore lycéens. On s’apercevra que ce cas de figure, le grand critique qui prend sous son aile de jeunes garçons,  s’est répété de nombreuses fois dans la vie de Douchet, avec notamment les exemples fameux de Xavier Beauvois  que le critique a hébergé et porté à bout de bras pour le faire devenir cinéaste et ceux de ses élèves de la Fémis comme Desplechin, Ozon, Lvovsky….

Instruire ses disciples en marchant

Jean Douchet, l’enfant agité prend le parti de montrer Douchet comme un véritable maïeuticien, celui qui par sa parole tente de révéler une certaine vérité des films analysés. Comme le montre les très intéressantes images d’archives où l’on voit Douchet intervenir dans une université, dans des salles de cinéma ou à la Cinémathèque, la méthode est toujours la même : aucune prise de notes et une pensée qui semble se développer et puiser sa source dans un mouvement incessant. Lors d’un des rares moments où il se confie, le critique souligne l’importance philosophique qu’a pour lui cette idée de mouvement indissociable de la vie. Douchet, qui confesse sa passion pour la pensée grecque, ressemble à ces philosophes qui instruisaient leurs disciples en marchant.

Cette façon d’envisager la critique peut avoir ses limites, comme le souligne un fidèle de la cinémathèque, Douchet peut parfois partir en roues libres, et reposer sur de simples figures imposées mais elle frappe souvent par sa souveraine liberté et ses éclats de génie. Douchet n’a rien d’une figure doctorale qui imposerait son savoir : il croit avant tout aux vertus de la parole, du dialogue et de la dialectique, à l’image de ses « cours » en fac dans les années 1970 où étaient bannis toute évaluation et tout contrôle.

Une certaine idée du cinéma et de l’homme

D’Arnaud Desplechin, qui raconte une anecdote assez incroyable qui pourrait être très mal prise dans le contexte actuel, à Nicholas Petiot, fondateur de la cinémathèque de Bourgogne qui accueille aujourd’hui le fonds Douchet en passant par l’incontournable Beauvois filmé dans sa cambrousse, des témoins privilégiés viennent apporter leur pierre à l’édifice. Il ne s’agit en aucun cas de bâtir une hagiographie mais de témoigner d’un peu de reconnaissance pour quelqu’un qui représente une véritable figure paternelle.

Du coup, en dépit de quelques coquetteries comme celle consistant à refaire avec Douchet un plan similaire à celui tourné autrefois avec Langlois dans sa cinémathèque, le film intéresse et touche sur cette question de la transmission. Car ce que parvient à révéler Douchet, ce n’est pas seulement une certaine vision du cinéma mais également une manière d’être et d’envisager l’existence.

Au bout du compte, Jean Douchet, l’enfant agité est moins un portrait du grand critique qu’un geste de reconnaissance de tous les « ciné-fils » pour leur grand-père d’élection…

Jean Douchet, l’enfant agité (2017) de Fabien Hagege, Guillaume Namur, Vincent Haasser. (Editions Carlotta Films) Sortie en salles le 24 janvier.

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