Cet été, vous avez le choix entre Paris Plages et une sélection de six courts métrages réalisés par les hussards de la Nouvelle Vague. Six films sortis des années 60 avant que la grande lessiveuse de la mondialisation heureuse nous asperge d’un jet moralisateur. Les bords de Seine méritent mieux qu’un décor en carton-pâte, ersatz d’un communisme balnéaire. Cette utopie si chère à notre ami Jérôme Leroy a été dévoyée dans son esprit et son application par un marketing doucereux. En août, nous préférerons toujours relire René Fallet dans une chambre mansardée que se prélasser sur les Quais dans une atmosphère suffocante où les promeneurs sont transformés en écocitoyens responsables, les dragueurs en prédateurs et les touristes en machines à sous. Paris n’a pas toujours été cette capsule avancée du progressisme froid et inflexible.

L’air propice à la flânerie

En 1965, chaque quartier conservait sa typicité comme un vin AOC. Le flâneur observait les différentes classes sociales s’agréger, s’affronter et d’une certaine manière se compléter. Le « vivre-ensemble » des Trente Glorieuses, malgré ses injustices, prenait une forme particulière à Paris. L’air était propice à la flânerie, aux rencontres fortuites et aux questions existentielles. Une communauté de destins qui semble aujourd’hui bien éloignée de notre réalité. L’avenir n’avait pas encore le goût amer des cures d’austérité et des carcans européens. Cette liberté naïve et bravache irriguait le cinéma d’avant-garde. Barbet Schroeder, jeune producteur en vogue, eut l’idée de confier une caméra 16 mm et de la pellicule couleur à six cinéastes avec pour mission : la découverte d’un quartier.


Les Éditions Montparnasse sortent en DVD ce document irrésistible d’audace intitulé Paris vu par…. Chaque réalisateur a su capter, à sa façon, l’identité d’un arrondissement, son parfum presque inodore qui pourtant s’imprègne à nos vêtements et colle à notre âme. Dans Saint-Germain-des-Prés de Jean Douchet, Katherine une américaine de passage fait la douloureuse expérience de la bohème et de son corollaire, le vagabondage amoureux.

Micheline Dax rue Saint-Denis

Les étudiants dans la force de l’âge sont prêts à tout pour passer une nuit avec une si belle étrangère si possible dans une garçonnière, à l’ombre de l’Institut. Jean Rouch nous amène du côté de la Gare du Nord où un couple tente de trouver un peu d’espoir dans un mariage récent mais déjà assombri par la vacuité du quotidien. Le bruit des travaux d’urbanisme autour de la gare vient rythmer leur engueulade du petit-déjeuner. Dans la rue, Odile se lamente sur son sort quand elle est abordée par un inconnu suicidaire. Jean-Daniel Pollet a choisi la rue Saint-Denis pour illustrer la relation trouble entre Léon, un plongeur introverti et une prostituée interprétée par la turbulente Micheline Dax. Dans Place de l’Étoile, Éric Rohmer s’intéresse à la vie d’un vendeur de chemises (Jean-Michel Rouzière). Cet employé modèle doit traverser cette place jusqu’au jour où il a une altercation avec un passant, ce qui l’oblige à modifier son parcours et dérègle un temps sa vie routinière. Philippe Sollers figure furtivement au casting de ce sketch.

Chabrol à La Muette

Le maître Jean-Luc Godard fait également partie de cette aventure. Il signe Montparnasse et Levallois avec la ravissante Joanna Shimkus qui joue le rôle de Monica, une fille partagée entre deux hommes de l’art, un sculpteur contemporain et un carrossier automobile. Elle envoie à ses deux amants deux pneumatiques et pense soudainement s’être trompée de destinataire. Qui a reçu la lettre de rupture et celle d’amour ? S’en suit un portrait cristallin de la femme en proie au doute et de l’homme touché dans sa virilité. Enfin, Claude Chabrol transporte sa caméra à La Muette chez un couple de bourgeois qu’il interprète avec Stéphane Audran. Dans son environnement naturel, il déploie toute son ironie et sa hargne du système. Conformément à ses habitudes, il s’empiffre à table, flirte avec la bonne et délaisse son fils qui préfère garder ses boules Quiès durant les repas plutôt que de supporter la comédie maritale de ses parents jusqu’au drame… Dans l’œil de ces six réalisateurs, Paris reprend de la hauteur et de la profondeur comme si la modernité ostentatoire de notre époque avait stoppé cet élan créatif des sixties.

Paris vu par… DVD de Jean Douchet, Jean Rouch, Jean-Daniel Pollet, Éric Rohmer, Jean-Luc Godard et Claude Chabrol – Éditions Montparnasse.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...