Il y a une semaine, le philosophe Alain Finkielkraut subissait les foudres néoféministes, après des propos ironiques tenus face à Caroline de Haas. Cette semaine, voilà qu’on reproche à notre chroniqueuse Ingrid Riocreux d’appeler à la violence contre les équipes de l’émission « Quotidien » de Yann Barthès… Le second degré se serait-il évaporé? Assurément, d’aucuns sont plus familiers avec le ricanement qu’avec l’ironie. Elle s’explique.


Non, je n’ai pas appelé à cogner sur les équipes de Quotidien. J’aurais dû ?

Il y a quelques jours, Alain Finkielkraut appelait les hommes à violer les femmes. Aujourd’hui, j’appelle les gens à taper sur les journalistes de Quotidien. Mais dans quel monde vivons-nous? Pourquoi tant de violence? C’est une honte, c’est un scandale, etc.

Moi qui voulais consacrer un papier à l’affaire Finkie, je ne pensais pas que je serais moi-même concernée par le même procédé.

Un mot donc, sur ce qui est reproché à Alain Finkielkraut. Voici ses propos, que tout le monde connaît par cœur, désormais : « Je dis aux hommes: violez les femmes. D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs. » D’abord, une fois la phrase remise en contexte, il est évident que Finkielkraut reformule avec véhémence et offuscation la pensée de son interlocutrice, Caroline De Haas. Reconnaissons, au passage, que Quotidien a été l’une des seules émissions à diffuser l’échange tel quel, au lieu de le réduire à la réplique d’Alain Finkielkraut.

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En d’autres termes, Finkielkraut dit que Caroline De Haas dit qu’il appelle les hommes à violer les femmes. Mais même hors contexte, telle qu’elle a été diffusée partout, la citation apparaît comme un exemple évident de second degré. Quand on fait étudier aux élèves les principes de l’ironie, on leur dit toujours qu’il y a des indices montrant que l’énonciateur n’assume pas les paroles qu’il profère. Le caractère grossier de l’injonction témoigne, en soi, que l’on est dans le registre de l’hyperbole, indice classique de l’ironie. Et pour qui en douterait, l’ajout d’une autoaccusation revendiquée de viol conjugal, attitude totalement paradoxale, confirme qu’on a affaire à des propos ironiques.

Mon propos à moi n’était pas ironique, au sujet de l’émission Quotidien :

Si votre route croise la leur, l’alternative est simple. Option n°1 : vous répondez à leurs questions. Mais comme ils sont venus pour se moquer de votre allure et de vos idées, ils rigoleront bien et feront rire à vos dépens, sans que vous ayez le moindre recours. Ils pourraient bien gâcher votre existence ; mais ils s’en moquent. Pourtant, quand on fait son beurre en humiliant des gens, la moindre des choses serait sans doute de partager son salaire avec ces collaborateurs involontaires. Option n°2 (à éviter, si possible) : vous leur cognez dessus. C’est le choix contestable que font régulièrement certaines victimes non-consentantes. Toute l’équipe se drape alors dans la noble posture du vaillant journaliste agressé. Un beau cadeau à leur faire, qu’ils ne méritent pas. Mieux vaut les embêter un peu en les suivant partout, comme l’ont fait les militants de la Convention [de la droite NDLR].

Ce n’était pas ironique mais suffisamment outrancier (cf. le verbe « cogner ») pour suggérer qu’il fallait recevoir ces mots avec une distance amusée, en tout cas, surtout pas comme une injonction. Au demeurant, pour qui sait lire, ma phrase n’était pas plus une injonction que celle d’Alain Finkielkraut, mais un constat.

Je pensais bien que Barthès allait aimer mon passage sur « vous leur cognez dessus ». En l’écrivant, j’entendais déjà mes mots dans sa bouche. Quelle satisfaction pour moi quand, mercredi soir (le passage intéressant commence à 00:20:21…):


Je le remercie, très sincèrement, d’avoir bien voulu citer le passage en entier et je reconnais qu’il m’a surprise: j’étais persuadée qu’avec la mauvaise foi habituelle qui caractérise cette émission, ils allaient tronquer ma phrase et conserver uniquement l’expression: « vous leur cognez dessus ».

BFMTV n’a pas eu cette honnêteté; ils ont juste ajouté le « à éviter si possible ». Pitoyable. On dirait que mon propos est une injonction nuancée:

BFM-BArthès

Toutefois, comme BFMTV, Yann Barthès déforme ma pensée en présentant mes propos comme des « conseils » à suivre « si vous croisez nos équipes sur le terrain ».

Ce ne sont pas des conseils: je dis seulement devant quelle « alternative » les gens sont placés par le concept même de l’émission. Soit on répond gentiment et on est ridiculisé, puisqu’ils nous interviewent pour nous ridiculiser. Soit on cherche à s’en sortir autrement. Et comme ils n’acceptent pas les refus, on est bien contraint de trouver d’autres solutions si l’on ne veut pas être une « victime consentante ». Et je dis, donc, qu’ils ne nous laissent pas d’autre échappatoire que la violence. La pirouette de Barthès est marrante, quand il dit que, puisque j’appelle à leur taper dessus, il va demander aux gens de « voler » le numéro de Valeurs Actuelles. Sauf que je n’ai pas demandé aux gens de leur taper dessus. J’ai dit que, considérant leurs méthodes agressives et humiliantes, il n’était pas étonnant que certaines personnes fassent le choix de réagir par la violence. That’s all folks ! D’ailleurs, soyez logiques : si « l’option 2 » était un « conseil », « l’option 1 » en serait un aussi. Or, je ne conseille à personne de répondre aux questions de Quotidien, pas plus que de leur taper dessus.

(…)

Mais puisque mon texte n’est pas clair, disons les choses autrement. J’aurais pu écrire ceci:

Les journalistes de Quotidien n’acceptant pas les refus et ayant pour habitude de poursuivre leurs victimes avec leur gros micro rouge, certaines personnes font le choix de réagir par la violence. C’est extrêmement mal et, malgré tous les griefs que l’on peut avoir contre cette émission, il faut redire que la violence ne se justifie jamais, surtout lorsqu’elle vise la presse, qui incarne, dans notre pays, la liberté de pensée et le pluralisme des opinions.

J’aurais pu écrire cela, oui.

Mais – on est d’accord? – c’est nul, c’est mou, c’est tout pourri; on dirait un discours d’homme politique. Alors, je préfère ma phrase telle que je l’ai écrite et je vais même préciser une chose : la première version de mon article ne comportait pas la parenthèse «(à éviter, si possible)». C’est la rédaction qui m’a conseillé d’ajouter un petit quelque chose pour parer à toute ambiguïté. Cela n’a paré à rien du tout (il suffit de lire ce qu’écrit BFMTV) et cela alourdit le style du propos. Tout bien réfléchi, je n’aurais pas dû ajouter cette parenthèse.

Je pense que Yann Barthès a très bien…

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