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“The Dead don’t die”, le film que les cinéphiles n’aiment pas (et que j’ai donc adoré)

Un bon film de genre assumé vaut pourtant toutes les foucades d'un Tarantino

“The Dead don’t die”, le film que les cinéphiles n’aiment pas (et que j’ai donc adoré)
Iggy Pop dans la peau d'un zombie dans "The Dead don't die" de Jim Jarmusch (2019). ©ABBOT GENSER / FOCUS FEATURES / IMAGE ELEVEN PRODUCTIONS

Quand Jim Jarmusch renvoie au cinéphile son snobisme dans son dernier film The Dead don’t die, le cinéphile n’aime pas. Un bon film de genre assumé vaut pourtant toutes les foucades d’un Tarantino.


On ne peut pas dire que la critique ait été très tendre avec le dernier film de Jim Jarmusch. Les critiques que je n’aime pas étaient d’une méchanceté féroce, les critiques que j’aime avaient un sourire indulgent et quelques uns, tout de même, assumaient le plaisir qu’ils avaient pris à The Dead don’t die, la variation zombie proposée par le grand Jim. La formule la plus stupide que j’ai lue sur The Dead don’t die : « Il s’agit d’un film sans enjeu. »

Désinvolture amusée

Va savoir ce que ça veut dire, un enjeu, en art ? Vouloir porter un message, vouloir créer de nouvelles formes esthétiques, vouloir épuiser, parodier, détourner des thèmes récurrents ? Si, c’est ça, un enjeu, je ne vois pas pourquoi Jarmusch n’aurait pas le droit de faire une fois ce que fait Tarantino tout le temps, sous des applaudissements de plus en plus ténus, il est vrai: jouer avec le cinéma de genre, le bis, le Z ; parsemer son film de clins d’œil cinéphiliques pour initiés – ce qui est une manière subtile de flatter le cinéphile qui est la créature la plus snob qui soit.

D’ailleurs, on touche là peut-être ce qui fait l’originalité de The Dead don’t die, sa désinvolture amusée, son charme fou, sa coolitude absolue. Il parodie la parodie.

Tarantino, un branleur malsain

Il se moque des moqueurs, comme Debord qui photographiait à leur insu les photographes de Match qui le traquaient, – il le raconte dans Considérations sur la mort de Gérard Lebovici. 

Jarmusch renvoie ce cinéma arrogant qui, sous prétexte d’aimer la série Z, ce truc de plouc, en montre les ridicules. Jarmusch, lui, montre le ridicule de ceux qui ridiculisent. Il y a d’ailleurs des références explicites à Tarantino et à sa manière de se comporter en petit branleur malsain et sûr de son génie, au moins depuis quelques films, disons Inglorious basterds.

Tout parodieur qu’il est, Tarantino veut qu’on croie à son film comme fiction. Jarmusch s’en fout, c’est un poète : il se permet deux scènes entre le shérif (Bill Muray) et son adjoint (Adam River), une au début, l’autre à la fin, où la distanciation joue à fond et, sur le même ton équanime, détruit l’illusion fictive : une conversation sur la chanson récurrente du film qui « rappelle quelque chose » au shérif jusqu’à ce que l’adjoint dise « c’est normal, c’est la chanson du film », et de manière symétrique à la fin : « Pourquoi tu dis toujours que ça va mal finir ? », « c’est normal j’ai lu le script. »

Ces films de genre qui jouent aux intellos 

Cette volonté de déconstruire la déconstruction (pour retrouver une certaine innocence du cinéma ?) va jusque dans le soi-disant message politique du film. La petite partie de la critique voulant sauver Jarmusch s’est jetée comme la misère sur le monde sur une éventuelle dénonciation de Trump et de sa politique écocide. Sauf que c’est tellement fait à gros traits que là aussi, Jarmusch se moque de ceux qui veulent le beurre et l’argent du beurre aujourd’hui dans le film de genre : « Je montre des horreurs, mais en fait je suis vachement critique de la société. » Ça marchait pour Romero et Carpenter, qui sont des génies, mais pas pour les fabricants d’hémoglobine qui en plus voudraient passer pour des penseurs situationnistes.

A lire aussi: “The Dead don’t die”: Jim Jarmush, l’éreinté de Cannes

Et comme dans l’admirable Paterson, Jarmusch avait montré comment naît le poème chez  le poète, dans The Dead don’t die, il montre comme un certain nombre de faiseurs trafiquent le film de genre pour plaire aux intellos.

Pour le reste, je ne suis pas objectif: il y avait Bill Murray dont j’ai compris, depuis Broken roses, qu’il était mon double astral américain même si j’avais des soupçons depuis Un jour sans fin et Lost In Translation.

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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