Il faut que l’islam se soumette à la raison et aux lois de la République. Pour avoir formulé cette évidence après l’attentat de Strasbourg, l’ex-journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui est menacée et clouée au pilori. Soutenons-la sans réserve.


 

« Il faut que l’islam se soumette à la critique, qu’il se soumette à l’humour, qu’il se soumette aux lois de la République, qu’il se soumette au droit français. On ne peut pas venir à bout de cette idéologie (l’islamisme) en disant aux gens : l’islam est une religion de paix et d’amour et c’est juste le terrorisme qui est mal. »

Paroles de bon sens, prononcées sur CNews le 14 décembre après l’attentat islamiste de Strasbourg, qui devraient être reprises sans hésitation par tous ceux qui prétendent se soucier de l’avenir de notre société. Mais qui valent depuis à Zineb El Rhazoui un déchaînement de haine : injures bien sûr, mais surtout appels au meurtre, appels au viol…. Ce qui, évidemment, ne fait que confirmer la pertinence de ses propos.

Soutien sans réserve à cette vigie républicaine

D’autres prendraient peur et s’inclineraient. Pas elle. Heureusement pour nous tous, heureusement pour la France, loin de plier l’ancienne journaliste de Charlie hebdo contre-attaque – espérons que la justice se montrera à la hauteur des enjeux – et réaffirme clairement ses convictions le 19 décembre sur la même chaîne : « L’islam doit se soumettre aux lois de la République, à l’humour, à la raison, à la critique, comme toutes les autres idéologies, comme toutes les autres religions, comme toutes les autres sectes. »

Elle mérite notre gratitude et notre admiration, et comme toute l’équipe de Causeur, je la soutiens sans réserve.

« Je suis mortifiée de voir que la France, avec son histoire, n’a pas identifié la bête immonde qui est face à nous. » a dit aussi Zineb. « Moi, j’ai grandi là où elle a grandi, je parle la même langue qu’elle. Le sang de mes amis de Charlie Hebdo a coulé et je ne veux pas qu’il ait coulé pour rien. Je tiens le coup en me disant : quel pays laissons-nous à nos enfants ? » (Nice-Matin, le 21 décembre 2018).

Zineb El Rhazoui est née au sud de la Méditerranée, et son nom en porte l’écho. Mais faut-il le préciser, c’est un honneur et une fierté pour la France qu’une telle femme ait choisi sa terre, sa langue et son peuple pour les faire siens.

Ce que nous devons tous défendre

Même si elle avait tort, il serait primordial qu’elle ait le droit de s’exprimer sans être confrontée à des menaces barbares. Ceux qui tentent de la faire taire ne menacent pas qu’elle, ils menacent le débat, la confrontation des idées, la rencontre entre la pensée de chacun et celle d’autrui, l’exercice de la raison et l’épanouissement de l’intelligence. Au passage, il est révélateur de constater qui de nos jours préfère l’intimidation, les invectives et la censure aux arguments et aux analyses. Ce n’est le fait que d’une seule religion et de certaines théories sociologiques ou politiques, qui singent la science et feignent la vertu mais dont la validité est inversement proportionnelle à l’arrogance. Et qui gagneraient à comprendre – mais en sont-elles capables ? – que cette arrogance leur vaut bien plus d’hostilité que n’importe laquelle des critiques qu’elles rejettent….

Et il se trouve que Zineb El Rhazoui a raison. Aucune croyance, aucune doctrine, aucune religion n’est ni n’a le droit de se prétendre au-dessus de la critique. Et cela, nous devons tous le dire et le défendre, quelles que soient nos sympathies politiques ou philosophiques, notre milieu social ou professionnel, nos origines géographiques ou ethniques, notre sexe ou notre genre, notre foi ou notre absence de foi. La lucidité sur l’essentiel et le courage face à l’abjection dépassent largement ces critères.

Je nuancerai ou plutôt préciserai les propos de Zineb sur un point seulement, en distinguant « religion » de « secte », ce dernier terme pris dans son sens résolument négatif.

Vive la critique !

La critique, à la fois éthique, rationnelle et intuitive, et même esthétique, est indispensable à toute religion. Elle n’oblige pas à l’insatisfaction permanente et stérile, ni à refuser de s’appuyer sur quelques fondations que ce soit. Mais elle permet à une religion – comme d’ailleurs à n’importe quelle doctrine politique, économique, scientifique – de se souvenir qu’elle n’est qu’une tentative de comprendre, de décrire, d’évoquer, de donner à ressentir la réalité du monde, un moyen de tisser une relation avec le Cosmos, immanent et transcendant, mais qu’elle n’est pas le monde. Une religion est au mieux un chemin vers Dieu, mais ne doit pas être elle-même divinisée. La critique l’oblige à relancer sans cesse ses efforts pour s’élever vers le Divin et pour creuser en elle-même afin de l’accueillir dans son mystère, au lieu de se mettre à idolâtrer l’image qu’elle s’en fait, voire de s’idolâtrer elle-même. L’acceptation de la critique est donc justement ce qui distingue une véritable religion d’une secte.

La République laïque garantit la liberté de religion. Mais la République a aussi l’obligation de combattre les sectes qui voudraient étouffer la liberté de pensée, de conscience et d’expression, qui voudraient priver ses citoyens de l’autonomie et de la responsabilité qui doivent être les leurs. Si l’islam veut être accepté et respecté comme une religion, qu’il cesse enfin de se comporter comme une secte !

Et il serait grand temps. Peut-être sera-t-il un jour une « religion de paix et d’amour » ou plutôt, peut-être une religion de paix et d’amour naîtra-t-elle un jour des efforts de certains musulmans pour arracher leur tradition à ce qu’il y a de malsain dans ses fondations. Assurément, certains s’y emploient : jadis Abdelwahab Meddeb, aujourd’hui Ghaleb Bencheikh, Abdennour Bidar et d’autres. Peut-être réussiront-ils un jour, mais c’est loin d’être fait.

Prendre ses distances avec le Coran

Aucun musulman ne peut se dire véritablement républicain, ni humaniste, ni même sincèrement soucieux de morale, s’il ne prend pas ses distances avec le Coran. Car les crimes commis au nom de l’islam, en Alsace comme en Syrie comme partout ailleurs, le sont certes au mépris des convictions intimes d’un certain nombre de ses fidèles, mais en parfaite conformité avec sa doctrine et ses textes sacrés. D’après la tradition musulmane, le prophète et ses compagnons eux-mêmes n’ont pas hésité à imposer leur religion par la violence, et dans le monde musulman la criminalisation de l’apostasie n’est pas l’exception mais la norme, déni inhumain et impie de la liberté de conscience. Inhumain car il vise à amputer l’Homme d’une part fondatrice de son humanité, impie car sans cette liberté il ne peut y avoir de foi authentique.

Quoi qu’ils prétendent, ceux qui voudraient faire taire Zineb travaillent à étouffer toute critique de l’islam, ce qui signifie qu’ils cautionnent chaque aspect de celui-ci. Ils sont donc complices de ce qu’il y a de pire dans ses enseignements, et de ce qui est fait de pire en conformité avec ceux-ci.

Complices de la condamnation à mort pour blasphème de Qaiser et Amoon Ayub, comme hier d’Asia Bibi. Complices de chaque coup de fouet infligé à Raif Badawi. Complices de l’appel au jihad guerrier conquérant qui imprègne le Coran1.

Décoloniaux complices du djihadisme

Complices des crimes de Cherif Chekatt et de ses pareils, complices de la destruction de Palmyre et des Bouddhas de Bâmiyân comme jadis du sanctuaire de Taëf. Complices du viol des captives de guerre vendues comme esclaves par l’État Islamique. « Vous sont interdites (…) les femmes qui ont un mari, sauf celles qui sont vos esclaves en toute propriété. » Sourate 4, versets 23 et 24, légitimation sans ambiguïté de l’esclavage sexuel.

Complices, tous, y compris ceux qui n’agissent pas au nom de l’islam mais d’une prétendue tolérance qui n’est que lâcheté, ou absence totale de sens moral. En voulant réduire au silence les critiques et les réformateurs de l’islam, sous prétexte souvent de « ne pas stigmatiser », « ne pas faire le jeu de », ils laissent le champ libre aux intégristes. N’est-ce pas, Taha Bouhafs de la France Insoumise, formation politique toujours aussi ambiguë ? N’est-ce pas, la CRI ? N’est-ce pas, les décoloniaux qui reprochez à Zineb de parler « comme les Blancs » ? N’est-ce pas, les féministes de pacotille qui poussent des cris d’orfraie en voyant des fesses sur une publicité de lingerie, mais se taisent devant des appels au viol ?

Au sens le plus noble, une religion est une traduction culturelle de l’élan à la fois naturel et inspiré de l’Homme vers les Dieux. Mais certaines doctrines que l’on appelle couramment « religions » sont bien éloignées de cet élan. Seule une critique d’une impitoyable rigueur est en mesure de distinguer et séparer ce qui en elles relève véritablement du religieux, et peut donc avoir sa place dans la République, de ce qui doit en être expulsé car n’étant que secte, fanatisme, obscurantisme, « superstition » au sens que donnait à ce mot le prêtre d’un dieu qui « confie à la sagacité de notre esprit les discussions philosophiques, en nous inspirant un grand désir de connaître la vérité, (…) qui lui-même n’est pas moins philosophe que prophète, (et sait bien) qu’il convient à la philosophie de questionner et de faire des recherches, d’admirer et de douter. »  (Plutarque, Sur l’ε de Delphes).

Une religion a droit de cité si…

Les religions ne méritent d’être considérées comme telles et d’avoir droit de cité que si, et seulement si, elles rejettent et condamnent toute soumission aveugle à une puissance arbitraire, et donnent la primauté à l’exigence éthique qui fait la noblesse de l’Homme – mais aussi la noblesse de toute divinité digne de ce nom, dont la vénération grandit plutôt qu’elle n’écrase. « Car les Dieux se doivent d’être plus sages que les mortels. » (Euripide, Hippolyte).

Vous tous les islamistes, et vous tous qui les protégez, qui appelez à tolérer que l’on inspire, encourage ou justifie les plus abjectes monstruosités sous prétexte que leurs auteurs disent les perpétrer au nom d’un dieu, l’horreur de ce que que vous défendez vous rattrapera tôt ou tard.

C’est à vous, à tous les fanatiques, et à toutes vos idoles gorgées de sang que s’adressent ces paroles à travers les millénaires : « Hors d’ici ! Sortez de ce temple ! Il ne vous convient pas d’approcher de cette demeure, mais il vous faut aller là où l’on coupe les têtes, où l’on crève les yeux, où sont les tortures, les supplices, où les lapidés et les empalés gémissent ! C’est là que vos faces effroyables seront les bienvenues, vous qui écoutez ces cris comme s’ils étaient des chants joyeux et qui en faites vos délices ! Les Dieux crachent de dégoût sur votre passage. »  (Eschyle, Les Bienveillantes.)

L’esprit de Noël

J’ai commencé à écrire ces lignes le jour depuis longtemps symbolique du solstice d’hiver. Nos rues et nos demeures sont parées de leurs plus beaux atours pour la fête traditionnelle et chrétienne de Noël. En cette période entre toutes, ne négligeons pas les lumières qui brillent dans les ténèbres. S’il est des Nuits fécondes, il est aussi des obscurités qui voudraient tout engloutir, mais Zineb El Rhazoui est l’une de ces lumières qui ne renoncent pas, au péril de sa vie et elle le sait. Elle est une de celles auxquelles nos enfants devront, j’espère, de continuer à vivre dans une société qui reconnaît la dignité intrinsèque de chacun et de chacune, et la liberté qui est à la fois conséquence et fondation de cette dignité. Une société qui malgré ses erreurs et ses échecs continue à aspirer à l’idéal qu’essaye d’incarner la République, et auquel une femme prête ses traits, sa droiture, son courage. Pour tout cela, Zineb est Marianne.

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