Que reste-t-il à dire du dernier roman de Michel Houellebecq après l’avalanche médiatique qui a suivi sa publication ? Plusieurs choses, tellement l’œuvre est lourde de sens. On a écrit que Sérotonine s’inscrit dans la continuité du genre désespéré de l’auteur et décrit une France à bout de souffle, rongée de l’intérieur par le libéralisme économique. C’est bien le cas. Certains y ont aussi vu une œuvre annonciatrice des gilets jaunes, ce qui n’est pas totalement faux. Comme le personnage principal, Florent-Claude Labrouste, la France vit une dépression majeure.


Dans Sérotonine, Houellebecq pousse la critique du monde moderne encore plus loin. Il ne se fait pas seulement cynique ou nihiliste, mais radicalement nostalgique. Houellebecq critique la sortie de la religion décrite par le philosophe Marcel Gauchet. Ce processus par lequel les hommes sont devenus (un peu trop) maîtres d’eux-mêmes en laissant tomber la transcendance: « Le troisième millénaire venait de commencer, et c’était peut-être, pour l’Occident antérieurement qualifié de judéo-chrétien, le millénaire de trop, dans le même sens qu’on parle pour les boxeurs du combat de trop », écrit l’auteur français le plus lu dans le monde. Avec Sérotonine, Houellebecq gagne définitivement sa place au panthéon maudit des écrivains antimodernes.

Génération désenchantée

Le désenchantement du monde a mené à la perte de repères, c’est essentiellement le passage des sociétés chaudes aux sociétés froides. La disparition de ces repères est directement liée à l’ouverture abusive et forcée de la société, dont l’Union européenne a fait la promotion avec ses politiques économiques. C’est ici qu’on peut y voir un lien avec les gilets jaunes. La destruction des derniers remparts de la tradition a favorisé la naissance de mouvements populistes qui ne réclament rien d’autre que de l’attention et de la sécurité. Le libéralisme économique est une idéologie de gagnants, c’est le règne des fonceurs cosmopolites et des Emmanuel Macron. La liberté vient avec de lourdes responsabilités : elle pousse le commun des mortels à vivre dans l’anxiété. Les vieilles traditions étaient plus confortables.

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Michel Houellebecq est décidément un romancier à thèse. Ce qui n’a rien de péjoratif, contrairement à ce que certains semblent croire. Dans Soumission (2015), la critique de l’aplatissement moderne était aussi très présente. La France était si léthargique qu’elle se tournait vers un parti islamiste pour la sortir de sa torpeur. Cette saga se poursuit autrement dans Sérotonine. Le summum de la fatigue culturelle : toutes les solutions sont envisagées pour s’exiler de sa propre existence: « Dès qu’on parle de quitter la France tous les Français trouvent ça formidable c’est un point caractéristique chez eux », pense le narrateur de Sérotonine. La France n’est plus la grande nation universelle qu’on a connue, mais une cage bleu blanc rouge qu’on veut quitter. C’est sinistre.

L’amour, un retour aux sources ?

La France n’est plus seulement une société froide, mais une société congelée par l’hiver interminable de la solitude. Il n’y a plus de chaleur humaine. Dans un sens, la quête amoureuse du narrateur incarne un désir de retour aux sources, une passion mélancolique, mais il est déjà trop tard. La sexualité demeure un exutoire dionysiaque, mais elle ne saurait combler à elle seule le grand vide laissé par le désenchantement du monde. En ce sens, Sérotonine n’est pas seulement un roman décadent, mais sur l’origine même de cette décadence. Ce n’est pas un détail, mais une nuance essentielle qui nous aide à comprendre la profondeur de l’ouvrage.

Michel Houellebecq pousse tellement loin la critique du désenchantement du monde qu’il remet aussi en cause les méthodes de l’industrie alimentaire. Une industrie qui ne respecte pas la vie animale, et qui nous incite à nous questionner sur les excès du capitalisme. « Comment pouvaient-ils visiter ces endroits où la torture des animaux était quotidienne, et les laisser fonctionner, voire collaborer à leur fonctionnement, alors qu’ils étaient quand même, au départ, vétérinaires ? », demande Florent-Claude Labrouste. Ces méthodes d’élevage sont cruelles et incarnent la négation du sacré. Toutefois, on s’étonne que Houellebecq glisse doucement vers l’écoromantisme, alors que son narrateur aime conduire son 4X4 et méprise les « bourgeois écoresponsables ».

Le monde que dépeint Houellebecq est de plus en plus rude, au point où même les dernières générations ont perdu le sens de la légèreté. Les jeunes ressentent très tôt cette pression, beaucoup plus tôt que ne l’ont ressentie leurs parents. Un monde froid, aseptisé et tristement linéaire, qui a fini par s’autodétruire. La question restante est la suivante : existe-t-il des solutions ? Dans Sérotonine, il n’y en a pas des tonnes.

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