L’anthologie de la mythique revue de cinéma fantastique des années 60, Midi-Minuit fantastique, sort son troisième volume avec une bouleversante préface de l’auteur, rescapé du Bataclan. La revanche de l’Imaginaire.


Avant d’en venir à notre sujet, une petite réflexion sur une polémique stérile qui agita quelques jours les réseaux sociaux il y a quelques semaines. Quelques internautes affirmèrent, sans rire, que laisser croire les enfants au Père Noël et à la « petite souris » était une « violence éducative » pour la simple et bonne raison qu’il s’agirait d’un mensonge. Si ces propos déclenchèrent un tollé sans doute disproportionné (c’était évidemment idiot mais ne méritait pas pour autant un lynchage), ils me semblent aussi assez symptomatiques.

On ne sait plus distinguer le mensonge de la fiction

D’une part, parce que la plus grosse erreur de ceux qui proférèrent de tels propos fut de confondre « mensonge » et « fiction ». Bien entendu, toute œuvre fictive fait son miel du « mensonge » mais faut-il alors interdire les dessins animés mettant en scène des jouets qui vivent une existence autonome ou les œuvres mettant en scène des monstres, des vampires, des goules sous ce prétexte ? D’autre part, ces allégations traduisent au fond une haine de l’imaginaire qui demeure assez symptomatique d’une époque où la transparence est le maitre-mot : interdire le « mensonge », contrôler les fantasmes, réduire les sentiments humains et leur complexité à des équations binaires… Pourtant, comme le prouve Nicolas Stanzick dans sa bouleversante préface, l’imaginaire peut sauver des vies.

Petit rappel pour ceux qui l’ignorent encore. Le 13 novembre 2015, Nicolas Stanzick est allongé avec sa femme dans la fosse du Bataclan : « Nous sommes dans la zone rouge, piégés sous les tirs, à découvert en pleine lumière, sans possibilité de fuir. » Une seule solution pour sauver sa peau : rester calme et ne pas bouger. Alors, pendant les 100 minutes que durera ce cauchemar, l’auteur songe à La Lettre volée d’Edgar Poe, une enquête policière sur un courrier que personne ne trouve pour la simple et bonne raison qu’il est bien placé en évidence sur un bureau au milieu de la scène du crime. Il ne lui reste plus que ça, cette croyance dans la plus invraisemblable des fictions pour tenir. Et c’est ce qui fera dire plus tard à sa psy : « Votre imaginaire vous a sauvé la vie. »

Raquel Welch crucifiée 

En guise d’antidote aux folies du fanatisme religieux, au déferlement de la haine la plus violente, Nicolas Stanzick a choisi en guise de couverture l’iconique Raquel Welch crucifiée dans son bikini en peau d’auroch dans le film de Don Chaffey Un million d’années avant J.C.  La beauté contre l’obscurantisme, contre le puritanisme étriqué, contre la haine de l’imaginaire.

« Ce sera notre antidote face à tous ceux qui, dans leur obscurantisme, confondent l’objet et sa représentation, le mot et la chose, et tuent parfois pour cela. Notre bras d’honneur à tous ceux qui, renonçant aux luttes émancipatrices et donc à eux-mêmes, se laissent gagner par la pulsion de l’interdiction. Notre pavé dans la marre de ceux qui, condamnant cette chose si précieuse, belle et vitale qu’est le fantasme, veulent réhabiliter la notion chère à l’Inquisition de « péché par la pensée ». Notre refus, tout simplement, de cette sordide dictateur du réel imposée par des tartuffes qui feignent de ne pas voir que « rien n’est plus fou que la vie réelle » [Edith Scob] et que rien n’est moins tangible que leurs certitudes. »

Sublimes mots pour une non moins sublime intégrale qui compte désormais trois volumes. Ce troisième tome couvre les années 1965/1967 et les numéros 12 à 17 de la plus mythique des revues de cinéma. Redisons encore une fois à quel point l’objet même est splendide : beauté absolue des illustrations, interludes passionnants (ici, un très beau texte de Christophe Bier sur la géniale strip-teaseuse et comédienne Rita Renoir et un passionnant entretien de Nicolas Stanzick avec Roger Corman), mise en page aérée…

L’humour révolté

Ensuite, c’est la qualité des textes, à la fois très littéraires mais souvent plein d’humour et de révolte qui frappe à la lecture de cette réédition. A ce propos, la période couverte par ce troisième volume marque une évolution très importante dans l’histoire de Midi-Minuit Fantastique (qui change d’ailleurs de formule à compter du numéro 14). Ce changement, on peut le sentir particulièrement dans le n°13 où une double critique d’Alphaville de Godard est publiée. D’un côté, dans la tradition surréaliste/Positif (l’intransigeant Losfeld détestait Godard également) Louis Seguin démolit le film sans la moindre aménité. En revanche, suit un très bel éloge du même film par Michel Caen qui amorce ainsi une approche plus « élargie » du fantastique (qui se traduisait déjà au moment où la revue faisait l’éloge des Parapluies de Cherbourg). Tout ce qui aura trait à l’insolite, au bizarre, à l’onirisme, à l’érotisme obtiendra désormais les suffrages de la revue.

On y retrouvera à la fois une ligne « classique » qui réjouira les amateurs avec des entretiens fleuves avec Christopher Lee, Barbara Steele, Jacques Tourneur, Edgar G. Ulmer mais aussi une ouverture du côté de la littérature avec des études passionnantes sur Ian Fleming et les adaptations cinématographiques des premiers James Bond (après avoir soutenu les premiers films, la revue démolit Opération tonnerre), sur Sax Rohmer ou Le Golem, sur la bande-dessinée, le théâtre (honni par Sternberg et Caen mais qui retrouve leurs faveurs sous la forme des happenings de Jodorowsky, de Jean-Jacques Lebel ou Marc O…)…

Contre-culture insolite

Versant « insolite », le lecteur se réjouira de lire une belle interview de Mocky et les nouvelles de Topor, André Ruellan (alias Kurt Steiner) ou Roger Blondel (alias B.R.Bruss)…

Quant au fan de « Brigandine » que je suis, il pourra réaliser à quel point la revue fut importante pour certains auteurs de la collection puisqu’on pourra y lire les premiers textes de Jacques Boivin (alias Benjamin Rup(p)ert), y admirer quelques magnifiques photogrammes de Raphaël Marongiu ou même y retrouver le nom de Jean-Pierre Bouyxou parmi les vainqueurs du concours «Photo mystère » !

Mais encore une fois, ce qui se dégage de ce colossal volume, c’est un amour sans frein de l’imaginaire et de tous les freins qu’il permet de faire sauter. A ce titre, ce goût pour le fantastique, l’insolite, le fantasme, l’onirisme annonce bien évidemment la révolte à venir de Mai 68 et un ancrage parfait dans ce que l’on n’appelait pas encore la « contre-culture ». Car l’imaginaire est aussi une puissance politique qui nous permet de réinventer le monde et ses conventions imbéciles, ses barrières étriquées, sa violence bureaucratisée… Et c’est pour cette raison qu’il faut absolument et plus que jamais croire aux sorcières, aux goules, à Dracula, à la créature de Frankenstein, à Fu Manchu… Et au père Noël !

Midi-Minuit Fantastique, volume 3, sous la direction de Michel Caen et Nicolas Stanzick (Rouge Profond)

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