Yann Moix, malgré la polémique sur ses goûts amoureux, est un écrivain. Et un écrivain, ça écrit. Parfois même de grands livres.


Yann Moix a quitté l’équipe d’On n’est pas couché pour se recentrer sur l’écriture. Un écrivain ne doit pas rester trop longtemps exposé, sous les sunlights de l’audimat. L’ombre lui convient mieux, dans une cellule d’un monastère, si possible, au large de la Méditerranée. Moix vient de signer un court livre d’une force inouïe, avec des phrases sèches qui claquent comme les coups de fouet sur la croupe rétive d’une société nécrosée. Yann Moix va mal, depuis toujours il va mal, et c’est pour ça qu’il écrit, non pas pour aller mieux, il n’ira jamais mieux, mais pour dire qu’il vient de rompre, une nouvelle fois, par sa faute, sa seule faute, parce que c’est un boiteux de l’amour qui recherche la souffrance plutôt que l’épanouissement.

« Il existe trois types d’hommes qui excluent que vous récupériez un jour la femme que vous aimez… »

Un ami l’interroge au fil des pages, Moix lui répond, sans tabou, avec un sens aigu de la formule, souvent paradoxale. Il dit, essoufflé : « Ce sont les phrases d’un homme qui se suicide à l’aveu ». Elle se nomme Emmanuelle, elle a fini par le quitter, le laissant dévasté, désarticulé, détruit, dans « la sensation d’un dimanche infiniment prolongé ». Elle en a eu marre de son sale caractère, de ses colères, de sa jalousie, de ce mec éternel adolescent, « catégorie que les femmes détestent ». Alors elle l’a quitté pour un prof de yoga. Et on ne peut pas lutter contre un prof de yoga. L’écrivain, qui passe sa vie à lire et écrire, un vrai névrosé, ne peut rien contre un yogi. Moix met en garde les hommes, ses semblables : « Il existe trois types d’hommes qui excluent que vous récupériez un jour la femme que vous aimez : les chefs opérateurs, les psychanalystes et les yogis. Les chefs opérateurs parce qu’ils les éclairent, les psys parce qu’ils les vident, les yogis parce qu’ils les remplissent. »

Puisqu’il vous dit de lui foutre la paix

La relation amoureuse, chez Moix, est vouée à l’échec. Dès le début, la rupture est inscrite dans la rencontre. Comme dans une tragédie de Racine, où l’on sait que l’héroïne est condamnée à la première réplique. « Chez moi, confesse-t-il, la mort de l’amour commence à l’instant où il naît ». Moix brosse un portrait de lui sans complaisance. Ce livre est une entreprise de démolition. Il se déteste. Il raconte ses failles. À toutes les femmes, de tous âges, de toutes conditions sociales, il leur dit : fuyez-moi. Si elles l’enlacent, c’est qu’elles sont encore plus maso que lui. Et ce n’est guère possible. Parfois, il en rajoute un peu. Par exemple : « Triste à mourir, abattu sur ma moquette, le nez dans les acariens, reniflant comme un maudit… » Etc. Il est dans l’excès, mais ça fait du bien, l’excès, à notre époque, sinon l’ennui bouffe nos derniers rêves de grandeur. Et puis, on ne peut pas lui reprocher d’ouvrir la fenêtre pour faire entrer un souffle frais. Au passage, il nous révèle qu’il adore André Gide, son style, ses bouquins. Il ne part pas en voyage sans un Gide dans son sac. Lors d’une récente interview, il ne cache rien, absolument rien, des préférences sexuelles de l’auteur de Corydon. Il évoque la recherche frénétique des très jeunes corps, de cette envie irrépressible de les toucher, les caresser, d’avoir une bandaison coupable en leur compagnie. La littérature, c’est le mal.

Ça, c’est vraiment Moix

Alors d’où vient, chez Yann Moix, cette inaptitude presque caricaturale au bonheur. Mauriac a écrit : « L’enfance est le tout d’une vie, puisqu’elle nous en donne la clef. » Celle de Moix fut terrible. Enfant battu par ses parents, humilié, menacé de mort, contraint de goûter ses propres excréments, débuts de roman brûlés, sa mère allant même jusqu’à le poursuivre avec un couteau de boucher. Un traumatisme formidable. De quoi écrire une centaine de livres, syncopés, noirs comme le soleil de l’enfance souillée, avec des images nervaliennes pour apaiser la douleur des « hématomes du passé ». Lucide, Moix, poings fermés, déclare : « L’autre, dans l’expression « je t’aime », est le réceptacle des missiles de l’enfance ». Ajoutons l’angoisse du temps qui fuit, la cinquantaine, glissade sans garde-fous, la mort qui se rapproche, son visage hideux, chairs tombantes, et Moix avoue qu’il ne peut pas aimer une femme de son âge. Les miroirs, chez lui, sont recouverts de draps blancs.

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Que reste-t-il au milieu des décombres ? Peut-être l’instant où l’on croise une femme qui capte votre regard, l’instant où il se passe quelque chose d’indicible, où l’on retient sa respiration, en suspension… « C’est là que je suis le plus vrai, avoue Moix, le plus sincère et le plus proche de l’état amoureux : dans l’hésitation. » L’hésitation, c’est jubilatoire. Après, les démons apparaissent, et c’est le sabbat qui commence.

Yann Moix, Rompre, Grasset.

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