Dans son essai, À l’origine des sensations, des émotions et de la raison – sous-titré « J’aime donc je suis » – l’ex-urologue Guy Vallancien nous éclaire d’une lumière qui n’est pas exclusivement scientifique ou médicale. Le médecin nous parle des hommes comme un homme. Il troque son costume de clinicien pour celui du philosophe.


Cet essai est d’abord le récit d’une épopée. Guy Vallancien cherche à comprendre ce que l’homme recèle de mystères et de complexités avec, pour point de départ, rien de moins que le grand néant originel. Les questions d’actualité se mêlent, immanquablement, aux questionnements fondamentaux qu’il pose, sans toutefois verser dans un manichéisme infructueux. Il n’y a pas, en effet, le Bien technologique d’un côté face au Mal ancestral de l’autre. Son propos est bien plus nuancé et subtil. Qu’une intelligence artificielle advienne et soit, sans doute, logiquement supérieure à celle de l’homme est un fait avec lequel il nous faudra, à l’avenir, composer.

Il faut rendre à César ce qui appartient à César !

En revanche, et c’est là toute la portée de la réflexion : jamais une intelligence purement calculatrice, froide et désincarnée ne viendra détrôner la magistrature intellectuelle des hommes. Qu’on le veuille ou non, l’être humain ne sera jamais assimilable à un robot. Il faut donc rendre à César ce qui appartient à César et reconnaître en l’homme ce qui constitue son irréductible spécificité humaine.

Un traité de philosophie

Chemin faisant, Guy Vallancien ôte donc le costume du clinicien pour celui du philosophe. C’est contre une tradition solidement ancrée qu’il s’inscrit en faux. Refusant de considérer l’homme comme une machine, c’est contre le dualisme cartésien (et de beaucoup d’autres philosophes) que se dresse cet ouvrage. « Ce n’est pas parce que je pense que je suis, mais parce que je ressens que je deviens ». À la raison surplombante – « la raison est la seule chose qui nous rend hommes »(1) – défendue par Descartes, Guy Vallancien lui oppose un recours aux sens et un retour des sensations. L’homme n’est donc pas qu’un être rationnel que les sens trompeurs viendraient ébranler. Jetant un pont entre le ressenti et le devenir, cet essai prend des allures fermement existentialistes.

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La liberté – puisque c’est bien, en filigrane, de cela dont il est question – est une chose qui demeure exclusivement humaine mais qui ne consiste toutefois pas à prendre le seul parti de l’entendement. C’est que l’intelligence, et plus généralement, la nature humaine sont bien plus que cela : « les post-humanistes méconnaissent totalement le rapport qui nous font exister, combinant le physique au psychique ».

Une réhabilitation du sensible

Il convient donc de « cerner l’Homme dans sa plénitude ». Et la sensibilité humaine est résolument partie prenante de cette plénitude. Bien qu’il n’y soit jamais question en tant que telle dans ce livre, c’est bien la sensibilité qui subsume les sens, les sensations, les émotions. Guy Vallancien nous explique alors que notre présent, du moins tel que les sujets vivants le perçoivent, est d’abord affaire de reconstitution des sens passés. L’homme est donc avant tout un être animé par un passé, un vécu, qui n’a cependant rien du déterminisme : « je m’invente sans cesse » (idée, par ailleurs, essentielle dans la question ontologique fondamentale chez Heidegger, rien de moins !). C’est précisément là que réside toute la subtilité de la nature humaine : la frontière est ténue entre l’expérience vécue et la liberté constitutive et originaire qui amène l’homme à se transcender lui-même et pour ses idéaux. L’être humain est donc définitivement irremplaçable car son existence propre n’est pas réductible à un algorithme.

Cette complexité est le corollaire même d’une sensibilité proprement caractéristique de l’homme. C’est qu’on ne demandera jamais à un robot de nous faire rire, pleurer ou de nous émouvoir : Bach, Chopin, Mozart ou Rembrandt étaient bien des hommes. De cette réhabilitation du sensible, c’est aussi une conclusion politique qu’il convient de tirer.

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Guy Vallancien se fait le chantre légitime d’une « unicité de l’être ». Idée qui n’est pas profonde que par la formule. En effet, c’est en reconnaissant à l’homme toute sa dimension sensible que l’on substituera à l’individualisme délétère une individualité précieuse. C’est à se demander si, derrière les débats relatifs à l’intelligence artificielle ou à l’homme augmenté, il n’y aurait pas une forme de vanité des hommes de se faire à leur image. Mais la créature a toutes les chances de n’être qu’illusoirement la réplique du créateur, puisque les hommes sont tous, par définition, des êtres uniques et singuliers.

Préserver la spécificité humaine

La question n’est donc pas de savoir si les robots seraient possibles ou souhaitables, mais plutôt celle de la préservation d’une spécificité humaine, ou plus encore, d’une spécificité des hommes. L’auteur évoque l’indigence d’une « civilisation qui privilégie l’objet analysable au détriment du sujet insondable ». À cela, il oppose la « densité d’être » qui, elle, repose sur la complexité et la richesse de l’intrication des « variantes émotionnelles et créatrices ».

Au fond, ce qui façonne l’homme et l’humanité toute entière, ce sont d’abord les relations intersubjectives. Quid de l’amour, de l’art, du génie, de la beauté du monde, de l’histoire et de l’héritage dans une société devenue régie par la robotique ? Car « c’est en sortant de soi-même pour s’immerger dans la relation interpersonnelle (…) que l’on devient humain, profondément humain, intégralement humain ».  L’ancien praticien de confesser que tout médecin, quelle que soit la spécialité, demeure avant tout un peu psychologue. Le patient demeure avant tout un homme, et sera toujours plus réceptif à l’humanité de son interlocuteur qu’à l’austérité de sa technique.

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Adèle Deuez
Etudiante en droit et en philosophie
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