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Frank Darcel: année 2030

"L’Armée des hommes libres", un roman dystopique de Frank Darcel (Coop Breizh, 2020)

Frank Darcel: année 2030
Frank Darcel © Richard Volante

Le guitariste de « Marquis de Sade », Frank Darcel, est aussi romancier. Dans L’Armée des hommes libres, il imagine une Europe post-apocalyptique.


« Marquis de Sade », groupe de new wave de la fin des années 70 et du début des années 80, a enflammé la scène rennaise avec des morceaux froids et mélancoliques. Le groupe a été reconstitué et a donné fin avril un concert dans la capitale bretonne. Son guitariste, Frank Darcel, écrit aussi depuis une quinzaine d’années des romans.

Le dernier en date, L’armée des hommes libres, (Coop Breizh), nous plonge dans le futur apocalyptique des années 2030. « Marquis de Sade », à la grande époque, répétait dans la chanson « Conrad Veidt », ce leitmotiv lancinant : « L’Europe désire l’euthanasie ».

On va se demander où notre Cassandre breton va chercher tout ça ? Mais après tout, si on nous avait dit, cinq ans en arrière, qu’on se retrouverait confinés deux ans, puis qu’une guerre éclaterait aux abords de Tchernobyl…

A force de l’avoir désirée, l’Europe y est presque arrivée: à grands coups de guerres civiles, de bombes atomiques et de virus, sa population a été décimée. Dans la capitale finlandaise, on croise à peu près toutes les nationalités européennes, malgré des moyens de communication et de transport anéantis. Si elle a pour inconvénient d’être proche de la Russie, la Finlande présente l’intérêt de ne pas être loin de l’arc polaire, et donc d’être moins touchée par le réchauffement climatique qui a asséché le Tage et le Guadalquivir et qui a fait de l’Europe du Sud un prolongement du désert saharien.

Choc des civilisations et effondrement

Ce roman traduit à la fois les pires craintes de Samuel Huntington et celles d’Yves Cochet : le choc des civilisations se double de l’effondrement annoncé par les collapsologues. Frank Darcel fait entrer le lecteur dans cet avenir apocalyptique par le biais d’un personnage, Vasco, soldat portugais désabusé qui s’est retrouvé à Helsinki après avoir participé à une énième guerre balkanique. Il essaie péniblement de restituer le déroulé de la décennie précédente, ce qui permet à Frank Darcel de jouer pendant quelques lignes au Nostradamus des temps modernes : « Tout avait démarré avec l’effondrement financier de 2024, qui avait suivi l’interminable épidémie de covid et la guerre d’Ukraine. Fin 2024 éclata le conflit en Irlande. Cela avait pu paraître anecdotique sur le moment, mais avec le recul, cette guerre pour une frontière absurde fut lourde de conséquences. Elle avait été initiatrice, car fratricide et d’une violence, d’une cruauté, extrêmes. L’année suivante, la folle aventure guerrière de l’armée turque prit son essor : elle s’étendit de Chypre, où il y avait aussi une frontière discutée, au Péloponnèse. Ce fut le moment où l’Armée européenne naissante essuya des revers fracassants en Grèce et dans les Balkans, les Turcs étant appuyés par l’aviation saoudienne et celle d’autres pays du Golfe. »

A lire aussi: Maurice G. Dantec (1959-2016), l’icône déchirée

On va se demander où notre Cassandre breton va chercher tout ça ? Mais après tout, si on nous avait dit, cinq ans en arrière, qu’on se retrouverait confinés deux ans, puis qu’une guerre éclaterait aux abords de Tchernobyl… Notre auteur ne s’est en tout cas pas trompé en annonçant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, alors que le manuscrit avait été remis à l’éditeur il y a un an déjà. Frank Darcel a admis au Télégramme avoir « plus fait confiance aux renseignements américains qu’à Zemmour »…

Dans cette ambiance d’Europe où les grands hôtels désaffectés se sont reconvertis en bars clandestins réservés à quelques happy few (même au bord du chaos, il y aura encore des privilèges et des Français un peu snobs citant Sartre et Voltaire au comptoir), Vasco sauve une jeune Ukrainienne, bientôt orpheline, des griffes de quelques prédateurs.

Dans la lignée de Dantec

L’aventure du soldat portugais et de la jeune Ukrainienne à travers les autoroutes finlandaises vides de monde ne sont pas sans rappeler le premier roman de Maurice G. Dantec, La sirène rouge, dans lequel un soldat lui aussi revenu des Balkans sillonne les routes d’Europe, avec une jeune fille de douze ans, poursuivis par des tueurs.

Les deux personnages fuient la capitale finlandaise quand celle-ci est sur le point de passer sous le contrôle de l’Armée des hommes libres (la FMA), émanation des gourous californiens et des empereurs du Net qui ont décidé de détruire leur créature (les réseaux sociaux et l’internet en général, coupables en partie de la catastrophe) et d’imposer une nouvelle religion new age écolo, dans laquelle les arbres vaudront toujours mieux que les humains. À terme, une bonne extinction volontaire de l’humanité réglerait, à leurs yeux, bien des problèmes. L’influence d’Arthur Schopenhauer et du philosophe sud-africain David Benatar, pape de l’antinatalisme, semble peser sur les esprits. Après tout, dans les parages de Tchernobyl (en tout cas, avant la guerre…), loups, castors et cerfs, même légèrement irradiés, ont repris leurs droits…

Frank Darcel parvient à recycler toutes les inquiétudes de notre époque post-confinée, et comblera tous les grands angoissés, qui se recrutent autant à gauche qu’à droite.

L’Armée des hommes libres, de Frank Darcel, Coop Breizh. 226 pages.

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Professeur démissionnaire de l'Education nationale

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