On publie un inédit de Françoise Sagan, Les quatre coins du cœur, chez Plon


Quinze après sa disparition, Sagan nous revient avec un roman inédit, Les quatre coins du cœur. Elle a toujours été douée pour les titres, les cherchant parfois chez les poètes, notamment Baudelaire et Eluard. Dans sa préface, Denis Westhoff, son unique fils, raconte l’histoire de ce roman qui aurait pu ne jamais voir le jour. Le récit était inachevé, certains passages étaient illisibles, il y avait « quelques trous ». Denis Westhoff décida de se mettre au travail afin de le rendre publiable. Il explique : « (j)’apportai les corrections nécessaires en prenant soin de ne pas toucher au style, ni au ton du roman (…) » Il ajoute : « Je retrouvais au fil des pages l’absolu liberté, l’esprit détaché, l’humour grinçant et l’audace frisant l’effronterie qui caractérisent Françoise Sagan. »

Sagan renversa les codes moraux de son époque

Sagan fut, en effet, une femme libre, vivant sans compter, brûlant ses étés comme la cigale. Elle finit épuisée, ruinée, minée par la souffrance. C’est triste de l’imaginer en fauteuil roulant, n’ayant plus de quoi se payer une cigarette mentholée. On préfère se souvenir d’elle à Saint-Tropez, en train de faire la fête, de boire du champagne, et de rouler à fond la caisse sur les routes longeant la Méditerranée.

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Elle entra en littérature en brisant la porte. Par effraction, donc. Un roman, Bonjour tristesse, paru en 1954, au départ sans prétention. Un succès planétaire renversant les codes moraux de l’époque, faisant passer un souffle frais dans les couloirs moisis d’une France pas encore remise de la défaite de 40, ni de la collaboration avec l’Allemagne hitlérienne. La jeune fille d’à peine dix-neuf ans fait dire à son héroïne, Cécile, même âge que Sagan au moment où elle écrit son roman : « Le goût du plaisir, du bonheur représente le seul côté cohérent de mon caractère. » Cécile est jugée scandaleuse. Elle aime le soleil, le goût du sel sur la peau d’un jeune homme, elle ne craint personne, elle est sans complexe aucun. Cette fille-là, c’est le diable !

Ultime roman du « charmant petit monstre »

François Mauriac, prix Nobel de littérature, immense écrivain aujourd’hui très peu lu, publie un article dans le Figaro où il déclare que Sagan est « un charmant petit monstre ».

C’est donc l’ultime roman de Sagan. Toute sa vie, elle n’aura cessé d’écrire, jusqu’à son dernier souffle. C’est émouvant. Retrouve-t-on la « petite musique » de la romancière ? Pour être honnête, dans les premières pages, non. La mise en place des personnages, de l’intrigue, la description des lieux, la Touraine, tout cela demande au lecteur un certain effort.

La Ferrari a besoin d’un tour de chauffe. Le personnage central, Fanny Crawlay, veuve flamboyante, apparaît pour notre plus grand plaisir, puis disparaît hélas trop longtemps. Cette femme possède une classe folle, assistante du grand couturier Kempt, elle va tomber amoureuse de son beau-fils, donné pour mort à la suite d’un accident de voiture. Il reçut même l’extrême-onction. Son épouse conduisait. Mais comme si la grâce n’avait jamais abandonné Sagan, le roman prend rapidement son envol, les dialogues font mouche, les répliques sont à la fois mordantes et tendres, certaines descriptions touchent au cœur. On se dit alors que Sagan est là, dans les phrases, entre les lignes, partout. Ce n’est plus sa musique, c’est son parfum qu’on respire à nouveau, pour la dernière fois.

Ce roman est également autobiographique. Et c’est peut-être ça qui bouleverse le plus. Fanny Crawlay fait penser à Peggy Roche, l’un des grands amours de Sagan. Peggy, styliste, comme Fanny, comme Anne Larsen, personnage clé de Bonjour tristesse. La boucle est bouclée.

Et puis le beau-fils, Ludovic, rescapé miraculeux d’un accident de voiture, comme Sagan qui failli mourir en 1957, et qui garda toute sa vie de terribles séquelles. Et puis « ses amis » cités dans Les quatre coins du cœur, Mauriac, Baudelaire, Balzac, Racine, les remerciant d’avoir répondu présents à chaque fois qu’elle s’installait à sa table de travail, la nuit. Elle écrivait dans le désordre et le bonheur, pour reprendre la belle expression de Juliette Gréco.

Sagan, en fin de compte, réussit une fois encore à nous divertir avec cette bourgeoisie féroce, cupide, hypocrite qu’elle n’aura jamais cessé de décrire tout au long de ses romans. Les élans du cœur (battu) sont analysés avec subtilité.

« C’est l’une des choses la moins difficile à acquérir que l’attirance ou la passion de quelqu’un, écrit Sagan, mais le bonheur est la plus ardue si l’on n’a rien fait d’autre, en fait, que de le regarder et le voir. » Totalement saganesque.

Ou encore, pour conclure : « La grande soirée arriva et, à la surprise de tous, il fit beau. Comme un cadeau, le ciel se leva, resta bleu, puis s’en fut doucement vers le noir. » Comme la vie.

Françoise Sagan, Les quatre coins du cœur, Plon.

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