Alors que l’on sait peu de choses des intentions du nouveau président élu Kais Saïed et que l’économie inquiète, la Tunisie est dans l’incertitude.


Cet automne 2019 sera raconté dans les livres d’histoire soit comme la date de la stabilisation et de la pérennisation de la démocratie en Tunisie, soit comme le début d’un désordre institutionnel, politique et économique difficile à redresser. 

Des scrutins sous influence?

En effet, le décès du Président Beji Caid Essebsi le 25 juillet, jour de la Fête de la République, a précipité la date de la tenue de l’élection présidentielle, dont les 2 tours ont été entrecoupés par les législatives prévues d’avance. La passation de pouvoir en faveur du Président de l’Assemblée des Représentants du Peuple, pour un intérim de 90 jours, s’est faite sans heurts, en ce jour marqué par la douleur, la dignité et une certaine appréhension, appréhension de tenir des élections dans un climat tendu, avec une scène politique disloquée, des institutions incomplètes, une économie exsangue, des doutes sur la transition démocratique, un candidat à la présidentielle, Nabil Karoui, arrêté de manière douteuse à quelques semaines du vote. 

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Certes la Tunisie a relevé le défi d’organiser les trois scrutins d’affilée et dans un délai assez serré, sans incidents violents majeurs. Certes, Nabil Karoui a été libéré à quelques jours du vote du 2eme tour. Certes, le taux de participation était satisfaisant. Certes, les délais constitutionnels ont été respectés. 

Toutefois, il est impossible d’ignorer toutes les inquiétudes et les réserves soulevées par la société civile et les missions d’observation, qu’elles soient nationales ou internationales, en termes d’équité et de transparence. Des dépassements graves ont été constatés tout au long de la période électorale. Le flux de propagande directe et indirecte observé sur les réseaux, propagande parfois violente, souvent obscure, jette une ombre sur ces élections. Cette propagande a bénéficié, il faut le dire, essentiellement au candidat élu, Kais Saïed. Le cadre juridique et les ressources et compétences de l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections ISIE empêchent, de fait, toute action effective contre ce type de campagne qui a, semble-t-il, fait appel à des procédés avancés de manipulation de masse. Certains n’hésitent pas à comparer ce qui s’est passé aux faits du documentaire « The Great Hack »

L’émergence d’un candidat assez mystérieux, que l’on n’a pas vu faire campagne, ni sur le terrain, ni dans les médias, ni sur les réseaux sociaux, a du mal à trouver une explication politique ou sociale. Le mythe de l’homme simple qui a su toucher des millions de Tunisiens, très variés en âge, couche sociale, ancrage géographique, occupation professionnelle, sans s’adresser à eux, convainc difficilement. Il est indéniable qu’il y a eu un travail minutieux et rigoureux sur Facebook, le principal réseau de communication en Tunisie, de mobilisation et même d’endoctrinement d’un électorat qui s’est déplacé en masse pour élire Kais Saïed. Qui est derrière? Qui a fait quoi et pourquoi? Les questions restent sans réponses pour l’instant. M. Saïed est aujourd’hui Président et nous n’en savons pas plus sur lui, sur ses intentions, sur ses plans.

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Les résultats des législatives ont produit une Assemblée fragmentée, où font leur entrée des courants populistes, aux théories extrémistes, au discours clivant. Ennahdha a obtenu le plus grand nombre de sièges, mais est loin de pouvoir faire passer un gouvernement. D’ailleurs, les résultats ne sont pas encore définitifs, suite aux nombreux recours engagés. Achat de voix, incident aux bureaux de vote, publicité politique, sponsoring sur Facebook, on en aura vu de toutes les couleurs. Le vote pour les Tunisiens résidents à l’étranger a été entaché de plusieurs problèmes et le taux de participation était de moins de 20%, jetant un certain discrédit sur les résultats. Ainsi, un siège a été attribué à un élu sur l’Italie avec 382 voix, maigre butin pour une maigre représentativité. Sur la circonscription de l’Allemagne, le Tribunal Administratif a décidé cette semaine la simple annulation des élections, avec obligation donc de tenir des législatives partielles, décision drastique au vu des dérapages constatés, une première. L’ISIE fera appel de cette décision, mais cela donne bien la mesure des réserves suscitées par ces élections. 

Inquiétudes

Dans la ferveur postélectorale, une campagne assez agressive est menée à l’encontre des journalistes et médias, s’attaquant en particulier à la chaîne El Hiwar Tounsi dont des journalistes ont subi des violences physiques de la part des supporters de Kais Saïed le soir du 2eme tour. Il s’agit clairement de pressions et de tentatives d’intimidation visant à faire taire les critiques, de manière préventive. On retrouve une certaine ambiance de 2012, lorsque les Ligues de Protection de la Révolution, bras violent des courants islamistes, faisaient régner un vent de violence contre les dissidents, les intellectuels, les femmes, les journalistes, tous ceux qui remettaient en question l’hégémonie islamiste qui cherchait à s’installer. Lorsque l’on se souvient que cette tendance avait trouvé son point culminant avec les assassinats politiques de Lotfi Nagdh, Chokri Belaid et Mohamed Brahmi, on comprend les craintes exprimées par le Syndicat des Journalistes SNJT, la centrale syndicale UGTT, l’union des patrons, UTICA, et d’autres organisations. 

La Tunisie est reconnue aujourd’hui comme une démocratie, mais une démocratie encore bien fragile. 

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Nous avons bien eu des élections mais nous nous retrouvons dans une situation bien confuse. Un Président élu dont on ne sait pas grand-chose. Une Assemblée élue en patchwork improbable, sans majorité, dont on ne sait pas quand est-ce qu’elle pourra tenir sa première séance. Les finances publiques sont éreintées par les emprunts extérieurs et le train de vie de l’Etat. L’économie en stagflation ne produit ni assez de richesse ni assez d’emplois, et pourtant continue à subir un fardeau fiscal intenable. La classe moyenne n’arrive plus à joindre les deux bouts et à jouer son rôle d’équilibre social. Les échéances de remboursement de la dette semblent impossibles à tenir. 

L’exercice périlleux de la démocratie

Quand les dépenses de l’Etat croissent de 15% au budget de 2020, alors que la croissance du PIB ne dépasse pas les 9%, cela signifie que l’Etat vit aux crochets des citoyens, lesquels ont du mal à recevoir des services publics au niveau de leur contribution. Sur le budget gargantuesque de 47 milliards de Dinars, la proportion consacrée aux dépenses courantes est de 85%, dont 19 milliards de Dinars vont à la masse salariale qui dépasse toute norme communément admise. Cette masse salariale a connu une augmentation record passant de 7 680 millions de Dinars en 2011 à 16 458 millions de Dinars en 2019, avec des recrutements massifs sous la Troïka présidée par Ennahdha. Le service de la dette publique pour l’année 2020 se situe, quant à lui, autour de 11 milliards de Dinars. Des chiffres qui donnent le tournis aux institutions financières internationales et épuisent les acteurs économiques.  

Le climat politique est malsain, c’est le moindre que l’on puisse dire. Mais c’est bien l’économie qui risque de lâcher au cours de l’année 2020. La Tunisie aura-t-elle alors les moyens de maintenir sa démocratie? Les Tunisiens devront-ils faire le choix entre une démocratie économique ou l’économie de la démocratie? 

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