Florian Philippot appelle tous les souverainistes à se parler. Entretien avec le président des Patriotes, candidat à la mairie de Forbach.



Causeur.
Votre rentrée politique me semble plutôt discrète. Pendant des années, des observateurs malveillants regrettaient de vous voir arriver en première place parmi les personnalités politiques les plus présentes dans les matinales. Est-ce difficile de présenter vos idées à une large audience désormais?
 

Florian Philippot. Pendant des années, j’ai bénéficié du temps de parole d’un parti politique dont j’étais le principal représentant, sans toutefois en être le président. De fait, c’est aujourd’hui très différent! Pour x raisons, j’étais le plus invité parmi les responsables du parti. Mais je restais dans une position de porte-parole, même si j’ai réussi à y faire connaître ma sensibilité et que je ne me suis certes pas contenté de diffuser des éléments de langage. Je suis arrivé au Front national par souverainisme, par conviction gaulliste, en affirmant en plus une touche sociale affirmée. Mais aujourd’hui, je construis moi-même ma propre parole. J’ai ma propre vision des choses et en tant que président des Patriotes, le temps médiatique qui m’est imparti pour le faire est forcément plus faible. Toutefois, qualitativement, ce n’est pas du tout la même chose. Je suis dans la construction de mon propre projet, celui du mouvement que je préside, alors qu’auparavant j’étais surtout une courroie de transmission, celle d’un projet qui me dépassait… et je ne gagnais pas tous les arbitrages.

Il y a dix ans, vous aviez rejoint Marine Le Pen afin d’imprimer votre ligne au Front national, excédé par l’inefficacité des petites chapelles souverainistes. En créant votre parti Les Patriotes et suite à votre échec aux Européennes, n’êtes-vous pas retombé dans les travers que vous fustigiez jadis?  

Pour moi, le contrat était très simple. J’ai obtenu dès 2013 au conseil national du FN qu’on mette dans le programme officiel du parti un référendum sur la sortie de la France de l’Union européenne. La sortie de l’euro était déjà actée. Cela conditionnait toute la cohérence et la véracité de ce que le Front national pouvait proposer à côté, sur les sujets migratoires, sociaux, écologiques ou démocratiques. A partir du moment où ce contrat a été rompu, j’ai pris mes responsabilités, étant un homme de convictions, et je suis parti. Il a été acté après la présidentielle de 2017 qu’officiellement le FN abandonnait la sortie de l’union européenne et la sortie de l’euro. Les dernières élections européennes sont venues le confirmer. Il n’est plus question d’un référendum sur le Frexit mais d’une éventuelle réforme de la BCE… Il est question de « faire bouger » l’Union européenne… en restant dedans. 

Mon initiative sur ADP peut être le prélude à un vaste dialogue entre tous les souverainistes

J’en suis navré car j’aurais aimé pour le bien de notre pays conserver une force politique telle que le FN pour faire le Frexit. Ne souhaitant pas mentir aux électeurs et leur vendre des salades sur une éventuelle réduction de l’immigration ou une augmentation du pouvoir d’achat tout en restant dans l’Union européenne, j’ai réfléchi en conscience, et j’ai créé Les Patriotes.

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Ceci dit, je ne suis pas dans une logique boutiquière. Par exemple, j’ai proposé une stratégie collective sur le possible référendum concernant la privatisation d’ADP, j’ai écrit pour cela aux différents chefs de partis ou de courants qui se battent contre la privatisation (comme Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont Aignan ou même Julien Aubert), pour leur proposer une initiative et un meeting communs, pour marquer les esprits, faire signer la pétition aux Français et obliger les médias à s’intéresser au sujet. Dupont Aignan et Kuzmanovic m’ont répondu. Je les en remercie. Le sujet n’étant pas trop clivant idéologiquement à la différence de l’immigration ou l’Europe, j’ai pensé que tous ceux qui étaient opposés à la privatisation pourraient s’entendre sur le sujet. Mais je dois constater que les autres responsables pour le moment sont bien silencieux. Je le regrette et espère que cela va bouger rapidement. Cette initiative sur ADP peut être le prélude à un vaste dialogue entre tous les souverainistes, sans renoncer à nos sensibilités propres. 

Vous semblez bien optimiste ! Ne croyez-vous pas Emmanuel Macron déjà réélu en 2022?

Je ne suis pas du tout optimiste. Je pense qu’aujourd’hui effectivement Macron est totalement réélu! Il écrit le scénario, choisit les personnages et figurants et dessine la pièce de théâtre. C’est le metteur en scène. On peut le laisser dérouler son plan jusqu’en 2022 sans accrocs ou bien au contraire décider ensemble de réagir!

En matière de communautarisme comme d’immigration, il faut défendre la laïcité, mais fondamentalement rien n’est possible sans souveraineté nationale!

Face à Macron, candidat en 2022, parvenu à fédérer autour de lui tous les libéraux de gauche et de droite, il faut que les patriotes au sens le plus large soient capables de se parler, et sûrement de proposer des initiatives communes.

Aujourd’hui, Marine Le Pen a récupéré la colère des gilets jaunes tandis que le congrès de la droite auquel participait Marion Maréchal a été un échec, ou du moins un événement sans lendemain. Dans ce contexte, ne regrettez-vous pas votre départ du RN?

Je crois que personne n’a capté la colère des gilets jaunes ! J’ai été très honnête. Le RIC figure au point 2 de la charte des Patriotes publiée un an avant les gilets jaunes, je ne peux pas être suspecté de « récupération ». J’ai dit aux gilets jaunes : « vous défendez le pouvoir d’achat et la démocratie directe, mais tout ce que vous demandez est impossible sans souveraineté nationale ». Les gilets jaunes c’est une crise de souveraineté. C’est un peuple qui crie dans le désert. Cela dure depuis des années certes, mais en allant dans des manifestations et sur les ronds-points, ils ont crié un peu plus fort que d’habitude. Les gens ont raison d’être énervés. La question est de savoir comment leur répondre concrètement? Un État qui n’a pas de souveraineté ne peut pas le faire, c’est tout le problème! 

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La bonne performance du RN aux dernières européennes (23%) est néanmoins inférieure à 2014 où le FN avait fait 25%. Cela reste un bon score mais il n’y a pas de dynamique particulière. Pour ma part, je suis déçu du score des Patriotes. Mais nous étions montés à 3% dans les sondages, une performance pour un tout jeune mouvement, c’était avant que Macron n’organise via ses prises de parole dans les médias une sorte de « référendum » sur sa personne face au RN. Résultat, le sujet européen n’a pas été abordé en fin de campagne et nous avons logiquement décliné.

Le RN disait que s’il arrivait en tête, Macron serait contraint de renoncer à sa politique et que l’on pourrait réformer l’Europe de l’intérieur. Faisons le bilan six mois plus tard. Est-ce que Macron a renoncé à sa politique? Il n’a jamais été aussi rapide sur ses réformes: les retraites, l’assurance chômage… Tout avance comme il l’avait prévu! Est-ce que l’Europe est réformée de l’intérieur? Non plus. Et il y a moins d’alliés au pouvoir pour le RN en Europe, Salvini et le FPÖ en Autriche ne sont plus au gouvernement. Ils n’ont rien obtenu au parlement européen. Notez que je ne les blâme même pas, ils ne peuvent rien obtenir. Je dis juste qu’ils le savaient au moment de la campagne électorale et qu’ils ne l’ont pas dit aux électeurs… L’Europe ne se modifie pas comme cela, elle se modifie à l’unanimité des 27 ou 28 Etats ! Donc on en sort ou on y reste. Et si on y reste, on applique tout. C’est aussi simple que cela.

Les Anglais ne s’en sortent pas avec le Brexit, alors qu’ils n’ont une frontière terrestre qu’avec l’Irlande et qu’ils ont gardé leur monnaie. Quelle est votre analyse, alors qu’on apprend que le Brexit n’aura finalement pas lieu le 31 octobre, et alors que le référendum remonte à il y a 3 ans ? Le Frexit est-il vraiment souhaitable, alors que nous avons nous l’euro et de nombreuses frontières?

Le Brexit n’est pas une pagaille en soi. En réalité il est en train de se faire concrètement. Moscovici par exemple annonçait avant-hier qu’il n’y aurait finalement aucune file d’attente à Calais pour les transporteurs routiers, il a suffi de trouver un accord technique pour cela, alors que pendant trois ans, on nous a parlé de kilomètres de bouchons… Le Brexit n’est pas un problème technique, même s’il y a du boulot, mais on sait faire. Et on saurait faire le Frexit. Mais c’est une pagaille politicienne organisée par ceux qui ont refusé depuis le départ le verdict des urnes. D’abord avec Theresa May, qui était Premier Ministre sans être « brexiter » – c’est réglé désormais avec Boris Johnson qui l’est – ensuite avec la majorité parlementaire qui n’est pas favorable au Brexit depuis le début. Il y a à la Chambre des communes une majorité anti-Brexit. On parle d’élections législatives anticipées début décembre, cela réglerait sûrement le problème, enfin, avec un Premier ministre brexiter et une majorité qui le serait également.

L’Union européenne a la trouille. Quand le Brexit aura eu lieu, on fera le bilan économique et social assez vite et il sera positif !

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En tout cas, je constate déjà que depuis trois ans on nous annonce l’apocalypse et qu’elle n’a pas eu lieu. Quand dans deux ou trois ans, on verra que les Anglais ont restauré une démocratie, nous constaterons que quand les gens votent, cela sert de nouveau à quelque chose, et cela donnera des idées à d’autres peuples. Je suis optimiste, Johnson est malin et très déterminé, le Brexit va avoir lieu rapidement désormais, même si cela reste compliqué car il a toute l’oligarchie contre lui. En France, lorsque l’on tirera les enseignements du Brexit, les positions floues du type France insoumise ou RN nouvelle version ne seront plus possibles. Rester de l’UE ou en sortir, il faudra choisir et se positionner clairement.  

Si ce débat redevient central, et si le Front national revient sur ses positions, est-ce que vous seriez tenté d’y retourner?

Si le RN redevient souverainiste et traite à nouveau sérieusement la question sociale tout en affirmant clairement son caractère républicain, j’en serai ravi. Mais déjà parlons-nous malgré nos différences! Parlons avec Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, et des intellectuels comme Emmanuel Todd ou Michel Houellebecq ! Vu la situation de la France, les souverainistes ont une obligation devant l’Histoire de se parler. Chacun fait ses choix, chacun assume, mais chacun doit être responsable face à Macron.

La mairie de Forbach est votre objectif du moment. Comment allez-vous vous y prendre pour l’emporter?  

Forbach doit avoir une bonne image aux yeux des Français afin de redevenir attractive. Il y a tellement d’atouts à mettre en valeur! Je suis candidat tête de liste pour la mairie. Et je suis infiniment plus disponible qu’en 2014, période à laquelle j’étais vice-président du Front national. A l’époque je devais faire la campagne de tout le monde en même temps que la mienne, aux quatre coins de la France, c’était très compliqué. 

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Je n’ai jamais abandonné la ville, les Forbachois le savent, j’y habite et je peux maintenant y faire toutes les réunions de quartier que je n’ai pas pu faire en 2014. J’ai un projet solide, une équipe très dynamique, ma candidature incarne le rassemblement des patriotes et de tous ceux qui veulent que ça change là-bas, et le contexte est différent car le maire sortant ne se représente pas.

Depuis l’euro, les Allemands ne viennent plus faire leurs courses chez nous et les Français vont dans les supermarchés allemands, ce qui nuit à notre commerce. Même si ce n’est pas l’enjeu d’une municipale que de gérer la monnaie, je dis aux Forbachois : « demain, si nous rétablissions la monnaie nationale, les commerces de Forbach rouvriraient. » 

L’industrie de la région a été absorbée et asséchée par l’Allemagne depuis trente ans. Certains vont travailler en Allemagne. Il n’est pas anormal que des Français aillent travailler de l’autre côté de la frontière bien sûr. Mais ce qui n’est pas normal, c’est qu’il n’y ait plus du tout de boulot en France. Je veux changer ça. Je veux être volontariste pour Forbach.

Concernant le voile que portent certaines femmes, il y a la polémique sur les mères accompagnatrices scolaires. Pensez-vous comme Marine Le Pen qu’il faille interdire le voile dans l’espace public?

Il faut a minima commencer par interdire le voile dans les transports publics, l’université et évidemment pour les mères accompagnatrices. Pour moi, les sorties scolaires sont une prolongation de l’école, il n’y a pas de débat.

L’espace public, c’est une autre paire de manches. Il faudrait en effet expliquer dans ce cas qu’il faut interdire la kippa, les croix ostensibles… Cela serait sûrement perçu comme violent, brutal, liberticide. Doit-on en arriver là ? Faisons déjà les interdictions que j’évoque et aidons les chefs d’entreprise confrontés au problème du voile en leur proposant un cadre clair avant d’aller plus loin. 

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Je dis juste: attention, on risque de cacher la poussière sous le tapis sans agir véritablement. Le problème fondamental reste les vannes grandes ouvertes de l’immigration. Parmi cette immigration, il y a une part d’islam militant qui arrive et qui se développe ensuite sur le territoire national, notamment par le biais des conversions et du prosélytisme. Mais à la base, cela vient toujours de l’immigration massive! On peut interdire tous les voiles du monde, il faut d’abord régler ce problème migratoire! En restant dans Schengen et l’UE, si l’Allemagne accueille de nouveau demain 1 million de migrants comme il y a quelques années, on risque de nouveau d’en récupérer 300 000 sur le territoire français. 

A travers le débat sur le foulard, on fait croire qu’on s’est attaqué au problème, alors qu’on n’aura rien réglé puisque les flux migratoires, qui charrient avec eux l’islam politique, continueront de plus belle.

En matière de communautarisme comme d’immigration, il faut défendre la laïcité, mais fondamentalement rien n’est possible sans souveraineté nationale car elle seule permet d’agir efficacement!

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