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Marion Maréchal: “L’alliance LR/RN est inévitable”

Première partie de l'entretien avec Marion Maréchal

Marion Maréchal: “L’alliance LR/RN est inévitable”
Marion Maréchal Photos : Hannah Assouline

Après la débâcle des Républicains aux européennes et la victoire en demi-teinte du RN, Marion Maréchal livre un diagnostic implacable. Recomposition de la droite, immigration, fractures françaises, Union européenne: la directrice de l’Issep n’élude aucun sujet épineux. Entretien (1/2).


Marion Maréchal répond à Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy
Marion Maréchal, au centre, répond à Daoud Boughezala et Elisabeth Lévy

Causeur.  Depuis plusieurs années, on nous annonçait une vague populiste, souverainiste ou nationaliste, nous reviendrons sur ces termes, en Europe. Or, à part en Italie et en Europe de l’Est, elle n’a pas eu lieu le 26 mai aux élections européennes. Ce courant a-t-il atteint son plafond de verre ?

Marion Maréchal. Je ne suis pas sûre que les élections européennes soient le meilleur baromètre de l’état de conscience politique d’un pays, car elles souffrent d’un biais sociologique favorisant le vote des classes supérieures, les métropoles et les personnes âgées. Aujourd’hui, les Français de plus de 65 ans forment la tranche électorale la plus importante. D’ailleurs, cette échéance a confirmé la fracture générationnelle puisque 47 % des plus de 65 ans ont voté pour Macron. Cette fracture peut expliquer la difficulté à voir émerger un pôle plus que l’autre. En effet, une grande partie de la génération née juste après la guerre et qui a bénéficié des Trente Glorieuses et de retraites généralement confortables est plutôt européiste et de tendance centriste. Elle n’a vécu la guerre que de loin et a baigné dans le mythe de l’UE garante de paix. C’est compliqué de faire bouger cet électorat qui a toujours entendu le FN, puis le RN se faire assimiler au fascisme et au nazisme.

Voulez-vous dire que le temps – le renouvellement des générations – joue en faveur du RN et des mouvements comparables ?

Probablement. Ajoutons à cela que les personnes âgées sont souvent plus sensibles aux sirènes du « parti de l’ordre », particulièrement bien jouées par Emmanuel Macron qui a voulu enfermer les Français dans un choix scandaleux : soit vous êtes pour les gilets jaunes, soit vous êtes pour les forces de l’ordre. Je reste convaincue que le gilet jaune du rond-point, à la différence du casseur d’extrême gauche, aspire aux mêmes choses que le policier qui fait son travail correctement.

Que disent ces élections de l’état de notre pays ?

Elles ont révélé un phénomène très inquiétant : en achevant le clivage droite/gauche et en forçant la recomposition de la vie politique, Macron a initié une nouvelle lutte des classes : entre gagnants et perdants de la mondialisation, classe moyenne/supérieure et classe populaire, métropole et périphérie. Jusqu’à présent, on avait une « société en silo » avec des institutions (nation, famille) à travers lesquelles le peuple cherchait justement à réduire les antagonismes sociaux. Certes, la gauche alimentait malheureusement déjà la lutte des classes, mais la famille, la nation et tous les corps intermédiaires permettaient de dépasser les tensions entre classes. En affaiblissant l’idée de nation, Macron a remis des antagonismes sociaux partout et nous enferme dans une société de strates irréconciliables où chacun vote à court terme en fonction de ses intérêts.

Si les questions matérielles sont importantes dans le débat démocratique, elles peuvent être dépassées. D’autres sujets mobilisent politiquement les populations, notamment les questions d’identité, de sécurité, de transmission, de destinée commune.

Mais le conflit social est inhérent à la démocratie qui n’est pas autre chose que l’encadrement civilisé des désaccords !

Certes. Mais si les questions matérielles sont importantes dans le débat démocratique, elles peuvent être dépassées. D’autres sujets mobilisent politiquement les populations, notamment les questions d’identité, de sécurité, de transmission, de destinée commune. La vertu d’institutions telles que la nation est de dépasser les antagonismes purement matériels et sociaux pour créer un futur commun à partir d’un passé commun. Le communisme et le socialisme sont des matérialismes, le centre n’est rien d’autre qu’une technocratie économique, pas étonnant donc que le citoyen finisse par réduire ses choix politiques à la question matérielle.

Il est assez amusant d’entendre une ancienne députée FN regretter le clivage droite/gauche !

Ce clivage était en tout cas plus sain que le clivage social ou générationnel. Seulement, il était devenu illisible voire impropre depuis que les partis revendiqués à droite n’étaient plus de droite et que l’alternance gouvernementale entre gauche et droite ne se traduisait par aucune différence réelle sur tous les sujets fondamentaux. Cela ne signifie pas pour autant que des courants de droite et de gauche ne continuent pas d’irriguer la vie politique, simplement ils ne correspondent pas forcément aux frontières partisanes partis.

Les électeurs ne partagent pas tous cet avis : même des bastions de droite comme Versailles ou Neuilly ont plébiscité En Marche plutôt que le conservateur Bellamy ou le RN…

C’est à nuancer. 27 % de l’électorat Fillon de 2017 a en effet rallié LREM, une partie moins importante a voté RN et une moitié s’est abstenue, tout comme la moitié de l’électorat RN et la majorité des gilets jaunes. Sur le fond, il y a un angle mort dans l’électorat de droite qui ne se reconnaît ni dans le centrisme LREM ni dans le Rassemblement national. Aujourd’hui, LR arrive au bout d’une ambivalence née de la fusion de la droite gaulliste et du centre dans l’UMP : le RPR avait les électeurs, l’UDF les élus. Cela n’a pas changé structurellement avec des élus LR plutôt centro-compatibles comme Gérard Larcher, qui sont des géants institutionnels, mais des nains électoraux, et un électorat plutôt RN-compatible. Je crois à une scission inéluctable entre la branche centriste qui rejoindra Macron et l’aile droite de LR qui sera inexorablement conduite à accepter une coalition gouvernementale avec le RN si elle veut survivre et être cohérente.

A lire : Malheureux comme un Républicain en France

Cette droite de LR n’est-elle pas irréconciliable avec le RN ?

Non, car tous les grands clivages qui les distinguaient sont morts. L’opposition entre gaullisme et antigaullisme relève de la nécrologie politique, tout comme l’opposition entre libre-échange et protectionnisme. Pendant longtemps, la droite parlementaire a défendu le premier religieusement, par opposition au communisme. Le principe du protectionnisme est désormais acquis dans le discours LR et même à LREM. Même la distinction entre droite légitimiste issue de la contre-révolution et droite bonapartiste, acquise aux préceptes révolutionnaires, n’est plus structurante comme cela fut le cas au XIXe siècle. Au passage, tout le monde met les « valeurs de la République » à toutes les sauces, au point que ce terme a été complètement vidé de son sens.

Tout le monde, y compris le RN qui, sous la direction de Marine Le Pen, use abondamment de la rhétorique de la République… Quoi qu’il en soit, croyez-vous aujourd’hui possible cette alliance que vous appelez de vos vœux ?

Nos modes de scrutin ne permettent pas à un parti de gagner une élection seul, je le regrette, mais c’est ainsi. J’espère que la débâcle de LR et la situation française accéléreront ce qui est une nécessité : l’apparition d’un compromis patriotique entre différents courants pour éviter que Macron continue à mettre en œuvre son projet progressiste.

Mais à supposer que votre point de vue soit majoritaire chez les électeurs de droite, ce qui n’est pas sûr, même l’aile droite de LR continue à chanter les vertus de l’union de la-droite-et-du-centre.

On y revient, les élus LR sont prisonniers de la structure de leur parti. Ils tombent toujours dans le piège du « cordon sanitaire » de François Mitterrand et, bien pire encore, ils cèdent au terrorisme intellectuel de la gauche. Le jour où la droite arrêtera de s’excuser et de se faire dicter sa conduite par Cohn-Bendit et Yann Barthès, peut-être arrivera-t-on à avancer.

Restera aussi à savoir si le RN est vraiment un parti de droite. Quoi qu’il en soit, avant de réunir les droites, encore faut-il un projet susceptible de répondre aux aspirations des Français. Ce qui suppose de les connaître. Croyez-vous vraiment qu’ils veulent plus de commun ? Le mouvement des gilets jaunes a plutôt été une révolte individualiste, centrée sur des revendications strictement matérielles.

Les gilets jaunes ne se sont pas cantonnés à la jacquerie fiscale du début ni à la question du pouvoir d’achat. Très vite, ils ont abordé la question de la démocratie en général avec notamment la cristallisation légitime autour du RIC. C’est la réaction des invisibles de la République, disqualifiés du débat politique depuis longtemps parce qu’on ne comptabilisait pas leur vote blanc, qu’on marginalisait ou criminalisait les partis pour lesquels ils votaient. Ils ont exprimé un malaise beaucoup plus structurel que j’interprète comme une remise en cause de la démocratie libérale au sens philosophique du terme. Sans le formuler, ils se sont aussi révoltés contre une forme de dépossession, de confiscation du pouvoir politique, qu’elle vienne de l’Union européenne ou du gouvernement des juges, avec le pouvoir croissant du Conseil constitutionnel, de la Cour de cassation et du Conseil d’État.

A lire : Gilets jaunes: la révolte des consommateurs qui voulaient consommer plus?

Depuis Montesquieu, on admet que le pouvoir doit arrêter le pouvoir. Ces institutions doivent notamment s’assurer que le gouvernement respecte la loi, est-ce condamnable ? Seriez-vous acquise à la démocratie illibérale de Viktor Orban ?

Ne me faites pas dire n’importe quoi. Évidemment qu’il doit y avoir des contre-pouvoirs, le problème est que ces juridictions se mêlent aussi de censurer politiquement le gouvernement. Par ailleurs, il est compliqué d’opposer la règle de droit à un peuple. Parce qu’il se dit : eh ben changeons le droit !

Pour en revenir aux gilets jaunes, vous ne pouvez les taxer d’égoïsme, car ils sont aussi mus par une grande angoisse pour l’avenir de leurs enfants.

Nous n’avons pas dit « égoïstes », mais « individualistes »

D’accord. N’empêche qu’aujourd’hui, en France, l’ascenseur social est pratiquement immobilisé. Nos élites tiennent de grands discours sur l’école de la République tout en inscrivant leurs gamins dans des écoles privées, où ils sont entre petits Blancs, et où on leur épargne les délires pédagogistes, pour les préparer à HEC ou Sciences-Po…

L’énarchie des années 2000 a décidé de concentrer les efforts […] et les stratégies économiques sur les grandes métropoles françaises, dévitalisant de larges territoires.

Le mouvement des gilets jaunes a aussi posé la question brûlante des inégalités entre territoires.

Le fond du problème est que l’énarchie des années 2000, obsédée par l’idée de faire bonne figure dans la compétition mondiale, a décidé de concentrer les efforts, les investissements politiques et les stratégies économiques sur les grandes métropoles françaises, dévitalisant de larges territoires. Résultat, dans ces métropoles, les prix explosent et les loyers absorbent pratiquement 50 % de ce que les gens gagnent ! Et pour les autres, on crée des mesurettes, des zones franches, des zones de revitalisation rurale. Mais ça ne marche pas : quelle entreprise viendrait s’installer dans une ville où il n’y a ni transports, ni boulangerie, ni le moindre service ? Plutôt que d’investir dans le Grand Paris, l’État devrait s’occuper des villes intermédiaires : ne plus être obnubilé par la France des 12 métropoles comme Lyon ou Paris, mais viser la France des 100 ou 150 villes intermédiaires comme Mâcon, Belfort, Draguignan et toutes ces villes en grande perdition, mais qui ont conservé suffisamment de capital économique, culturel et d’infrastructures pour être attrayantes. Cela revitaliserait non seulement les territoires périphériques de ces villes moyennes, puisque les gens pourraient vivre à côté de leur lieu de travail, mais ce serait de surcroît un gain de pouvoir d’achat conséquent. Ce coup d’arrêt à l’extension de la France du vide devrait intervenir en même temps que l’instauration d’une protection aux frontières de notre industrie et de notre agriculture, pourvoyeurs d’emploi pour ces territoires.

Même si la poussée électorale en faveur d’EELV s’est plutôt produite dans les grands centres urbains, cette percée de l’écologie cache-t-elle la nécessité d’une réorientation profonde de notre société ?

La question écologique est incontestablement présente dans la conscience des jeunes Français qui en ont été biberonnés à l’école publique, ce qui ne me gêne pas. Mais le discours écologique porté par notre élite politique empêche une adhésion massive de la population : en résumé, soit on sauve les gilets jaunes, soit on sauve la planète ! Des mesures comme les taxes sur l’essence créent l’exaspération, car elles sont décidées par des gens qui prennent le métro à Paris et pénalisent ceux qui utilisent leur voiture pour travailler dans un pays qui compte pour presque rien dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Surtout, le discours climatique a confisqué le discours environnemental. Le climat ne devrait pas nous faire oublier l’écologie de proximité, beaucoup plus concrète et charnelle : produits chimiques, perturbateurs endocriniens, gestion des déchets, pesticides, étalement urbain… Ce sont des sujets qui se gèrent et se traitent bien davantage au niveau national et local alors que nos dirigeants sont déjà dans le postnational, expliquant qu’on ne peut traiter les questions qu’aux niveaux européen et international.

Puisque vous êtes si négative sur l’Union européenne, pourquoi ne pas défendre le Frexit ?

Je n’ai jamais défendu une sortie sèche de l’Union européenne. Mais contrairement aux dirigeants de LR, qui appellent à la réforme sans en tirer de conséquences, je dis que l’UE est un système mal pensé, mal conçu, philosophiquement délétère et inapte à fonctionner parce qu’il est basé sur un mensonge : la prétendue existence d’un peuple européen unique. Il est impossible de construire une légitimité et une souveraineté populaire, condition de la démocratie et de l’efficacité politique, sur la base de peuples aussi hétérogènes qui ont des intérêts politiques, économiques, géopolitiques aussi divergents. Sortir de l’utopie européenne, c’est s’armer psychologiquement pour défendre les intérêts français au sein de celle-ci.

Nous insistons : pourquoi ne pas carrément en sortir ?  

La France n’a pas joué toutes ses cartes au sein de l’Union européenne. Il n’est presque jamais arrivé qu’un texte soit adopté sans son aval. Même l’euro a abord été porté par le gouvernement français alors que nous sommes le pays, avec l’Italie, qui en pâtît le plus ! Aujourd’hui, notre voix est largement affaiblie au sein de l’Union européenne, car Emmanuel Macron donne des leçons à la terre entière avec 2 000 milliards d’euros de dettes… La première condition de la restauration de la voix de la France dans le concert européen serait d’être le plus exemplaire possible sur le plan économique, précisément parce que ce système politique est basé sur l’économie.

A lire : La mort programmée de l’Union européenne

C’est beau comme du Fillon. Ou même comme du Macron.

Ce n’est pas très révolutionnaire : quand le général de Gaulle arrive aux affaires à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, il s’attelle en priorité à la remise en état des finances publiques. « Faites-moi de la bonne finance, je vous ferai de la bonne politique. » C’est la condition pour être libre. Si on est libre économiquement, on est crédible aux yeux des autres sans être tributaire des emprunts qu’on contracte. Le problème est que l’euro fort est un handicap économique important. Toutefois, la sortie de l’euro nous rendrait politiquement vulnérables aux attaques des marchés financiers et rendrait les prêteurs méfiants. De plus, la hausse des taux d’intérêt (aujourd’hui anormalement bas grâce à l’euro) renchérirait le service de la dette, qui est déjà le premier poste de dépense… L’euro a plombé nos exportations, mais il a paradoxalement permis un incroyable laxisme dans les dépenses publiques qui nous met aujourd’hui dans une situation difficile.

En ce cas, comment sortir du piège européen ?

La seule solution est un rééquilibrage des rapports de force obtenu par une coalition de gouvernements qui engageraient ensemble un bras de fer face à l’Allemagne. Je pense en particulier aux pays qui sont les premières victimes des politiques de l’UE et qui ont les moyens de riposter, notamment des contributeurs nets du budget commun comme la France et l’Italie. On pourrait éventuellement créer une convergence avec les pays de Visegrad qui ne peuvent pas porter seuls la contestation, parce qu’ils sont faibles démographiquement et bénéficiaires nets du budget européen. C’est la seule voie permettant à la fois de défendre les intérêts européens et nationaux en refusant ce no man’s land commercial, ce marché-monde, ce hall de gare migratoire qu’est l’UE, et de transformer l’euro en arme politique face à l’hégémonie du dollar.

Lisez la seconde partie de l’entretien ici.

Juin 2019 - Causeur #69

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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