Dans son nouvel essai La philosophie devenue folle, le philosophe Jean-François Braunstein s’attaque aux nouveaux totems du néoprogressisme : l’idéologie du genre, l’antispécisme et l’euthanasie. Courageux et incisif.


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Après la théorie du genre et l‘antispécisme, le dernier livre de Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle, traite principalement de l’euthanasie. Braunstein se déclare clairement hostile à toute légalisation et on le sent même plus que réservé à l’égard d’une législation encadrant ce qu’on appelle pudiquement « la fin de vie » dans un prétendu « droit à mourir dans la dignité ». Sur ce dernier point, les réserves qu’il oppose à la procédure des directives anticipées est révélatrice. Pour l’essentiel, Braunstein fait sienne la prudence du philosophe et médecin qu’était Georges Canguilhem et qui soutenait qu’en matière d’euthanasie « une codification de la déontologie est inconcevable », tout en ajoutant : « Tout médecin est, à un moment ou à un autre, amené à s’interroger sur un cas tragique. Il le résout selon sa personnalité […] La conduite à tenir ne s’énonce pas en propositions abstraites mais en termes de cas concrets. »

On achève bien les nouveau-nés…

On ne peut que partager l’effarement de Braunstein devant les formules auxquelles aboutissent les « philosophes » qui argumentent en faveur de l’euthanasie, et parmi lesquels on retrouve l’illustre Singer, dont on a vu qu’il mettait la vie d’un animal en bonne santé au-dessus de celle d’un être humain gravement diminué. Débordant le cas limité des mesures à prendre ou ne pas prendre pour la fin de vie, Singer n’hésite pas à hiérarchiser les vies en distinguant, parmi les humains, entre les « personnes » et les « non-personnes ». Cette distinction est constante chez les fondateurs de la discipline nouvelle de la bioéthique. Une personne, selon Singer, est un être rationnel, conscient de soi et autonome. En ce sens, il y a des humains qui ne sont pas ou ne sont plus des personnes, dont la vie ne vaut pas d’être vécue et peut donc être abrégée par décision d’un collège d’experts. Il n’est pas difficile de trouver là le départ d’une pente qui conduit tout droit à l’eugénisme.

La question ne se pose pas seulement à l’égard de personnes âgées gravement malades ou même d’adultes qui auraient perdu les critères de la personne, elle se pose aussi à l’égard de l’enfant en bas âge. Braunstein cite des passages absolument glaçants d’écrits de Singer et d’autres « philosophes » qui parlent très sérieusement de l’infanticide, qualifié d’ « avortement post-natal », qui serait licite dès lors que le nouveau-né n’est pas une personne, puisqu’il n’a pas encore conscience de lui-même, de la frontière entre lui-même et le reste du monde et de son existence continue dans le temps ; du reste il n’a pas non plus de conception de la mort, et ne peut donc exprimer de lui-même une préférence pour la vie plutôt que pour la mort ! À ce point, on accordera à Braunstein que « ce serait une erreur, voire même une faute, que de tenter de ‘réfuter’ rationnellement de telles absurdités. Il n’y a pas besoin d’ajouter une ‘caractéristique’ (raison, conscience, autonome, etc.) au simple fait d’être humain pour que l’humanité doive être respectée en chacun de nous ». Il n’en reste pas moins que, comme l’observe Raimond Gaita, un critique de Singer, ces lubies ont corrompu la conscience universitaire avant de s’étendre à la l’opinion publique : il devient acceptable de débattre de l’âge jusqu’auquel un infanticide peut être pratiqué pour quelque avantage ou utilité qui viendraient les compenser. Comme l’écrit Gaita, les universitaires qui professent ces lubies « n’ont pas rendu la philosophie académique moins insulaire. Bien au contraire ils ont étendu l’arrogance et l’insularité de la pire sorte de professionnalisme universitaire à l’extérieur même de l’Université […] Ils se trompent en prenant [leurs] vices pour des vertus qui seraient de penser radicalement, courageusement, et avec une hostilité absolue à l’obscurantisme ».

La mort, un problème technique

Braunstein aborde enfin la question qui concerne directement le spécialiste de l’histoire des concepts biologiques et médicaux qu’il est lui-même dans la sphère académique. Il s’agit de la formation récente d’un nouveau concept de la mort, par la définition de la « mort cérébrale » (fixée en 1968), très directement liée au développement des techniques de transplantation d’organes. Or, de la sorte, on tend à considérer la mort comme un problème technique et tout problème technique doit trouver une solution technique. C’est une question ingénierie. Singer, avec sa détermination habituelle, n’hésite pas à en conclure qu’il faut revoir la question des limites de la vie aux deux extrémités, après la naissance comme au moment de la mort cérébrale. Avec le même souci de précision, il observe que le patient dit en état de mort cérébrale vit encore, et qu’il s’agit d’un euphémisme pour faciliter le prélèvement d’organes utilisables pour soigner d’autres malades. Mais qu’importe, puisque, comme l’écrit Singer, « ils ne sont pas morts mais cette vie-là ne vaut pas d’être vécue ».

Bien que Braunstein n’aborde pas ces questions, on voit bien ce qui se profile dans cette subordination de la vie et de la mort au pouvoir des techniques et dans l’application d’un calcul utilitaire au choix possible de la mort technicisée. C’est bien tout le problème de la marchandisation de ce qui paraissait jadis hors d’atteinte dans les vies humaines, comme on le voit dans les débats autour de la PMA et de la GPA.

On demandera enfin : qu’y a-t-il de commun entre la négation du sexe au nom de la fluidité du genre, l’indistinction entre l’homme et l’animal, la gestion technique de l’euthanasie pour tous ? Braunstein y répond en quelques pages de conclusion où, de nouveau, je ne peux que le suivre.

Une « volonté déterminée d’effacer toutes les frontières »

En premier lieu, dans tous les cas, des discours dont l’intention initiale pouvait sembler louable (l’amour des autres et la tolérance, préserver les animaux maltraités, soulager les mourants), on aboutit à des conséquences qui ne sont pas qu’absurdes, mais « abjectes » : changer au choix d’identité, pratiquer la zoophilie et l’expérimentation sur les humains, légitimer l’infanticide de confort et la marchandisation des cadavres. Ces conséquences heurtent ce qu’Orwell appelait la « décence ordinaire » et on peut leur appliquer la formule du même Orwell : « Il faut être un intellectuel pour croire une chose pareille : quelqu’un d’ordinaire ne pourrait jamais atteindre une telle jobardise. » Ce qu’Auguste Comte, auteur cher à Braunstein qui le connaît bien, rejette comme « l’abus de la logique déductive » trouve là sa condamnation.

Ce qu’ont ensuite de commun les trois cas de « philosophie » en folie (théorie du genre, antispécisme, euthanasisme), c’est une « volonté déterminée d’effacer, au sens strict, toutes les frontières. Celle, fondamentale, de la dualité des sexes. Celle, traditionnelle, qui sépare l’homme de l’animal. Celle, sacrée, qui pour les humains trace la ligne entre vivant et mort ». Les différences doivent disparaître dans ce que Donna Haraway présente comme le véritable état de l’humanité : du compost. La même, qui ne doute de rien quand il s’agit de proférer des non-sens, prétend qu’il faut donc dériver humanité non de homo, l’homme phallique, mais de humus, pour que l’humanité se retrouve dans « la fabrication du sol et de la terre » !

« Ce sont les frontières qui font que l’humanité existe comme telle »

Braunstein, philosophe ordinaire et sans faux-semblant, s’en tient à l’acquis commun de plusieurs siècles de philosophie : « L’humanité ne se constitue que par la mise en place de limites et de frontières. Ce sont les frontières qui font que l’humanité existe comme telle ». Tout l’effort de la connaissance, dans le langage et la pensée rationnelle (logos) est d’établir les distinctions nécessaires pour nommer et penser la diversité des choses et pour constituer, pour chacune d’entre elles, son identité véritable. « Ce sont les frontières qui préservent cette diversité qui fait la beauté du monde, qu’il soit humain ou animal. Au contraire, pour la pensée politiquement correcte, la diversité est d’autant plus célébrée qu’elle est niée dans une recherche pathétique du même qui aboutit à plaquer sur la vie animale les exigences d’universitaires américains totalement déconnectés de la réalité. » Les identités n’existent que par les délimitations qui les séparent. Au demeurant, comme le savait Nietzsche, et comme l’a souligné aussi à l’occasion Michel Foucault, il n’y a pas de transgression possible ni, plus généralement, de dépassement ou de déplacement des limites si celles-ci ne sont pas d’abord reconnues dans leur réalité, qui ne les réduit pas à un artifice ou une construction arbitraire qui pourraient être niés par « performativité ».

Assurément, Braunstein se range ainsi parmi les antimodernes, et il n’est pas surprenant qu’on retrouve dans ses remarques conclusives un écho de ce sur quoi, dans une remarquable conversation récente, Pierre Manent et Jean-Claude Michéa tombaient d’accord : la modernité, sous sa forme la plus « avancée », est une fuite dans l’illimité, qui est un autre nom de la confusion générale où les différences sont abolies. L’individualisme réduit les droits de l’homme à la dictature du « C’est mon choix » dans ce que Michéa appelle joliment un « Sartre pour les nuls », dont la logique conduit, comme le dit cette fois Manent, à ce qu’on exige aujourd’hui de la loi, qu’ « au nom des droits humains [elle] condamne les composants du monde humain, les contenus de notre vie, à une existence spectrale ». Le constat de ces convergences donne cependant une raison d’espérer que tout n’est pas perdu et que le vieux monde a encore des ressources de résistance.

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