Le livre de l’abbé Guillaume de Tanouärn, Le Prix de la fraternité, articule brillamment, et de façon surprenante, tous les thèmes qui structurent aujourd’hui le débat public en renvoyant à un fondamental, la fraternité, considérée comme constitutive de la nature humaine.


L’anthropologie chrétienne pose un fait simple mais crucial (et qui explique la croix) : l’homme est un être incomplet. Non seulement à cause du péché originel mais aussi, plus profondément, parce que l’homme, à l’image de Dieu, est un dynamisme, un développement constant, une actualisation constante de son être. Pas de perfection immobile au paradis ! Dieu a donc mis en l’homme – et avant même la chute – un élan d’amour naturel et universel : l’instinct et la capacité de fraternité.

L’homme, un tissu d’éternité

Un élan qui le pousse vers les autres car le développement de l’homme, son augmentation, passe évidemment par les relations qu’il noue avec son environnement et qui le constituent. Environnement naturel, bien sûr, mais surtout environnement humain : ces relations qui nous constituent sont les relations préexistantes, reçues (de l’engendrement à la langue maternelle, de la parentèle proche au système social d’éducation…), et celles que nous engendrons et que nous donnons, qui nous projettent (amitiés, éducation donnée, engagement politique, filiation…). C’est parce que l’homme est tissé de relations qu’il est tissé d’éternité.

La fraternité est donc le « mécanisme » psychologique intégré par Dieu à la nature humaine pour que nous ressentions ce qu’est le développement continu du monde, pour que nous le comprenions, pour que nous y participions. C’est la fraternité qui permet à l’homme de découvrir, au long de sa vie, ce que Dieu a mis en chaque homme ou plutôt de découvrir la présence continuelle de Dieu à l’œuvre dans le monde et par chaque homme. Mais la traduction politique de cette capacité fraternelle est double : soit la fraternité est exclusive, à la mode révolutionnaire et communautaire (c’est-à-dire qu’elle aboutit sûrement au massacre), soit la fraternité est inclusive, à la mode chrétienne (et royale, aurait-on tendance à dire, en rappelant l’heureux pluriel avec lequel le roi de France parlait de « ses peuples »). L’une des thèses du Prix de la fraternité, c’est qu’il faut décliner les modalités pratiques, sociales, et donc politiques, de cette fraternité à la lumière d’un double impératif évangélique : la tolérance (qui est le contraire du multiculturalisme) et le service de l’autre (qui réalise, dans l’expérience du proche, un « vivre-avec-chacun » qui ne peut pas se décréter idéologiquement et qui vaut mieux qu’un anonyme « vivre-ensemble »).

La fraternité réalisée

La tolérance est une vertu chrétienne, en tout cas le dominicain Cajetan, qui fut envoyé discuter avec Luther, en était persuadé, et l’abbé de Tanouärn après lui. C’est la parabole du bon grain et de l’ivraie qui en donne la clé : tout préserver jusqu’à la moisson finale, tout conserver pour ne pas risquer d’arracher le bon grain, et alors séparer ce qui est gardé et ce qui sera brûlé (ce sort final, clairement annoncé, suffit à dissiper tout soupçon de relativisme). La fraternité « est, au fond, l’autre nom de la tolérance véritable, non pas de cette tolérance qui consisterait à imposer l’idée que toute vérité, en tant que vraie, serait intolérante. Si la tolérance est véritable, par définition, elle n’est pas allergique au vrai, encore moins ennemie de la vérité… En revanche, elle est, elle se doit d’être foncièrement respectueuse des personnes. Et ce respect est la première vertu sociale, le degré zéro de la fraternité. Pour dire les choses de façon basique mais claire : l’intolérance est un péché. » Et aucune foi véritable ne peut aboutir à exclure. Car de même que la fraternité est une qualité naturelle, de même la foi est cette capacité commune à tous, qui est ce « premier mouvement, qui enseigne à chacun, au plus intime de lui-même, le respect des croyances authentiques qu’il trouve chez le voisin et qu’il peut, quelle que soit l’étiquette confessionnelle, rapprocher de sa propre croyance, voire de sa réponse philosophique ».

On voit qu’on peut alors formuler aujourd’hui un bien commun communément accessible à tous : le service de tous et chacun quel qu’il soit, mais le service incarné dans l’immédiat, le voisin, le proche, celui qu’on connaît et dont on éprouve l’existence. Le service mutuel qui, comme par hasard, est une injonction de saint Paul : « Soyons au service les uns des autres » (Eph. 5). Voilà le prix de la fraternité : le service, ici et tout de suite, car la fraternité de l’abbé de Tanouärn ne se déploie pas dans un espace théorique ou idéologique mais dans la réalité du monde et de la France d’aujourd’hui, la réalité et non pas l’image fantasmée d’un auparavant ou d’un demain forcément meilleurs, ni dans un présent amputé autant de ses côtés odieux que de ses réussites. Une fraternité qui n’est pas non plus, qui n’est surtout pas, une loi, n’en déplaise au Conseil constitutionnel. En effet, « l’observation de la loi religieuse écrite crée des petits groupes intenses, qui, dans la mesure où ils sont prosélytes, méprisent ceux qui ne l’observent pas et stigmatisent en eux ou des étrangers ou des faux frères ». Mutatis mutandis, les accusations de blasphème lancées par Schiappa ou Rossignol à l’encontre d’Hanouna ou Rochambeau participent de la même logique antifraternelle, qui essentialise la loi au lieu de privilégier la personne.

« Mon identité est l’acte par lequel je reconnais le monde comme mon monde »

Le vivre-avec-chacun, c’est la fraternité réalisée. Et l’identité, ce thème lancinant dans notre société désagrégée, s’explique à la lumière de la fraternité essentielle : « On pourrait dire : mon identité est l’acte par lequel je reconnais le monde comme mon monde, l’acte par lequel je m’approprie mon existence, et au fond, par conséquent, l’acte par lequel je peux dire que je suis. […] Cet acte est l’expression de ma liberté, mais en même temps il assume ce que je suis et ce que je n’ai pas choisi d’être, ce que je suis comme malgré moi, ce que j’emporte à la semelle de mes souliers, ce ‘nous’, antérieur à moi, à travers lequel j’ai accédé à mon être personnel, cette fraternité quotidienne que j’éprouve en trouvant les mots, en aimant les valeurs, en choisissant les sons et les couleurs, en développant une force plus vieille que moi en moi et absolument mienne. »

La fraternité réunit donc en chaque homme le passé de la société dans laquelle il évolue, sa propre vie et tous les germes qu’il a semés, elle justifie qu’il transmette, elle montre que cet échange permanent, cette réciprocité de services, n’est pas qu’un impératif rationnel mais une réalisation personnelle, un accomplissement personnel, social et naturel. Voilà clairement fondées la nécessité et la fécondité de la charité, extension de soi-même par le passage obligé de la rencontre de l’autre.

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