Dans le Val d’Oise, le vaste projet Europacity est critiqué. Pourtant, la famille Mulliez, derrière les investissements, a revu à la hausse ses exigences écologiques et sociales.


Depuis plusieurs semaines, Europacity fait à nouveau parler de lui. Véritable « serpent de mer » de la politique d’aménagement du territoire en Île-de-France, c’est depuis 2012 que l’entreprise « Alliages et territoires » (qui regroupe l’entreprise chinoise Wanda et le groupe Auchan) défend son projet de « quartier de loisirs ». Un investissement à trois milliards d’euros pour faire émerger un complexe qui mêle notamment des hôtels de luxe, un musée, des dizaines de boutiques, des restaurants, une salle de concert ou un parc d’attractions. Le chantier titanesque doit voir le jour dans le Triangle de Gonesse dans le Val d’Oise, entre les aéroports de Roissy et du Bourget. Mais c’est sans compter sur l’opposition locale, principalement des écologistes, qui dénoncent l’impact environnemental du projet.

Manifestation contre le projet Europacity à Paris, le 5 octobre 2019 © MARTIN NODA / HANS LUCAS
Manifestation contre le projet Europacity à Paris, le 5 octobre 2019 © MARTIN NODA / HANS LUCAS

Pas de ZAD à Gonesse, mais un véritable bras de fer judiciaire qui dure depuis 7 ans et finalement tranché en juillet dernier par la Cour administrative de Versailles, qui a donné raison aux promoteurs. Clap de fin ? Pas encore. Depuis plusieurs semaines, la ministre Élisabeth Borne rencontre les partisans et les opposants au projet avant de rendre son rapport gouvernemental sur le sujet. Dans la foulée, le groupe « Alliage et territoire » vient de proposer une nouvelle version du parc de loisirs, plus écologique et durable. De nouveaux espaces verts, plus de biodiversité, une consommation énergétique « zéro carbone » et une diminution de la surface commerciale… Un coup de communication ? Véritable engagement environnemental ? Ce sera à la ministre de trancher.

La doctrine sociale de l’église catholique comme philosophie de référence

Dans cette bataille médiatique et juridique qui dure depuis plus de sept ans, un aspect essentiel et pourtant méconnu de ce nouveau quartier de loisirs a pourtant été passé sous silence. Des enjeux économiques, sociaux, voire philosophiques. En effet, le projet Europacity, porté par le groupe Auchan, porte l’empreinte du patronat catholique du Nord. Une influence caractéristique, marquée par une attention particulière apportée à la formation et au développement du territoire et qui s’exprime cette fois-ci aux portes de Paris. En fait, on ne peut pas comprendre le projet EuropaCity sans comprendre la philosophie de ses promoteurs menés par la famille Mulliez, et la doctrine sociale de l’Église catholique. Une doctrine enrichie à chaque encyclique papale pour tenir compte des problèmes sociaux majeurs de l’humanité.

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Si l’Église catholique a toujours alimenté et mis en pratique une doctrine particulière face à la question de la pauvreté ou du travail, l’émergence de la révolution industrielle et du monde ouvrier au XIXe siècle a poussé le Vatican à fixer des principes clairs sur la question : avec son encyclique Rerum Novarum publiée en 1891, le Pape Léon XIII pose les jalons de ce qui devient alors la doctrine sociale de l’Église. L’Église rappelle ainsi que le développement économique n’est pas une fin en soi, mais un moyen au service de la dignité de la personne humaine. Une vision organique du fonctionnement des sociétés au sein desquelles tous les organes constitutifs, quelles que soient leur taille, leur position et leur nature ont leur utilité propre dans un fonctionnement collectif qui assure la solidarité.

Une doctrine sans cesse enrichie, notamment avec le Compendium de la doctrine sociale de l’Église publiée en 2004 par Jean-Paul II, l’encyclique Caritas in Veritas publiée en 2009 par Benoît XVI et Laudato si publiée en 2015 par le Pape François qui développe la notion « d’écologie intégrale » destinée à faire une synthèse entre l’écologie humaine et l’écologie classique.

La famille Mulliez, représentante du patronat catholique du Nord

Cette doctrine sociale de l’Église a largement influencé le patronat industriel du Nord de la France qui se développe alors depuis le XIXe siècle, d’abord dans le secteur textile puis dans le commerce. La famille Mulliez, originellement à la tête des filatures de Saint Liévin, est l’archétype de ce modèle social très particulier qui a largement participé au développement industriel du Nord et de toute la France.

Proches de l’épiscopat et des réseaux laïques catholiques, les Mulliez ont une histoire familiale qui s’imbrique avec celle de la démocratie chrétienne à la Française. Une influence qui s’étend dès la fin du XIXe siècle dans certains mouvements politiques, comme le « Sillon », qui cherchait à rapprocher le catholicisme de la République et à offrir à la classe ouvrière une alternative aux mouvements de gauche marxistes. En 1938, en échos au mouvement du Front Populaire qui a éclaté quelques mois auparavant, Louis Mulliez fonde d’ailleurs l’Union syndicale de Roubaix-Tourcoing, première organisation patronale favorable au dialogue avec les syndicats.

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À la Libération, c’est ce corps de doctrine qui irrigue la doctrine gaulliste et le M.R.P tandis que la famille Mulliez poursuit son développement, avec la création en 1968 de l’entreprise Auchan. En 1986, toujours mue par la même philosophie, l’association « Réseau Entreprendre » est fondée à Roubaix sous l’impulsion d’André Mulliez. Avec pour adage « pour créer des emplois, créons des employeurs » la structure vient en aide alors en aide aux salariés du Nord de la France touchés par la désindustrialisation, afin de les former à de nouveaux métiers.

Chaque initiative est marquée par la doctrine sociale de l’Église et sa vision organiste de la société qui se concrétise par une attention particulière accordée au développement de la région et au bien-être des employés: l’entreprise n’est pas seulement au service de ses dirigeants, mais doit être au bénéfice de tout un territoire.

Les traces bien visibles de cette philosophie dans le projet EuropaCity

La contestation du projet Europacity repose sur trois aspects: la participation démocratique, l’écologie et le développement du territoire. Les opposants réclament en effet une meilleure prise en compte de leurs arguments dans le débat public ainsi que l’abandon du projet à cause de la menace que celui-ci représenterait pour l’environnement et le tissu économique local.

Or, il est intéressant de noter que, contrairement à d’autres grands projets d’infrastructures contestés, l’ADN d’Europacity porte justement une attention particulière à ces trois dimensions, effet direct de décennies d’influence de la doctrine sociale de l’Église sur la famille Mulliez et le groupe Auchan.

Largement soutenu et attendu par les populations locales (81% des habitants du Nord-Est francilien y seraient favorables selon un sondage Odoxa), le projet s’est inscrit dans une démarche de démocratie participative avec la saisie en 2016 de la Commission Nationale du Débat Public. Une participation des populations locales qui a d’ailleurs contraint le promoteur à revoir sa copie en 2018, et à proposer un nouveau projet, avec plus de verdure.

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En termes d’environnement justement, les promoteurs d’Europacity s’engagent à atteindre le « zéro carbone » et « zéro artificialisation nette de terres ». Par ailleurs, l’enquête publique de 2018 soulignait que le biotope actuellement présent sur la zone du futur chantier est « particulièrement pauvre » et que les parcs et espaces verts prévus par Europacity « seraient aisément de nature à augmenter la biodiversité ».

La même enquête publique a confirmé qu’Europacity pourra créer près de 10 000 emplois, sur 80 métiers différents. Une attention particulière est d’ailleurs dédiée à la formation, avec le lancement en mai dernier d’« Europacity Compétences » une association destinée à favoriser la montée en compétences des jeunes du bassin d’emploi du Grand Roissy en créant des passerelles entre les associations locales de jeunes, les entreprises et les futurs besoins d’Europacity.

Europacity, avec ses hôtels, ses restaurants, son parc de loisirs et ses dizaines de boutiques, est donc mue par un esprit très particulier puisque ce n’est pas seulement un projet économique, mais un véritable développement social de tout un territoire, à la manière de ce que la famille Mulliez a déjà fait dans le Nord, comme l’écocampus pédagogique de l’Université Catholique de Lille. C’est ce qui explique probablement pourquoi l’État, la région et la commune de Gonesse défendent tant ce projet, malgré les critiques vigoureuses, et parfois légitimes, qui lui sont adressées.

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Sociologue du travail, directeur de recherche au CNRS.
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