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États-Unis: ce que cache la chute d’Andrew Cuomo

États-Unis: ce que cache la chute d’Andrew Cuomo
Andrew Cuomo vient d'annoncer sa démission, 10 août 2021, New York © Seth Wenig/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22594927_000004

Aux États-Unis, le gouverneur Démocrate de l’État de New York, Andrew Cuomo, vient de démissionner. Dix jours après la publication d’un rapport du Garde des Sceaux de cet État l’accusant d’avoir harcelé sexuellement plus d’une dizaine de femmes au cours des quinze à vingt dernières années.


Cuomo était une icône de la politique américaine à qui certains prêtaient, encore récemment, un destin présidentiel. Sa chute soudaine illustre le climat politique délétère actuel et bien d’autres choses. Elle est significative pour ce qu’on en sait et surtout pour ce qu’on n’en sait pas. Pour ce qu’elle cache, qui est bien plus sinistre.

Car il faudrait être complaisant, voire naïf, pour croire que cette chute est le simple résultat des circonstances qui l’entourent, à savoir des accusations de harcèlement sexuel spontanément avancées par les personnes qui en furent victimes. Ce n’est pas le cas. Ces accusations ne sont qu’un prétexte, la face émergée de l’iceberg. Cuomo a été victime d’ambitions rivales et, ayant perdu son utilité pour le parti Démocrate, il n’a trouvé personne pour le défendre.

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En apparence, sa démission est à mettre sur le compte de la puissance du mouvement « #MeToo », mobilisation qui dénonce les violences faites aux femmes dans la vie professionnelle et qui a émergé aux États-Unis lors de l’affaire Harvey Weinstein en 2017 (« Affaire Harvey Weinstein, l’hypocrisie des élites épinglée ») : mobilisation qui a inévitablement connu son avatar français (mimétisme quand tu nous tiens) dans la forme du mouvement au nom ô combien élégant de #balancetonporc. Dans les deux cas, la présence d’un « hashtag » rappelle que ces mouvements existent principalement grâce aux réseaux sociaux dont ils exploitent les forces (ils constituent un mégaphone exceptionnel) et les faiblesses (on peut y proférer les pires accusations sans avoir à fournir de preuve, les mensonges restant ancrés dans les esprits alors que les démentis sont oubliés).

En apparence toujours, cette chute soudaine illustre l’imprévisibilité et l’hypocrisie de la vie politique américaine. Voici un an à peine Andrew Cuomo était adulé par les médias dominants (CNN, MSNBC, le New York Times, le Washington Post et quelques autres) pour sa gestion (pourtant très contestable) de la pandémie de Covid-19. Aujourd’hui, il est totalement isolé, abandonné par ses amis d’hier, et c’est moins la force des accusations dont il fait l’objet, que cet isolement soudain, qui l’a poussé à démissionner.

Le côté sombre de la vie politique

Mais en vérité, sa chute illustre une réalité plus sombre de la vie politique américaine. Cette réalité se compose, d’une part, d’élus de plus en plus déconnectées des électeurs et de la vie quotidienne. Une fois en poste ils rédigent, votent ou signent des lois qui s’appliquent à tous sauf à eux-mêmes. Et elle se compose d’autre part de fonctionnaires ambitieux qui agissent dans l’ombre et pour qui le système n’a d’autre fonction que de servir leurs ambitions à travers celles de leur parti, sans lien aucun avec une quelconque notion d’intérêt national.

Pour comprendre cela il faut revenir sur les faits et le contexte. Andrew Cuomo a 63 ans. Il est le fils de Mario Cuomo, lui-même gouverneur Démocrate de New York de 1983 à 1994 et, un temps, prétendant à la Maison Blanche. Il est le frère ainé de Chris Cuomo, chroniqueur vedette de la chaine CNN, qui s’est illustré ces dernières années par son opposition virulente à Donald Trump. De 1990 à 2005, Andrew Cuomo a aussi été l’époux de Kerry Kennedy, l’une des filles de Robert Kennedy, avec qui il a eu trois filles. Cuomo est catholique et ne s’est pas remarié après son divorce.

Il avait commencé sa carrière politique au sein de l’administration de Bill Clinton dans les années 1990 comme secrétaire au Logement et au développement urbain. Élu gouverneur de New York en 2010, il a été réélu en 2014 et encore en 2018 (il n’y a pas de limite au nombre de mandats de gouverneur à New York). Avant ce poste, il avait été le Garde des Sceaux de l’État de New York. À ce titre, il avait contribué à la chute du gouverneur d’alors, le Démocrate Eliot Spitzer, mis en cause pour ses relations avec des « call-girls », et qui avait démissionné après deux ans de mandat seulement. Il y a donc toute une ironie à voir aujourd’hui Andrew Cuomo tomber à son tour sous les coups d’une enquête diligentée par sa propre Garde des Sceaux, Laetitia James, une femme Noire de 62 ans, qui n’a d’ailleurs pas caché son intention d’être candidate à sa succession… (S’il fallait un mobile au crime, il est là !)

Jusqu’à la pandémie de Covid-19, Andrew Cuomo était reconnu comme un gouverneur efficace et un homme politique charismatique. Il avait d’ailleurs été élu président de l’association des gouverneurs américains. Favorable au mariage homosexuel et à la légalisation de la marijuana, partisan du contrôle sur les armes à feu, de l’assurance santé universelle, et de la lutte contre le changement climatique dans le cadre de l’accord de Paris, c’était un Démocrate bon teint qui pouvait prétendre à un destin national. Il était même reconnu pour son engagement en faveur des … femmes ! En 2015 il avait soutenu et signé une loi dite « d’Égalité des droits » renforçant la protection des femmes contre les discriminations et les violences conjugales.

Tout a commencé de basculer pour lui au printemps 2020. Face à la pandémie de Covid-19, il organise des conférences de presse quotidiennes, largement retransmises par les grandes chaînes de télévision. Il y fait forte impression pour son implication, son empathie, sa connaissance du sujet et ses capacités de leadership. Les médias dominants l’érigent instantanément en héros anti-Trump. Ils en font le modèle du leader politique en temps de crise pour mieux décrédibiliser le président en place qu’ils accusent d’atermoiements, d’inconsistance, d’incompétence et de confusion dans sa réponse à l’épidémie.

Bien évidemment, le fait que 2020 soit une année électorale et que les médias aient activement travaillé à faire perdre Trump conditionnent ce traitement médiatique. Mais il n’empêche pour des millions d’Américains, Cuomo est dépeint comme le héros du moment. Il obtient même une récompense du monde du spectacle pour ses performances télévisées et un éditeur lui offre cinq millions de dollars pour ses futures mémoires sur la gestion du Covid. Du jamais vu !

Toutefois, dans ce concert de louanges quelques fausses notes se font entendre. Certains soulignent que les lauriers tressés à Andrew Cuomo sont injustifiés à la vue des chiffres de la pandémie. New York est en effet, avec le New Jersey voisin, l’État où la pandémie fait le plus de victimes. Les morts se comptent rapidement par dizaines de milliers. Plus de 50% de toutes les victimes américaines du Covid-19 proviennent de ces deux seuls États. Si la gestion du fléau par Cuomo est si exemplaire, comment expliquer de tels chiffres ?

Les statistiques sont particulièrement alarmantes pour les maisons de retraite et les établissements de soins aux personnes très âgées. Or, c’est Andrew Cuomo lui-même qui a, par décret, obligé ces établissements à continuer d’accueillir les personnes infectées par le virus, favorisant sa propagation et précipitant une véritable hécatombe au sein de cette population particulièrement vulnérable. Pire, il apparait que les statistiques ont été truquées. Andrew Cuomo a donné l’ordre à son administration de minorer le nombre réel des victimes du Covid-19 dans les établissements new-yorkais pour ne pas engendrer de panique, ou de révolte, au sein de la population… Bref il a sciemment menti et ordonné à ses subordonnés de mentir aux électeurs pour dissimuler l’ampleur du désastre sanitaire dans les établissements publics dont il avait la charge !

Ce seul agissement, confirmé aujourd’hui, aurait justifié une procédure de destitution à l’encontre d’Andrew Cuomo. Ce ne fut pas le cas. Et pour cause, seuls les médias d’opposition (Fox News ou le New York Post) mettaient ces faits en avant. L’appareil médiatique au service de la cause Démocrate était encore en mode électoral et il concentrait son feu contre le président Trump ignorant à dessein toutes les rumeurs sur Cuomo. Néanmoins, alors que l’automne 2020 s’avance, l’étoile d’Andrew Cuomo s’est considérablement ternie.

De leader à harceleur

Une fois l’élection passée, les fauves vont se lâcher. À la mi-décembre, quelques jours seulement après la certification de la victoire de Joe Biden à l’élection présidentielle, les premières accusations de harcèlement sexuel contre Andrew Cuomo sortent dans les médias. C’est d’abord une ex-assistante du nom de Lindsay Boylan qui se plaint d’attouchements, de baisers furtifs et de propos suggestifs. Les faits s’étaleraient sur plusieurs années mais remonteraient tous à avant 2018, date où elle avait démissionné. Les accusations font l’effet d’une bombe, et personne ne s’interroge sur leur timing pourtant particulier. Pourquoi cette femme n’a-t-elle rien dit en 2018, alors que Cuomo était candidat à un nouveau mandat de gouverneur ? Pourquoi avoir attendu la mi-décembre 2020 ?

Au printemps 2021, une autre femme relate des faits similaires, remontant également à plusieurs années en arrière, puis une troisième et encore une autre. Cette fois la meute est lancée. Elle va devenir insatiable.

Andrew Cuomo nie en bloc, mais le vent a tourné pour le gouverneur de New York. Peu importe la réalité ou la gravité des faits (aucune de ces femmes ne l’accusent de viol), la perception suffit à en faire un paria de la politique. Cuomo n’est plus vu comme un « leader », mais comme un « harceleur ». C’est un homme au pouvoir qui a profité de sa position pour s’octroyer ou obtenir des privautés avec des femmes de son entourage… L’Assemblée de New York engage une procédure en « impeachment », tandis que la Garde des Sceaux diligente une enquête officielle.

Les conclusions de cette enquête sont parues début août. Elles étaient sans appel auprès du tribunal médiatique. Les cas étaient trop nombreux, trop similaires, créant un faisceau d’accusations crédibles. Le dénouement était dès lors acquis. C’était une question de temps et de manière. À y regarder de plus près, la démission d’Andrew Cuomo arrange beaucoup de monde. Le parti Démocrate en tête, dont Cuomo était une tête de file.

Certes les démocrates ont perdu un prétendant à la Maison Blanche pour 2024. Mais avant ce scrutin, il y aura les élections de mi-mandat en novembre 2022. Elles s’annoncent difficiles pour les Démocrates, comme le sont toujours les élections intermédiaires pour le parti au pouvoir mais plus particulièrement cette fois à cause de la polarisation politique et de la pandémie de Covid-19 qui n’en finit pas. Un procès en destitution, ou un bras de fer judiciaire auraient duré des semaines et étalé au grand jour des faits peu flatteurs voire sordides qui auraient pu ternir l’image de tout le parti et même rebondir sur d’autres personnages politiques. Rappelons que le président Joe Biden – lui-même non exempt de tout soupçon pour ce qui est d’attouchements non sollicités –  a récemment qualifié Andrew Cuomo « d’excellent gouverneur » et de « grand ami »… Par sa démission, Cuomo a tué l’affaire dans l’œuf, sans pour autant reconnaître sa culpabilité, et cela laisse quinze mois aux électeurs pour oublier l’affaire et passer à autre chose…  

Andrew Cuomo a été très utile aux Démocrates tout au long de 2020. Il s’est avéré une pièce maitresse dans leur stratégie du « Tout et Tous contre Trump ». Une fois l’élection gagnée, son utilité devenait relative. Il aurait pu faire de l’ombre au président en place. Pire, sa gestion du Covid-19 aurait pu engendrer des remous beaucoup plus graves que quelques accusations tardives sur ses mains baladeuses.

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Car bien sûr la question du « pourquoi maintenant ? » demeure. Après tout, certains faits reprochés au gouverneur sont vieux de vingt ans. Les femmes qui se sont déclarées victimes de ses gestes ou avances non sollicitées s’étaient tues jusqu’à présent. Tout comme les autres collaborateurs d’Andrew Cuomo. Or l’atmosphère équivoque entretenue par Cuomo avec certaines collaboratrices était connue autour de lui. Il avait ainsi obtenu qu’une femme agent de police soit placée au sein de sa sécurité personnelle, alors qu’elle n’en avait pas les qualifications, pour l’avoir… sous la main. Cela, ses collaborateurs le savaient. Mais ils s’étaient privés d’en parler !

Ceux qui dénoncent aujourd’hui Cuomo sont les mêmes que ceux qui l’ont soutenu hier. Tout comme Harvey Weinstein fut adulé par Hollywood et les élus Démocrates (qu’il soutenait par de généreuses donations) en dépit de son comportement de prédateur sexuel. Dans l’un et l’autre cas, l’omerta régnait tant que régnait le « tyran ». C’est la chute annoncée qui délie les langues et non pas l’inverse. Le mouvement #MeToo n’a rien à voir avec la prise de parole féminine ou la dignité des femmes, c’est un moyen pratique de se débarrasser de personnages publics lorsqu’ils deviennent trop encombrants.

Andrew Cuomo n’en est, à coup sûr, pas la dernière victime. 


Cet article a été initialement publié sur le blog de Gerald Olivier : http://geraldolivier.canalblog.com/archives/2021/08/12/39092158.html


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est un journaliste franco-américain, éditeur du blog "France-Amérique, le blog de Gérald Olivier" et auteur en 2013 de "Kennedy le Temps de l'Amérique" aux éditions Jean Picollec

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